SOS
à ses châtelains de Faucigny de laisser jouir la chartreuse de Mélan des dimes sur les blés de Nerfey (Châtillon), et si les champs étaient transformés en vignes, la dime des vins reviendrait de même audit monastère !.
Ce dernier acte est intéressant au point de vue de l'histoire du Faucigny. En acceptant la rétrocession du Faucigny au dauphin (1296), Béatrix s'était réservé de choisir parmi ses petits-fils l'héritier de sa baronnie. Son choix tomba sur Hugues, second fils d'Humbert. En 1303, la grande Dauphine lui transmettait le Faucigny, mais elle exceptait de sa donation les mandements de Châtillon et de Sallanches ?. Ces deux mandements, en effet, avaient été antérieurement échangés avec Humbert contre des fiefs situés en Dauphiné 3. Humbert, à son tour, les avait remis entre les mains d'Hugues dès avant 1303. C'est ce qui expliquerait l'acte dont nous venons de parler.
Cependant Béatrix veillait à l'exécution de ses volontés. Elle avait dans la charte de 1292 accordé à Mélan les dimes de Verclans et de Marvel :Samoëns). La clause de cette donation y est clairement exprimée *. Aussi est-il difficile de comprendre comment, dès l’origine, elle souleva tant de réclamations. Un procès entre le nouveau monastère et la cure de Samoëns en résultera qui durera plusieurs siècles. En 1301, Béatrix fut obligée de déclarer qu’elle avait bien entendu comprendre dans sa fondation tout le territoire de Marvel et de Verclans”. Mais cette déclaration ne devait pas apaiser le conflit.
Dans ces premières années, Mélan semblait en voie de prospérité. Il cherchait à utiliser ses propriétés et au besoin à les arrondir par de nouvelles acquisitions.
Le 23 mars 1302, il investissait un Anserme dit Boulas de 4 poses de terre en la paroisse de Thiez pour 3 octanes et un bichet de froment 5. Le 21 juin, il achetait de noble Péronnet de Châtillon une maison, dix fossorées de vigne, six sétorées de pré, etc. La dernière des quatorze clauses de ce contrat cède à la chartreuse Péronnet Ru-
1 Inv. de Mélan, L. 2, f° 34.
2 Valbonnais, II, 85: Würst., pr. 919.
3 Note communiquée à M. l'avocat Tavernier par M. Louis Gautier, président à la cour d'appel de Grenoble (5 septembre 1877).
4 V. pièces justif., N° 2.
5 Inv. de Mélan, A. 8, f° 2.
6 Jbid., L. 2, f° 40.
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bin et Bruno de Chenay, hommes taillables dudit noble Péronnet {. Au mois de septembre, à ce Péronnet Rubin que nous venons de nommer, il acensait pour 20 ans les terres, prés et bois d'Auterive et l’île de la Dame Béatrix de Faucigny (sic) sous la redevance annuelle de 18 octanes de froment ?.
Cette première vigueur de la jeune chartreuse devait peu durer. Dans les deux années suivantes, l’Inventaire de Mélan ne cite qu’un acte du 80 mars 1304, par lequel Étienne Rogins confesse devoir annuellement à la chartreuse pour les terres qu’il cultive à Marignier 8 octanes et un bichet de froment à la mesure de Cluses. Les affaires étaient en souffrance, Entouré de nombreuses propriétés, enrichi même chaque année par de nouvelles donations, le monastère, semble-t-il, devait fleurir au sein de l’abondance. Il n’en était rien. Les terres à peine défrichées ne rendaient pas ce qu'elles promettaient. Les bras, du reste, manquaient pour faire valoir tous ces biens, et les redevances’ annuelles arrivaient avec peine. Le couvent était mème dans un état voisin de la misère. Une Catherine de Lyon, qui sûrement faisait partie de nos premières moniales, avait été, pour des motifs que nous ignorons, envoyée à la chartreuse de Bonlieu. Mélan devait payer à ce monastère pour la dot de Catherine 40 livres viennoises. Il lui fut impossible de les fournir. Le Chapitre général de 18302 déclare que si ce versement n'a pas lieu sans retard, ladite religieuse sera renvoyée à Mélan aux frais des visiteurs ‘. Un fait analogue se produit l’année suivante. On venait de fonder en 1300 la chartreuse d'Eymeu (près de Romans). Notre monastère devait subvenir, pour sa quote-part, aux frais de fondation par une aumône de 40 livres viennoises de Savoie isic). Il n’en paya qu’une partie. Le Chapitre de 1303 s’indigne de cette conduite et menace Mélan d’interdit si aussitôt après l’Assomption il n’acquitte entièrement sa dette’. La menace demeura probablement sans effet,
