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à l’âge de 76 ans. C’est toute l’oraison funèbre que consacrent les plus anciens historiens à la mémoire de cette femme qui fut une grande figure du xnie siècle. Le côté religieux de cette noble existence était trop jusqu'ici demeuré dans l’ombre. Comme il apparaît dans la fondation de Mélan, il était de notre devoir de le mettre en relief; aussi bien, l’histoire de Béatrix était-elle intimement liée à notre monographie.
L’anniversaire de Béatrix se célébrait à la Grande Chartreuse le 22 avril, le lendemain de sa mort!. Ce jour fut-il celui de sa sépulture”? S'il en est ainsi, la grande Dauphine ne dut pas mourir bien loin de Mélan, peut-être même dans la maison qu’elle s’y était réservée. Mais, quel qu’en soit le jour précis, la cérémonie funèbre eut lieu dans l’église de notre monastère. Les alliances, le rang, la réputation même de la noble baronne durent amener en ce jour dans l’enceinte du couvent les personnages religieux et séculiers les plus distingués de la Savoie, du Dauphiné, du Genevois et du Faucigny. La vue de ce cloître solitaire, l’édification donnée par ses pieuses habitantes augmentèrent encore chez ces visiteurs les profondes sympathies qu'ils éprouvaient déjà pour Mélan. Après la cérémonie, le corps fut descendu dans le caveau de l’église où depuis dix-huit ans reposaient les restes du dauphin Jean, ce fils si regretté de Béatrix, puis le caveau se referma pour toujours *.
Plusieurs historiens ont affirmé que les Dauphins avaient
obiit Beatrix Delphina, domina Fucigniaci. (Obituaire Mss. de Sixt.) — Voir aussi : Würstemberger, t. IV, pr. 935; Regest. genevois, p. 420, n° 1652.
1 Ann. Ord. Cart., t. IV.
? « Beatrix in ecclesia a se ædificata sepelitur prope filium. » ({ Annal. Ord. Cart.) — «Beatrix novissimam mortuorum resurrectionem præstolatur in templo monasterii Melanensis feminei sexus claus“ i suo ære extructi. »(Theatrum Chronol. Saeri Cart Ordi, p.245 ; ce’ 5uvrage cite à l'appui de son affirmation : Chorier, Hist. Delphin ; p. 2, liv. I, $ 10; Hist. gener. Sa'audæ domus. t. I, p. 207; P .atus Coppinus, Monast.. lib. IT, p. 225.) Voir aussi Grillet, Divt. his ,t. II, art. Faurigny. t. HI, art. Mélan, et Besson, Mémoïres, etc., p. 159. — A. Chiesa, dans sa Corona reale di Saroja (t. IT, p. 95). dit à son tour : « Morta intanto la vecchia Beatrice nel 1310, e sepolta nella chiesa delle monache certosine da lei fondata in Melans, luogo di questa Baronia (Foucigny) come scrive il Chen. »
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eu leur sépulture à Mélan jusqu'en 1355 '. Grillet, le premier qui à notre connaissance ait allégué ce fait, n’en donne aucune preuve, les auteurs qui l’ont suivi jusqu'aujourd'hui l'ont cru sur parole.
« Le Dauphin, mari de Béatrix, dit Besson”, est enseveli auprès d’elle. » Or, nous avons vu qu'il fut enseveli à Prémol. Anne, sa fille, repose sous les ruines de la chartreuse qu'elle avait fait construire à Salettes. Humbert I, dauphin, était chartreux de Val-Sainte-Marie, quand il mourut ; nous ne pensons pas qu'il se soit séparé de ses frères après sa mort, pas plus que son fils, Humbert II, dernier dauphin, qui mourut dominicain”, après avoir en 1355 cédé le Dauphiné à la France. |
Tous ces faits nous portent: donc à croire que seuls, parmi les Dauphins, Béatrix et son fils Jean, dorment de leur dernier sommeil dans cette église de Mélan, où rien, pas même une modeste inscription, ne révèle leur tombeau qu’on n’a pu découvrir.
