PRÉLIMINAIRES
MÉLAN, VILLA PRINCIÈRE.
Æ" pointe d’Orsaix et la colline d’Avy sont reliées J ZS par le col de Châtillon {altit. 700") qui sert de passage entre la vallée du Giffre et celle de l’Arve. Sur le Cuar, rocher avancé de ce col et ravissant belvédère qui domine la vallée de Cluses-Bonneville, on aperçoit encore aujourd'hui des murs en ruines, percés de larges brèches, qui, tout en attestant la caducité des choses humaines, sont un vrai régal d'artiste dans les jours ensoleillés. Là, s'élevait jadis un magnifique château-fort qui fut, pendant le xmre siècle, la principale résidence des seigneurs souverains de Faucigny. Mélan, à trois kilomètres nord-est du château de Châtillon, appartenait à cette puissante famille. Elle y possédait une agréable villa avec ses dépendances et une chapelle desservie par un chapelain et un clerc!.
1 Voir testament d’Agnès, Dame de Faucigny ; pièces justificatives, n°f{. Le clerc était un prêtre qui faisait fonction de vicaire auprès du chapelain.
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Nous avions cru longtemps qu'il ne restait plus aucune trace de ces anciennes constructions, et voici qu’une étude plus attentive des caractères architectoniques des édifices actuels vient de nous révéler la chapelle princière.
Elle ne serait autre que la salle capitulaire de la Chartreuse. Les usages auxquels elle fut successivement destinée en altérèrent la forme première et furent cause sans doute qu'aucun archéologue n’en soupçonna même l'existence.
Elle ne fut cependant pas tellement modifiée qu'il nous soit impossible de la reconstituer dans son premier état. Abattons le plancher que M. l’abbé Ducrey, fondateur du collège, y suspendit vers 1830 pour la partager en deux étages, afin d’y établir au rez-de-chaussée un réfectoire, audessus, une salle d’étude, et nous pourrons l’admirer dans toute son ampleur. Rouvrons les trois fenêtres du côté nord que les constructions de la Chartreuse obligèrent à condamner et dont nous apercevons les traces, et nous pouvons aborder sans peine la description de ce curieux monument, un des plus anciens peut-être de la Savoie en ce genre.
Orienté, comme toutes les églises du moyen âge, cet édifice forme un carré lung mesurant, dans œuvre, 21"30 de longueur, sur 830 de hauteur et 7"30 de largeur. Les fenêtres, au nombre de huit, sont romanes, à plein cintre, très évasées à l’intérieur. Les deux du chevet, séparées de 2 mètres environ, ont 3"85 de hauteur sur 0"66 de largeur. Au milieu du mur et un peu au-dessus de ces deux baies, on aperçoit encore un oculus bouché de 0"80 de diamètre. Les trois fenêtres latérales sud sont actuellement plus longues que celles du chef. Elles ont dû être exhaussées pendant ce siècle pour éclairer le premier étage et prolongées à leur partie inférieure pour l'éclairage du rez-de-chaussée. La voûte de la chapelle est partagée en trois bonnets, séparés par deux arcs-doubleaux se terminant par deux simples cavets. Au point de rencontre des nervures est fixée une corbeille à huit feuilles d'acanthe, dont les tiges reliées au centre suspendent une tulipe entr'ouverte. Les quatre feuilles de la corbeille qui reposent sur les nervures se prolongent en lo-
sanges formés de feuilles d’acanthe repliées sur elles-mêmes, et au milieu desquels est une petite rose à quatre pétales. L'espace compris entre ces losanges est orné d’un rond formé par la rencontre de deux demi-feuilles de la même plante, qui à leur tige se replient dans l’intérieur du rond en forme de coquillage piqué de têtes de clou. Toute cette ornementation embrasse un cercle d'environ un mètre de rayon.
L'arc-doubleau est n’a aucune ornementation. Celui de l'Ouest est encadré par deux légers filets ; son point culminant est orné d’une rose d’églantier à quatre feuilles déployées. De chaque côté descendent des entrelacs dont il ne reste plus que quelques vestiges.