1 Inv. de Mélan, K. 3, f: 40. V. Kavarel, Cluses et Le Faurigny, t. 1, p. 26, note 2.
2 Inv. de Mélan, M. 5, f° 45.
3 Ibid.. K. 3, f° 34.
4 Catal. des prieures de Mélan (D. le Couteulx).
S Ibid.
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car, la même année, la chartreuse d'Eymeu fut supprimée !.
Quoi qu’il en soit, les ressources de Mélan semblaient devenir de plus en plus précaires. Mais Dieu ménage aux âmes qu'il aime de bien douces consolations au milieu des plus douloureuses épreuves. Nous en avons un témoignage à ce moment de notre histoire. En 1303, Béatrix d’Ornacieu, moniale chartreuse de Parménie, rendait sa sainte âme à Dieu. « Après une vie de souffrances, de pauvreté, d'épreuves de toutes sortes, brûlant de s’unir à son céleste époux, dit un historien, elle fut appelée à ses divins embrassements le 5 février. Cette angélique vierge de Parménie (en Dauphiné), fondatrice du monastère d'Eymeu, avait conquis durant sa vie l'estime et la sympathie de tous. L’auréole de la sainteté, ajoute son biographe*, entoura dès le principe, dans l'opinion des peuples, la mémoire de Béatrix d’Ornacieu. » Le bruit de ses miracles se répandit au loin. Les religieuses de Mélan durent éprouver un bien doux soulagement et sentir renaître leur courage, en entendant le récit des merveilles opérées par une de leurs sœurs que plusieurs d’entre elles peut-être avaient eu le bonheur de connaître‘.
Il y a plus. À ces consolations spirituelles, Dieu ajouta bientôt le surcroît promis à ses serviteurs. La grande Dauphine hérita en 1305 de tous les biens des nobles de Cellières (Rivière-Enverse) à la charge pour elle de payer les dettes de cette famille. Elle acquitta celles-ci, puis fit à Mélan la cession de toutes ces nouvelles propriétés°. La inème année, elle confirmait de nouveau la fondation de son monastère$ et s’occupait ensuite d’affranchir certaines servitudes qui liaient Mélan vis-à-vis d’autres monastères.
1 Hist. de sainte Roseline, par Villeneuve-Flayose, p. 275.
2 Anelando sempre ad unirsi al suo celeste sposo ne fu chiamata ai beati amplessi nel di 5 febbrajo 1303. (Diario dei Santi…. Massa Gioseffo.)
8 La B. Béatrir d'Ornarieu, par le P. Ch. Bellanger, pp. 127, 128 (1886).
4 Le culte de la B. Béatrix d'Ornacieu fut reconnu par un décret de Pie IX, du 15 avril 1869. L'oftice de cette sainte se célèbre à Parménie le troisième dimanche de mai.(La B. Beatric d’Ornarieu, par le P. Ch. Bellanger, p. 136.)
5 Inv. de Mélan, C. 24, f° 12.
6 Ibid, A.8, f° 2.
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Les moines d’Aulps, avec le droit de dimes sur l’enclos de notre monastère, possédaient un étang de dix poses de terre et des prés y situés. [ls recevaient en outre une chevalée de vin sur la vigne de Rogins (Châtillon). Béatrix leur donna en échange divers biens que l'Inventaire ne désigne pas !. De son côté, l’abbaye de Sixt percevait annuellement trois barils de vin sur certaines vignes données par la fondatrice à Mélan. Béatrix amortit cette redevance le jour de la Saint-Martin 1306 2. Le couvent secouait ainsi peu à peu le joug importun de ses voisins.
