‹ Histoire de MélanChapitre 93 sur 124 · INSCRIPTION · texte numérisé non relu

INSCRIPTION

ANNO DNN 4767 MENSE 7° BENEBICEBAT D.AMEDEVS COLLONGE :PATHINVS ERAT ES... ANTONNS CALLAS VISITATOR PROV. MATRINA .V.MMARIR THERESIA ZSS DEMENTHON PAIORISSA . HINC ANTONIA MA T'HERESIA WOCOR ET VOCO NOCTE DIEQVE GŒS-JWVENES ET VIRGINES SENES CYM IVMIORIENS VT LAVDENT NOMEN DA

1 Liv.—Journ., p. 111.

En voici la traduction : L’an du Seigneur 1767, au mois de septembre, me bénissait D. Amédée Collonges. Mon parrain était Vénérable Père Dom Antoine Callas, visiteur de la province, ma marraine Vénérable Mère Marie-Thérèse de Menthon, prieure. C’est pourquoi je m'appelle Antoinette Marie-Thérèse, et j'invite nuit et jour jeunes et vierges, les âgées avec les plus jeunes à louer le nom du Seigneur.

Ce texte du psalmiste était, on le voit, admirablement choisi pour une communauté de religieuses de chœur.

Pendant que se célébraient à Mélan ces fètes, les intérêts matériels de la communauté n'étaient pas négligés. On avait, en 1766, dépensé 1608 livres pour bâtir la grange de la Rostére ; en mème temps un procès se levait à l'horizon au sujet des moulins de Sallanches.

Les religieuses Ursulines étaient venues fonder un couvent à Sallanches. Le 16 novembre 1728 (Thorin Ne) elles albergeaient et reconnaissaient tenir du fief de Mélan les moulins que le dit monastère possédait en cette ville. Par actes du 29 octobre 1735 et 10 mai 1742, elles achetaient tous ces moulins. Mais il restait à s'entendre au sujet des laods, cense et laods d’indemnité.

Les Ursulines refusaient de traiter à l'amiable. De là requêtes sur requêtes. Nous possédons six lettres adressées à Révérend Conseil vicaire général et official du diocèse de Genève par Mme de la Saunière, Supérieure des dames religieuses de Sallanches, relativement à ces moulins. Après biens des pourparlers, sans intérêts d’ailleurs, le 1° août 1767 (Michaud NE) les deux monastères transigèrent. Les Révérendes Ursulines s’engagèrent à payer à Mélan 3000 livres pour droits seigneuriaux et laods d'indemnité et de plus la cense annuelle de 35 livres pour l’extinction du fief et du laod d'’indemnité payable au trois pour cent!.

Cet arrangement entre les Ursulines de Sallanches et nos religieuses était à peine signé qu'une nouvelle requête était portée contre Mélan.

1 Liv.Journ., p. 8.

FT

Le Conseil de Châtillon s'était pourvu pour obtenir un second prêtre, soit un vicaire.

En 1770, il attaqua Mélan comme principal décimateur pour fournir à l’entretien dudit vicaire. Mélan s’opposa à l'installation d'un nouveau prètre qu’il ne croyait pas nécessaire.

Le Conseil fut condamné et par transaction du 19 août 1771 (Chebert Ne),on convint avec le sieur curé qu’on lui donnerait annuellement pour l’entretien du vicaire 282 livres et pour supplément de la portion congrue du curé 18 livres ; soit au total : 300 livres.

Le Livre-Journal d’où nous tirons ces notes (p. 113) fait observer que « le seigneur Évesque de Chambéry comme abbé de Saint-Jean d’Aulps, perçoit cinq coupes de froment sur la dixme de Châtillon et que la dixme que la Chartreuse du Reposoir a sur la paroisse de Fleyrier s'étend aussi sur celle de Châtillon, dans le canton des bois et qu'ils ne sont pour rien dans les 300 livres que nous payons. »

Cette mème année 1771, on établit un curé à Rivière-Enverse, village qui auparavant faisait partie de la paroisse de Fleyrier. La portion congrue du nouveau curé fut fixée à L. 400 et répartie de la manière suivante :

Les prémices et novales . . . . . . .L. 100 La Chartreuse de Mélan . . . . . . . . 126 L'abbé de Saint-Jean d’Aulps . . . . . . 120;12 L'abbaye de Sixt . . . . . . . . . . 82; 8 Le Chapitre de Samoëns . . . . . . . . 16; 4 La chapelle Saint-Pierre. . . . . . . . 4:16