Reconnaissants des grands services qu'avait rendus Béatrix à leur Ordre, les chartreux lui accordèrent la plus haute faveur qu'ils aient jamais accordée aux personnes séculières , c'est-à-dire, le plein monachat*°. Chaque prêtre profès dut célébrer six messes pour le repos de son âme, les non-profès et les religieuses récitérent, à cette mème intention, deux psautiers complets, soit trois cents psaumes 6.
L'année mème où mourait Béatrix, Dom Luyrieux, vicaire, était nommé prieur de la chartreuse de Portes (Aïn). Il résigna cette fonction l’année suivante pour revenir, c’est l'opinion de le Couteulx, à sa chartreuse de Mélan, où il demeura quelques années encore. En 1319, il reprenait les fonctions de prieur à Portes. Ce vénérable religieux mourut
1 Grillet, Dict. hist., t. I, 27; Lavorel, t. I, p. 25.
* Besson, Mémoires, etc…., p. 159.
3 Vie de la Bienheureuse Béatrix d'Ornarieu, par le P. Bellanger, p. 35.
‘ On ne trouve guère avec elle que Michel-le-Tellier qui ait joui de ce privilège. (Chart. de Saint-Hugon, par Burnier, p. 209.)
5 Ann. Ord. Cart., t. IV.
6 Jbid.,t. 1, p. 15.
simple moine à la Grande Chartreuse, le 26 mai 1322. A son départ de Mélan, en 1310, il avait déposé le vicariat entre les mains de Dom Hugues Samoigii que nous voyons figurer dans un acte de 1316.
Béatrix disparaissait à un moment où son intervention eût été bien utile. La chartreuse, en effet, entrait peu à peu en possession de ses terres, mais cette prise de possession ne se fit pas toujours sans conteste.
Nous avons vu qu’en février 1290 Rodolphe de la Creyta avait cédé à Mélan tous ses biens-fonds situés rière le territoire de Châtel en la paroisse de Saint-Jean-de-Tholome?. Jannot et Péronnet Girod prétendirent avoir des droits sur la portion de ces biens dite du Bergter. Un accord fut passé en 1308.
On céda aux frères Girod le quart du terrain contesté, mais aux conditions suivantes : à chaque Saint-Michel, la famille Girod payera à Mélan 8 deniers genevois pour chaque pose de terre ; annuellement, elle fournira deux corvées d'hommes qui recevront le diner, le goùter et cinq deniers pour chaque corvée S'il y a un faucheur, il devra une corvée de faux en automne, sinon il payera dix deniers.
Cet accord fut signé pour dix ans pendant lesquels les Girod se reconnurent taillables du monastère :.
L'affaire Girod était à peine réglée que surgissait celle des deux frères Châtel : Jeannot et Perret. Ceux-ci retenaient depuis dix ans six poses de terre et pré au méme territoire de Châtel, appartenant à Mélan. Les droits du monastère furent reconnus et Mélan rentra en possession de ses biens en 1311.
Les conflits soulevés de toutes parts rendaient nécessaire l'intervention de l’autorité civile. Hugues, avec la baronnie de Faucigny, avait hérité de sa grand’mère une haute estime pour Mélan. Sa protection était donc assurée à notre monastère. Ses châtelains reçurent ordre de défendre la chartreuse, et pour qu'ils ne l'oubliassent pas, trois lettres en parchemin, datées des années 1308, 1313, 1315, vinrent à court intervalle les rappeler au souvenir de leurs devoirs”. Ces lettres produisirent leur effet.
1 Catal. vic. Mel. (Dom le Couteulx).
2 Voir p. 56.
3 Inv. des arch. de Mélan, N. 4, f° 49.
4 Jbid., N. 3, f° 49.
$ [hid., B. 10, f* 8.
En 1312, les habitants de Chavent, hameau de Samoëns. contestent aux Chartreux le droit de dimes sur leurs terres. Le châtelain de Samoëns convoque huit prud'hommes de cette paroisse qui reconnaissent ledit droit par serment et fixent les limites de la dimerie. (De Saltu, notaire)!.
Il y a plus. Par lettres patentes du 27 mai 1314, Hugues, souverain de Faucigny, permet à la chartreuse d'acquérir les fonds, soit héri- (ages, du fief et mouvance dudit seigneur jusqu’à 60 sols genevois censuels et annuels, avec promesse de lui en remettre tous les droits de laods 2.