Cependant l'administration intérieure du monastère n'allait pas sans difficulté. On se souvient qu’en 1298 Dom Guillaume avait repris en main le gouvernement des affaires du couvent et succédé à Dom Luyrieux. Peu après, il avait été remplacé par Dom Mura qui conserva probablement sa charge jusqu’en 1307*. Mais en cette année certaines contrariétés se font jour, dans le Chapitre général, au sujet des moines de Mélan. Ceux-ci avaient la direction de l'extérieur; or les affaires étaient en détresse : peut-être s’en prenait-on aux administrateurs ? Quoi qu’il en soit, la charte déclare que la question des religieux et des convers de Mélan sera réglée en temps opportun par qui de droit“. En mème temps, Dom Luyrieux qui venait de passer cinq ans au monastère d’Aillon élait rappelé à Mélan comme vicaire, pourvu, ajoute la charte, que ce choix ne déplaise pas à Dame Béatrix, baronne de Faucigny*. La fondatrice accueillit favorablement cette nomination, et Dom Luvyrieux conserva le vicariat jusqu’en 1310.
La charte de 1307 parle ensuite de sœur Clémence de Lyon, moniale de Mélan, professe d’une autre maison. Clémence demandait, par l’intermédiaire de sa prieure Marguerite de Gex, à passer dans l’obédience de Mélan. Le Chapitre s'en remet aux visiteurs pour prononcer sur la demande de cette religieuse ‘. Une ordonnance de la mème année prescri-
1 Inv. de Mélan, A. 22, f° 5.
? Loid., K.4, f° 33.
3 Catal. vicar. Melani, par D. le Couteulx.
4 Catal. prioriss. d° Mel., par D. le Couteulx. $ Catal. vicar. d' Mel., par D. le Couteulx.
6 Tire.
1 Cat. prioriss. d* Mel., par Dom le Couteulx.
vant des prières pour la grande Dauphine! éclaire d’un nouveau jour la situation politique de la baronne. On a vu plus haut qu’en 1298 la guerre était près d’éclater entre Amédée V, comte de Savoie, et Humbert, dauphin; elle éclata en effet. Après une première réconciliation inutilementobtenueen 1301 par la médiation de Charles, fils atné de Philippe le Bel*, elle recommença avec plus d’acharnement que jamais. L’évèque et la ville de Genève prennent parti pour la Savoie, le comte de Genevois et plusieurs autres pour le Dauphin *. Le Faucigny passe alors sons la suzeraineté d'Amédée, comte de Genevois, auquel Hugues rend hommage en 1304 ‘. Mélan subit le contre-coup de ces événements, car on voit, au commencement de 1308, Hugues, baron de Faucigny, ordonner au chàtelain de Châtillon de protéger ce monastère contre ceux qui cherchent à le molester ».
Attristée par ces sanglantes discordes, Béatrix demande à Mélan des messes et de nouvelles prièresf. Les supplications des moniales furent exaucées. Guillaume, qui venait de succéder à son père dans le comté de Genevois, entreprit de réconcilier les belligérants. Les pourparlers aboutirent en 1308 aux traités de Montmélian et de Montfort. Hugues renonça définitivement à ses prétentions sur la Savoie et promit honmage au comte pour la baronnie de Faucigny ‘.
Cette paix remplit de joie le cœur de Béatrix. Elle profita du calme qui suivit pour faire donner à sa fondation de Mélan une plus haute et définitive approbation. Déjà, en 1285, l’empereur Rodolphe, roi des Romains, avait approuvé notre chartreuse; mais, dans la charte de 1292, la grande Dauphine avait placé son monastère sous la sauvegarde du Saint-Siège, et c’est l'approbation du Souverain Pontife qu'avant de mourir elle ambitionnait pour son œuvre.
Aucun Ordre religieux ne fut plus aimé, plus favorisé des
1 Ann. Ord. Cart., t. WI.
? Note de M. l’abbé Constantin suivie de l'indication, paquet 2? (?) 3 Würstemberger, pr. 922.