Total . . .L. 400

Pendant que Mélan était occupé à la fondation des paroisses voisines, on lui suscita de nouvelles querelles au sujet de la pèthe du Giffre. Cette question de pêche sans cesse soulevée, toujours réglée à l’avantage du couvent, avait le don d’exciter la jalousie des riverains. Une requète présentée au Sénat par Mélan, fit reconnaître encore une fois les droits du mo-

nastère. Le Sénat par arrêt du 25 août 1772 porta inhibition générale à toute autre personne qu'aux gens de Mélan de pècher au Giffre à quelque époque de l’année que ce soit. Ces inhibitions furent publiées trois dimanches de suite dans les paroisses de Samoëns, Morillon, Rivière-Enverse, Fleyrier, Châtillon, Thiez, Marignier et Saint-Jeoire.

La publication de cette défense n’arrèêta pas les convoitises. Le baron Foncet avait acquis la terre de Saint-Jeoire du seigneur de Chabot. Il obtint à son tour de la Chambre des comptes le droit de pêche sur la portion du Giffre qui confine aux terres de Saint-Jeoire. Mélan après plusieurs consultations, se décida à ne pas poursuivre. Le procès eût amené un conflit de juridiction entre le Sénat et la Chambre des comptes ce qui aurait occasionné de gros frais et d’ailleurs le droit de Mélan était devenu presque illusoire, car le gardepêche ne devait dresser procès-verbal que sur le rapport de deux témoins « clause impraticable » dit avec raison le rédacteur du Livre-Journal de Mélan!.

Le 6 mars 1773, Mélan réglait un autre différend pendant entre le monastère et Révérend Marin-Joseph Bardel, curé de Marignier, au sujet des dimes de cette paroisse. Il fut convenu que la dîime serait levée par moitié. Mélan de ce fait perçut pour sa part quarante-neuf coupes de froment y compris les six dues par le sieur curé, et en outre les pailles en provenant pour L. 44 : 8 en argent. (Biord, N°.)

La chartreuse de Mélan à cette époque levait par ellemême la dîime en vin qui rendait année commune vingtquatre chevallées*?.

Ici se place un petit détail qui montre combien les religieuses de Mélan transigeaient facilement au sujet de la dime. Le proverbe allemand est vrai partout : « Z! fail bon vivre sous la crosse, » c’est-à-dire sous des maîtres vraiment chrétiens. « Quelques particuliers de Marignier, dit le Livre- Journal (p. 46), ne payent la dîme qu'au tiers. Cela vient de

ce qu'anciennement, lorsqu'il y avait de mauvaises récoltes, ces particuliers venaient se lamenter auprès de la Mère prieure qui par bonté de cœur leur disait qu’à cause de la modicité de la récolte, ils ne payeraient que le tiers de la dime, et par ce moyen l'usage s’est introduit et a prévalu.»

Le dévouement des Chartreuses de Mélan ne restait pas inaperçu. La maïn gauche doit ignorer ce que fait la droite, sans doute, mais « il est bon, dit aussi le divin Maitre, que vos bonnes œuvres apparaissent aux hommes afin qu'ils glorifient votre Père qui est aux cieux. »

Il y a plusieurs siècles déjà, c'était au début de notre histoire,nous voyionsles princes de Faucigny, couvrir pour ainsi dire de leur vigilante protection le cher monastère de Mélan. Quoique nos recherches ne nous aient pas permis jusqu'ici de citer in exlenso un document témoignant de la mème bienveillance intime des princes de Savoie en faveur de Mélan, nous rencontrons en ce moment de notre histoire un fait qui nous montre bien que le dévouement de la maison de Faucigny pour notre monastère s'était transmis à la dynastie de Savoie et que l'estime des uns avait été égalée par celle des autres en faveur de nos moniales : En voici la preuve :

Au mois d'août 1775, le prince Charles-Emmanuel de Piémont épousait Madame Clotilde, sœur de Louis XVI, roi de France. A l’occasion de ce mariage, Sa Majesté Victor-Amédée, roi de Sardaigne passa à Bonneville où les V. Pères D. Collonges vicaire de Mélan et Dom Charles, baron de Polt, coadjuteur! eurent l’honneur de lui présenter les hommages de la Communauté de Mélan et de l’inviter à s’v rendre Sa Majesté ne put accepter cette invitation. La démarche lui était impossible ; mais comme marque de sa hienveillance, elle leur promit d'envoyer son portrait à la Communauté.