La construction du grand escalier de la Chartreuse aura fait disparaître le portail d’entrée, car on ne voit plus sur son emplacement qu’un vaste cadre dont il ne reste que la moulure supérieure surmontée d’un magnifique tympan. Celui-ci, formé de demi-feuilles d’acanthe imitées de celles de la voûte, porte au centre un médaillon ovale de 0"60 sur 040, au monogramme de Marie en larges lettres d'or sur champ d'azur, ce qui fait supposer que le cadre renfermait un tableau de la Vierge. De chaque côté du médaillon descendent en guirlande de longues fleurs labiées.
Toutes ces décorations sont évidemment du xvine siècle et ont remplacé le style primitif.
Quant à la construction, à part les arètes et les contours des baies, qui sont en carnieule de petit appareil, elle est en matériaux très irréguliers, la plupart en galets du Foron (torrent de Taninge), briques, etc., mélangés de morceaux de carnieule qu’on a dû tirer à quelques centaines de mètres sur le territoire de la Rivière-Enverse. Tous ces matériaux sont noyés dans un bain de mortier très dur.
Les caractères que nous venons d’analyser feraient remonter ces constructions au delà du x°e siècle. Cette date serait confirmée par le fait que cette église avait déjà reçu des contreforts extérieurs allant d’une fenètre à l’autre, larges d'environ 0® 60 à la base et se rétrécissant insensiblement pour expirer à une hauteur d’environ quatre mètres. Ces contreforts, on
peut le voir, sont postérieurs à l’édifice, car ils ne font pas corps avec le mur; ils sont cependant formés des mêmes matériaux. Lors de l'érection de la grande église, on se vit encore obligé de soutenir ces murs par de nouveaux contreforts assez semblables pour la forme et pour l'appareil à ceux de l’église qu'on construisait auprès. Malgré ces précautions, cette chapelle aujourd’hui menace ruine surtout à l'orient.
Telle aurait donc été, croyons-nous, la chapelle de la villa princière. Quant à la demeure elle-même des princes, n’en trouverait-on pas des traces dans l'aile habitée par M. le Supérieur, au centre des bâtiments actuels ?
Les seigneurs de Faucigny avaient-ils, les premiers, habité ce séjour ? Nous ne le pensons pas. Le R. P. Vidonne, supérieur actuel du collège, nous raconte un fait qu'il tient de M. le chanoine Gex, témoin oculaire. Quelques années après l'acquisition qu'il avait faite de la chartreuse de Mélan, M. l’abbé Ducrey fit creuser le sol au sud du collège pour y fonder un mur de jardin. Les ouvriers découvrirent plusieurs tombeaux en larges pierres plates. On les ouvrit. Ils renfermaient des ossements humains. Furent-ils extraits? Les laissa-t-on enfouis? Nous l’ignorons. De nouvelles fouilles seraient intéressantes, car on est probablement en présence d’une nécropole burgonde semblable à celle de la Combe-Chènaie près Taninge !.
M. Ch. Toubin va même plus loin. Dans une étude personnelle que ce savant professeur au lycée d'Alger a faite sur les diverses localités qui portent le nom de Mélan, il affirme que tous ces lieux furent des centres du culte druidique, et que, de toutes les parties du territoire, les personnages marquants s’y faisaient transporter après leur mort, pour y être inhumés. D'autre part, Albanis Beaumont affirme qu'il existait à Mélan un village qui fut submergé par le Giffre au virr° siècle *.
! Voir Tavernier, Zaninge et ses environs, p. 62. 2 Description des Alpes, W, p. 131. Beaumont n'en cite aucune pre uve.
Mais passons sur ces origines obscures pour arriver aux époques historiques.
Au commencement du x siècle, un maître architecte de Chessins hameau de Fleyrier-Taninge, A mé, construisait à Mélan deux maisons, un moulin, des battoirs et des fouloirs, dont on lui octroya les revenus sa vie durant!
En 1234, Agnès, fille d'Aymon II, baron* de Faucigny, épousait, au château de Châtillon, Pierre de Savoie. Cet illustre époux, âgé alors de trente ans, allait devenir en 1263, par la mort de son père Thomas, comte titulaire de Savoie et mériter par ses qualités politiques et militaires le glorieux surnom de petit Charlemagne. Dix-neuf ans après son mariage, Agnès succédait à son père dans la baronnie de Faucigny.