4 Mallet, op. rit. p. 321.
5 Inv. de Mél., B. 10, f*8.
6 Ann. Ord. Cart., 1. KT.
7 Würstemberger, pr. 922.
re
Pontifes Romains que celui des Chartreux. Deux siècles après sa fondation, on pouvait déjà recueillir un volume de bulles et de chartes pontificales en faveur des disciples de saint Bruno. Ce volume est perdu, maïs on a retrouvé plus de dix-huit bulles adressées aux Chartreux de l'année 1164 à l’année 1290. « Ces nombreux privilèges, dit l’abbé Lefebvre, ont surtout leur raison d’être dans la soumission, l’attachement et l’amour des enfants de saint Bruno envers le Saint- Siège !. »
Clément V qui régnait à Avignon en 1309 ne pouvait refuser pleine satisfaction aux vœux dela grande Dauphine : nous l'avons déjà vu protéger Mélan contre les Bénédictins. Accédant aux prières de Béatrix, il annonce par une bulle datée du 7 d'octobre, la quatrième année de son pontificat (1309), qu'il étend à la chartreuse de Mélan tous les privilèges généraux et spéciaux concédés à tout l'Ordre des Chartreux. Cette bulle inédite vient d’être retrouvée aux archives du Vatican par les soins du R. P. Burtin, procureur, à Rome, des Péres Blancs d'Alger. Nous la donnons aux pièces justificatives *.
Les 15 et 16 décembre de l’année suivante, il déclarera par deux nouvelles bulles que non seulement il confirme la fon dation de ce monastère, mais encore qu'il le prend sous sa protection spéciale”. Ces deux dernières bulles citées par l’Inventaire de Mélan n'ont pas encore été retrouvées, mais nous possédons un extrait de celle qu'Innocent IV avait octroyée aux moniales de Poleteins en 1245 ‘. La teneur de ces documents officiels variant peu, nous pouvons déduire de cette bulle ce qu'’étaient les privilèges accordés quatre-vingts ans plus tard par Clément V à Mélan.
« La protection du Saint-Siège, y est-il dit,s étend non seulement sur les personnes du monastère, mais encore sur leurs biens, troupeaux, pâturages, etc..., dans les confins et limites
1 S. Bruno et l'Ordre des Chartreuz, par abbé Lefebvre, t. 1, p. 392
et seq:].
2 Inv. de Mélan, B. 1, f :. Voir Document n°3.
3 Ibid... B. 2.
4 Archives du Rhône, copie dans l’Inventaire de Poleteins de 1746, p. 329.
ie
reconnus par l’acte de fondation et les parties intéressées. Interdiction est faite, sous peine d'anathème, à qui que ce soit de franchir, sans de légitimes raisons, la clôture du monastère ; enfin, les religieuses seront désormais exemptes des dimes de tous ceux de leurs biens qui jusqu'ici n’ont été soumis à aucune redevance spéciale. »
Par cette reconnaissance, notre monastère prenait place parmi les postes d'avant-garde de la grande armée catholique. Béatrix était heureuse. Ses vœux étaient remplis. Une maison religieuse définitivement constituée et approuvée veillerait à perpétuité, elle l’espérait du moins, sur ses restes mortels. Car, elle l'avait dit, son corps serait enseveli dans ces murs où depuis trente ans déjà ses regards se reposaient avec tant d'amour, et où elle avait, au déclin de la vie, puisé tant de force et de consolation. L'heure approchaiït, en effet, où la grande Dauphine allait recevoir la récompense de sa féconde et sainte vie. Elle était prête à la suprème séparation. Les intérèts du Faucigny reposaient en mains sûres. Hugues, cet illustre et digne petit-fils, comme Béatrix elle-mème l’appelait dans un de ses derniers actes !, saurait défendre l'héritage de ses pères”. D'autre part, des anniversaires fondés à la Grande Chartreuse”, au couvent des Frères Mineurs de Genève *, et surtout les prières de ses filles de Mélan tranquillisaient son âme en face des jugements de Dieu. Les derniers mois de sa vie se passèrent dans le silence, loin du tracas des affaires. Elle figure encore le 18 novembre 1309 dans une sentence rendue par Albert, juge de la terre de Faucigny, entre elle et Hugues de Margencel* ; puis, plus rien. Un voile mystérieux s'étend sur les derniers instants de cette vie extraordinaire. Quelle fut la mort de Béatrix ? On l’ignore. La date seule en est certaine. Béatrix mourut le 21 avril 13105,
! Würstemberger, t. IV, p. 927.
: Hugues épousa, le 9 septembre 1309, à Bonneville, Marie, fille du comte de Savoie, Amédée V. (Würstemberger, t. IV, pr. 933.)
3 Ann. Ord. Cart., t. WE, p. 414.
! Würstemberger, t. IV, p. 920.
o Jhid., + IV, pr. 934. |
5 Domina Delphina obiit NT Kalendas Maii, quæ habet monachatum per totum Ordinem. (Charta capitularis anno 1310.) — XI Kalendas Maii