Bientôt après, payant lui-même d'exemple, il donne au monastère le bois de la Garde situé au mandement de Châtillon, avec pouvoir d'y établir un forestier *.
C’est à cette époque qu'a lieu l’acte de vente signé par D. Hugues de Samoigii, vicaire. Cet acte est intéressant parce qu'il nous révèle le nom de plusieurs moines et moniales habitant alors Mélan. Le monastère avait compté parmi ses religieuses une sœur nommée Uf{tlia. Fille du seigneur Henri de Chevron et de Dame Antoinette Urner, elle avait reçu en dot de sa mère 20 sols forts de revenu annuel. Marguerite de Gex, prieure, vendit ce revenu à la Grande Chartreuse. L'acte fut passé à Mélan, dans la salle capitulaire, le 3 décembre 1316 #. Nous y trouvons, comme signataires, outre le vicaire Dom Hugues de Samoigii, deux moines de Mélan : iodolphe de Sainte-Croix et Anserme de Pontverre. Avec la prieure signent les religieuses suivantes : Clémence de Lyon, Alyse de Châteauneuf, Béatrix de Chambuelx, Béatrix de Vuftens, Guïillemette de Falconio, Marguerite de Falconio, Catherine de Lucinge, Béatrix de Cumin, Béatrix de Pressié, Isabelle de Saint-Jeoire et Guillemette de Lune.
En 1299, 17 religieuses de Mélan avaient signé l'accord sur l’alpage du Môle. L’acte dont nous venons de parler n’en cite que 12 dont 7 nouvelles. Douze étaient donc mortes ou avaient quitté le monastère dans un espace de 17 ans. D'autre
l Inv. des archives de Mélan, G. 1, f 24.
2 Lhid.. B. 11, f° 8.
3 [Ibid.. A. 12, f° 3. Le bois de la Garlle ou de la Varle se trouve sur le versant nord du mont Orsaix.
| Ex veteri Cartulario majoris Cariusiæ, t. II, fol. 93.
part, le nombre des professes. qui doivent toutes signer, était descendu de 17 à 12. L’état du personnel était donc loin d’être florissant.
Cependant, grâce à la protection du jeune baron et de ses châtelains, la situation extérieure semblait s'améliorer.
Le 17 janvier 1317, Mélan achetait d’un Péronnet de Putignier (Châtillon) cinq fossorées de terre audit lieu ! et, le 45 juillet, Laurette de Cellières lui vendait trois prés et bois en mont Luex (Loy) au lieu dit la Ronzière, vente que ratifiaient cinq ans plus tard ses fils Aymon et Maurice de Cellières?. De son côté, noble Aymonnet de Pressis cédait à la chartreuse trois poses de terre sous Fréney (Châtillon). Le souverain de Faucigny ratifiait lui-même cette donation à.
Un acte en parchemin, de la même année, nous apprend que dame Béatrix et son gendre Humbert, dauphin, avaient, avec l'approbation de l’évèque de Genève, donné à Mélan les dimes et novales de Marignier, de la paroisse d’Ayse au Giffre, à l’exception de la dime d’Ossaz1.
Mais la tâche de Marguerite de Gex était remplie. Cette femme énergique autant que pieuse avait été providentiellement choisie pour asseoir les fondements de cette maison. Elle avait victorieusement lutté contre les obstacles que la malice du dehors ou la pauvreté du dedans suscitaient incessamment. Le monastère qu'elle avait dirigé pendant vingtdeux ans était définitivement organisé. L'heure de la récompense sonna. Marguerite de Gex et Alyse de Châteauneuf, ces deux premières prieures de Mélan, moururent en 1318. Le Chapitre général leur accorda un tricénaire dans tout l’Ordre*.
1 Inv., arch. de Mélan, K. 5, f° 35.
2 Jbid., E. 1, f° 19.
3 Ibid.. I. 2, f° 30.
4 Ibid., M. 3, f° 44.
5 Catal. Prioriss. On appelle tricénaire une série de trente messes, dites trente jours consécutifs pour un défunt.
=, = de