Cette princesse montra pour Mélan une véritable prédilection, nous en trouvons la preuve dans son testament du 3 mai 1262. Notre villa présenta en ce jour une animation extraordinaire. C'est, en effet, « dedans la chapelle de MÉLAxS, en la parroche de Floirie » (Fleyrier-Taninge) que l'auguste testatrice va dicter ses dernières volontés. A cette fin, elle y convoque plusieurs personnages de haute distinction. Parmi les témoins qui signent cet acte solennel, on remarque Guillaume, prévôt de l’église Saint-André de Grenoble, assisté d’un de ses chanoines, Jean Chaunens, deux frères mineurs, trois chevaliers, le chapelain et le clerc d’Agnès, et, détail intéressant, Béatrix, l'héritière, âgée alors de vingt-huit ans, y est représentée par son chapelain Thomas et par Gileber, son médecin.
1 Voir Testament d'Agnès, pièces justificatives, n° 1.
3 Malgré les objections soulevées contre ce titre de baronnie donné au Faucigny avant 1310, nous le maintenons parce qu'il se trouve dans l’Accord passé à Vizille en 1276 entre Béatrix et les De Lucinge, ainsi que dans la sentence d'excommunication portée par l’évéque de Genève contre Humbert dauphin en 1291 et dans la charte de fondation de Mélan, de 1292. (V. pièces justificatives, n° 2.)
D'après le chanoïne Ducis, ancien archiviste de la Haute-Savoie, le titre de baronnie fut donné au mandement de Faucigny, lors du mariage d’Agnès avec Pierre de Savoie, en 1234. (V. le Prieuré de Contamine-sur-Arve, par le P. Bouchage, p. xu, note 1.)
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En présence de cet aréopage du clergé, de la noblesse et de la science, on devine quel esprit dictera ce testament. Outre les dons qu'Agnès fait à sa famille, à ses serviteurs, aux pauvres, on compte cinquante-huit églises ou maisons religieuses qui ont part à ses legs. Elle ne pouvait oublier l'Ordre des Chartreux que ses ancêtres avaient si magnifiquement doté. Aussi, plusieurs monastères de cet Ordre participent-ils à sa munificence, entre autres, la chartreuse du Reposoir et la maison de Dames Cartusiennes de Prémol (Isère). Mais avant tout, et dès le début de son testament, la généreuse princesse fait à sa chère villa une place à part dans ses libéralités. Elle confirme la possession viagère, accordée à l’architecte Amé, de tous les édifices qu’il avait construits sur les terres de Mélan. Elle lui cède, pour la même durée, les terres, prés et bois qu’il y exploite.
Agnès déclare ensuite que ces mèmes propriétés passeront, après la mort de leurs détenteurs actuels, aux mains des Bénédictins de Contamine-sur-Arve, dans la maison desquels elle veut être ensevelie. Le prieur de Contamine, en retour, fournira une pension de xxx livres au chapelain et au clerc du dit lieu de Mélan, soit xv livres à chacun, avec charge pour ceux-ci d'entretenir « honorablement » la chapelle, et d’y célébrer au moins trois messes par semaine; que si cette rente ne leur suffit pas, Béatrix, sa fille, y pourvoira dans la mesure du nécessaire.
Ce testament demeuré secret jusqu’en 1337 ne sortit point son effet. Aussi bien avait-il été annulé par le testament ultérieur du 9 août 1268 ‘. Il n’en reste pas moins acquis que Mélan avait alors une place d'honneur parmi les résidences des seigneurs de Faucigny.
Agnès mourut le 41 août 1268, laissant à sa fille unique, Béatrix, avec le patrimoine de ses ancêtres, sa villa de Mélan. Il serait intéressant d'étudier ici en détail la biographie de cette jeune princesse qui va jouer dans notre histoire un rôle
* Würstemberger, volume 4, preuve 764, de son ouvrage intitulé ; Peter der Zweite, etc. Toutes les fois que nous citerons cet auteur, c'est à ce volume que nous emprunterons nos preuves.
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si important; mais cette étude exigerait un volume. Nous nous contenterons d’esquisser à grands traits cette vie qui jusqu’à nos jours a laissé dans tout le Faucigny, et bien au delà, le plus profond et le plus heureux souvenir.