‹ Histoire de MélanChapitre 10 sur 124 · BÉATRIX · texte numérisé non relu

BÉATRIX

Fille d'Agnès de Faucigny et de Pierre II, de Savoie, Béatrix naquit en 1234. Elle reçut à l’école de ses illustres parents, avec une éducation de reine, cette expérience consommée des affaires qui devait lui permettre de tenir tête aux plus redoutables adversaires. Elle avait à peine sept ans que déjà Guigues VII, comte d’Albon et dauphin de Viennois, la demandaiïit en mariage. Le 4 décembre 1241, Pierre de Savoie accédait à sa demande, et, le même jour, l’évêque de Genève, Avmon de Grandson, signait, dans l’église de Châtillon, un acte qui menaçait le prétendant d’interdit, s’il violait jamais ses engagements ?. Celui-ci demeura fidèle malgré son passé *. Cette union, qui ne fut définitivement scellée qu'en 1261 ‘, dura vingt-huit ans. Trois enfants naquirent de ce mariage : Jean, l’aîné, qui devait mourir si jeune et sans postérité; Anne, qui, en 14278 °, épousa Humbert I, dauphin, baron de la Tour-du-Pin et Coligny ; et Catherine.

La présence du chapelain et du médecin de Béatrix, à Mélan, en 1262, lors du testament d’Agnès, nous porte à croire

4 Würstemberger, pr. 92. On voit par cet acte qu'au mois de février 4234, Pierre IT attendait un berceau.

2 Jbid., 148-150.

3 Guigues avait d’abord demandé la main de Cécile, fille de Barralle, seigneur de Baux, et, plus tard, celle de la fille du comte de Provence : chaque fois il avait violé ses promesses. (\Wuürstemb., 129 et 562.)

4 L'acte des fiançailles de 1241 déclarait que le mariage s'effecluerait dès que Béatrix aurait atteint l’âge nubile. Des historiens ont donc pensé qu'il avait eu lieu vers 1250. Mais Anthelme délégué apostolique ne ratifie ce mariage qu'en 1261 (Würst.. 562) : cet acte se serait donc accompli vers celte époque. Aussi bien, Jean, fils ainé de Béatrix, avait de 148 à 20 ans, lorsqu'il mourut en 1282.

3 Wurst., 817.

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que la grande dauphine s’y était installée pour y donner naissance à Jean, son premier-né. .

Les événements qui se succédaient allaient plus d’une fois ramener son cœur et ses pensées vers Cette heureuse solitude. Pierre de Savoie, devenu comte, mourait le 16 mai 12681, à Pierre-Châtel, après avoir testé en faveur de son frère Philippe *. Agnès, son épouse, ne devait pas tarder à le suivre dans la tombe. Le 9 août de la mème année, elle léguait à sa fille la seigneurie de Faucigny° et mourait deux jours après.

Investie désormais de sa petite souveraineté, Béatrix ne devait plus connaître de repos. Le lendemain même de la mort d’Agnès, Philippe, comte de Savoie, signait avec une autre Béatrix, dame de Thoire-Villars et sœur d’Agnès, un traité d'alliance offensive. Il s'agissait de revendiquer ure portion de la terre de Faucigny qui-leur revenait, disaient-ils," par droit d’héritage *.

Marguerite, reine de France, épouse de saint Louis, délégua pour arbitre Aymon de Menthonay, prince-évèque de Genève, dont elle connaissait la sagesse‘. Malgré la trêve de quinze jours que celui-ci faisait signer, à Sciez ?, la guerre se ralluma bientôt avec une nouvelle fureur. Le dauphin, époux de Béatrix, mourut à cette époque. Il fut enseveli, en 1270, dans le monastère des Moniales chartreuses de Prémol que sa mère avait fondé *.

Cependant Béatrix et son fils tombaient au pouvoir de leurs

1! Wurst., 752.

2 Jbid., 749-7541.

3 Jbid., 764.

‘ Jbid., 764, a. ,

5 Philippe revendiquait le Faucigny, comme successeur et héritier de Pierre, mari d’Agnès. Béatrix de Villars, revenant sur une cession antérieure, affichait les mêmes prétentions. (V. Les châteaux des Allinges par M. l'abbé Gonthier, p. 7. Voir aussi Wuürst., 765 ct 790.)

6 V. Besson, diocèse de Genève ; Fleury, /Zist. de l'Égl. de Genève, tp: DS:

T Würst., pr. 780, 781.

8 Archives de la Grande Chartreuse, an. 1270; Chorier, Hist. delph., lib. I, p. 2, $ 10; Z'héat. Chronol. sacri Cart. Ord., p. 245, Turin, 1684.