1 D. Charles, baron de Polt, natif de Gratz en Styrie, signe déjà un acte en 1773 comme coadjuteur, un autre en 1774 et un troisième en 1777 (min. Pochat, notaire à Cluses).

Le procureur était alors D. Benoît Favre, natif du Grand-Bornand. (Haute-Savoie). (Ibid.)

Mère de Menthon écrivit aussitôt au roi :

Sire,

Parmi les actes de piété dont les augustes ancestres de Vostre Majesté se sont distingués en tant d'occasions, il y a cinq cents ans qu’ils fondèrent la chartreuse de Mélan, qui dans vos sujettes qui la composent encore aujourd’hui, se font un devoir d’en faire passer leurs hommages aux pieds de Votre Majesté, la relation que nos Pères nous ont fait sur les bontés avec lesquelles Votre Majesté a daigné les recevoir nous a conduit au désir empressé d’avoir le portrait du Roy dont la piété et la bienfaisance passe de ses sujets jusques dans les pays les plus éloignés. M. Vuy son premier officier ayant bien voulu se charger de nous mettre aux pieds de Votre Majesté vient de nous informer que par un effet de cette bienfaisance qui caracthérise toutes ses grandes actions, elle veut bien nous envoyer son précieux portrait et nous procurer par là la plus grande consolation d'y admirer ce que tant d’autres ont le bonheur d’y admirer de si près; consolation que Votre Majesté ne nous aurait peut-être pas refusé en personne lorsqu'elle vint à Bonneville, si les chemins avaient été moins mauvais depuis cette ville jusqu’à notre monastère; nous ne pouvons plus retenir notre joye et les sentiments de nostre respectueuse reconnoissance, cette faveur nous authorise à les porter aux pieds de Votre Majesté en lui demandant sa paternelle protection,et si nous ne pouvons orner ce précieux dépôt de diamants et de pierres précieuses, nous continuerons d'adresser au Seigneur nos vœux pour la prospérité et la conservation de Votre Majesté et de toute la Royale famille. Ce sont les sentiments de celles qui sont avec tout le respect et tout le zèle imaginable,

Sire, de Votre Majesté Les très humbles et très obéissantes et fidèles sujettes et servantes Signé : Sr Marie-Thérèse de Menthon Prieure, et mes sœurs.

D. Vicaire ajoutait la lettre suivante pour présenter au ministre M. D'aigblanche les remerciements des religieuses.

Monsieur,

Les marques de bonté dont Votre Excellence a bien voulu nous favoriser lorsque nous avons eu l'honneur de nous présenter à Elle forment des motifs trop pressants pour ne pas lui en marquer nostre plus vive reconnoissance et comme les suites d’une si grande protection conduisent encore nostre Communauté jusque aux pieds de Sa Majesté, nous ne scaurions nous adresser à d’autres protecteurs que Vostre Excellence dont la bienfaisance est si marquée : ce qui fait que nous osons prendre la liberté de lui adresser une lettre cyjointe de notre Communauté pour Sa Majesté, elle contient un remerciement des bontés quelle veut bien avoir pour nous en nous honorant du prétieux présent de son portrait. C'est Votre Excellence qui nous procure tous ces avantages. Si nos expressions manquent à notre simplicité pour lui en exprimer notre plus vive reconnoissance, nous osons espérer de sa seule bienfaisance, que nous ne méritons pas, qu’elle voudra bien encore suppléer à nos petits talents en la mettant aux pieds de Sa Majesté, et qu’elle voudra bien encore continuer l'honneur de sa protection pour cette Communauté qui n'ayant d’autres moyens à s’en reconnoistre,adresse chaque jour ses faibles prières au Seigneur, pour qu’il daigne récompenser Votre Excellence du zèle si désintéressé qui caracthérisent si admirablement toutes ses actions, et avec lequel elle se prête si généreusement pour le bien et l'avantage des sujets de Sa Majesté.

J’ai l'honneur d’estre de Votre Excellence, etc.

Signé : Amédée COLLONGE,

Vieaire Supérieur.

. De la Chartreuse de Mélan, le 16 août 1775.

Le Roi répondit en envoyant son portrait. Cet envoi était accompagné des paroles flatteuses qu’on va lire :

À Vénérable Mère Marguerite-Thérèse de Menthon prieure de la Chartreuse de Mélan,

Le Roy de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, etc.