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ennemis; ils obtinrent leur mise en liberté le 15novembre1269!, et, le 13 février suivant, ils signèrent un compromis qui permettait aux deux partis de mettre bas les armes°. Béatrix respirait enfin. Élle profita de cette trève pour étendre ses domaines et former des alliances. Le 28 février 1271, elle gagnait par une donation la faveur de Philippe de Savoie. Au mois de mars, elle achetait une partie du mandement de Beaufort des seigneurs de ce nom“. Le 8 août, une sentence arbitrale prononcée par Edmond, fils du roi d'Angleterre, la réconciliait avec Béatrix de Thoire- Villars °. Celle-ci recevait les châteaux d’Aubonne, d'Hermance et quelques fiefs dans le pays de Vaud. Mais la grande dauphine restait assez riche. Outre plusieurs terres en Genevois, héritées de son père, elle possédait le Faucigny tout entier, c’est-à-dire, de la Drause jusqu’à la Roche et de Versoix à Flumetf, et de plus, le château d’Allinge-le-Vieux et ses vastes dépendances ; ceux de Féternes, de Chillon et une foule d’autres.

Un nouveau mariage allait donner à son nom plus d'éclat encore. Le 2 avril 12787, convolant à de secondes noces, elle épousait Gaston de Baugé, vicomte de Béarn et frère du puissant comte de Provence, Raymond Béranger IV. Celui-ci était père de sainte Éléonore, épouse d'Henri III, roi d’Angleterre, de Marguerite, épouse de saint Louis, roi de France, de Béatrix, épouse de Charles d’Anjou, roi de Sicile, et de Sanchette, épouse de Richard de Cornouailles, roi d’Allemagne. Par son alliance avec Gaston, Béatrix devenait donc tante de ces quatre reines. Huit ans plus tard, son fils Jean, après s'être libéré de tout engagement envers Marguerite, fille de Robert, duc de Bourgogne, à laquelle on l’avait d’abord

1 Würst., 786.

2 Jbid., 790.

8 Jbid., 199.

4 Grillet, Dict. hist., art. Faucigny.

5 Mallet, Chartes inédites du diocèse de Genève, n° 346, année 1271.

6 Cette curieuse délimitation nous est fournie par l'Accord passé à Vizille en 1276 entre Béatrix et les De Lucinge.

1 Würst., pr. 813.

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fiancé!, épousait Bonne, petite-fille d’'Amédée V, comte de Savoie.

Béatrix ne devait point avoir d'enfants de son second mariage, mais les qualités du jeune dauphin lui annonçaient un héritier digne de ses glorieux ancêtres. Un événement douloureux vint anéantirses espérances. Le jeudi, 24 septembre 1282, Jean faisait une chevauchée dans les environs de Burguin Castri, aujourd'hui Bonneville; tout à coup, son fougueux coursier s’emporte, et précipite violemment à terre le jeune cavalier. La chute est mortelle*. En toute hâte, on transporte le prince expirant au presbytère de la ville. Béatrix y accourt, folle de douleur. On rédige le testament du dauphin, mais avec une telle précipitation que la plupart des noms y sont indiqués par de simples initiales. Le prince confirme en quelques mots le testament de son père” et prie sa mère de distribuer des aumônes et des legs dans la mesure qu'elle jugera convenable et à qui elle voudra.

L'acte était à peine signé que le dauphin expirait. Iln’avait pas vingt ans*. À ce moment, un véritable désespoir s’empare de Béatrix*, ses dames ne la peuvent contenir. Enfin, prenant son petit-fils, Jean, l’ainé des enfants d’Anne, elle le remet entre les bras d'Hartmann de Waldeck (grand bailli de Bourgogne pour Rodolphe de Habsbourg) et s’écrie avec un accent plein d’une poignante émotion : « Jean, mon petitfils, pauvre et bel enfant, je te fais la donation libre et sans réserve de la terre que m'ont laissée mon père et ma mère; je m'en dépouille et je t’en investis, Ô mon fils bien-aimé, de tout mon cœur, de pleine volonté. Je te confie à la sauvegarde du sérénissime roi des Romains qui saura te défendre. Je le supplie, au nom de la justice éternelle, de t'aider à recouvrer les biens qui ne sont plus en ma possession, car j’entends que

1 Wuürst., pr. 809.

? Archives de la Grande Chartreuse : quum ex lapsu equi ferocioris occubuisset.

3 V. Testament de Guigues VIT. Würst., pr. 732.

‘ « Antequam vigesimum ætatis annum complevisset. » (Arch. de la Grande Chartreuse.)

% V. Saint-Genis, AHist. de Savoie, t. 1, p. 261.

nul autre que toi n’ait rien de mon héritage, que toi seul me succèdes, et après toi les tiens. » |

Quand la douleur de Béatrix se fut un peu calmée, elle songea aux œuvres pies dont les dernières paroles de Jean l’établissaient libre exécutrice. k

Ce fut alors qu’elle résolut de fonder la chartreuse de Mélan où reposerait un jour la dépouille mortelle de son cher défunt, et où elle-même serait bientôt ensevelie près de celui qu’elle pleurait.

Tympan d'un cadre du xvie siècle remplacant l'ancienne porte de la salle capitulaire.

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Chartreuse de Prémol (Dauphiné).

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