Madame la Prieure,

L’estime particulière que Nous avons pour vostre Monastère, et les obstacles qui se sont opposés au désir que nous aurions eu de le visiter, nous ont déterminés à vous envoyer nostre portrait. Nous sommes persuadés que cette marque non équivoque de nostre protection, dont vous nous trouverés toujours disposés à vous donner des preuves, sera un nouveau motif à perpétuer dans vostre couvent, les sentimens de zèle que nous vous Connoissons pour nostre personne. Sur ce nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

A Chambéry le 20 aoust 1775.

Signé : V. AMé.

Et plus bas : D’AIGBLANCHE !.

Cette lettre si bienveillante du monarque était à son tour présentée par le ministre D’aigblanche qui écrivait en ces termes à D. Collonges :

Mon Révérend Père, Je me suis fait un plaisir de présenter au Roy la lettre que

vous mavés adressé pour lui avec celle que vous vous estes donné la peine de m'écrire le 16 du courant. Vous en trouve-

1 L.-J. Mélan, pp. 122, 125.

rés la réponse cy incluse. J’ai esté flatié de toutes les expressions obligeantes contenûs dans la vostre, j'y ai remarqué avec une entière satisfaction que vous avés pû connoitre les sentiments d'intérêt que vostre personne ma inspirés lorsque j'en ai fait la connoissance. Vous pouvés compter avec assurance, mon Révérend Père, sur l’empressement que j'aurai toujours de pouvoir obliger vostre Communauté, et vous en particulier dans toutes les occasions que vous men fournirés, de mesme que sur la sincérité des sentiments avec lesquels je suis mon Révérend Père.

Vostre très humble et obéissant serviteur.

Signé : D’AIGBLANCHE.

A Chambéry le 25 aoust 1775.

Le portrait envoyé par le roi à Mélan a disparu. Nous n’avons pu en retrouver la trace. Mais le témoignage demeure de la bonne harmonie qui régnait à cette époque comme toujours entre le pouvoir civil et l’excellent Ordre cartusien, Mélan en particulier.

Vers cette époque plusieurs réparations devenaient urgentes dans le monastère et ses dépendances. D. Collonges eut l'œil et la main à tout.

En 1774, on posa les pierres plates qui forment le pavé du cloître et qui subsistent encore aujourd’hui.

La mème année, on fit les deux terrasses « qui sont devant la maison de nos vignes aux Fontaines ».

En 1776, on recrépitle mur de l’enclos et répara le toit qui règne le long du dit mur.

Ces trois réparations coûtèrent 1675 livres qui furent généreusement données par la Grande Chartreuse à Mélan.

En 1777, on décida la construction du sanctuaire de l’église de Thiez, en 1783 et 1784 celle de sa sacristie. Comme décimateurs, le Reposoir et Mélan en payèrent les frais. Le Reposoir en solda les deux tiers, Mélan le troisième. La part de

Mélan pour l’église, la sacristie, construction, linge, ornements, livres, pour le tabernacle et les chandeliers, fut de 457 livres !, et celle du Reposoir de 915 livres *.

Ces réparations étaient nécessaires, mais il n’en va pas de mème de la suivante. L'histoire de l’art y est intéressée et nous devons en dire un mot.

Au début de cette histoire nous avons donné la description de la belle église gothique édifiée par Béatrix pour ses Chères Moniales. An xvi° siècle et aux deux suivants la Renaissance dans son engouement païen méprisa, appela barbare ce style superbe d’allure, beau entre tous, né en France de la foi chrétienne et qu'aujourd'hui nos adversaires euxmêmes admirent sans restriction 5.

L'Ordre cartusien est lent à subir l'influence du milieu. C’est une de ses gloires : Néhil innovetlur. Mais après trois siècles d’amères critiques portées au style ogival, les Chartreux relâchèrent de leur tenacité; on convint que ce genre de construction était au moins étrange ; l’église de Mélan allait subir une transformation aussi complète que barbare, le mot est ici mieux à sa place.

On mit quatre ans à ce travail déplorable.

Il fut exécuté sous la conduite et en grande partie aux frais du Vénérable Père Dom Jacques Prieur d’Aiïllon, futur vicaire de Mélan. Ce bon Père fit tout simplement boucher le bas et le sommet des fenètres qui avaient près de cinq mètres de hauteur, puis en fit éventrer le centre pour leur donner une forme d'environ deux mètres carrés. Il fit ensuite peindre sur les pendentifs des quatre dernières travées en partant du cloître, les quatre évangélistes et les quatre grands docteurs de l’Église latine croisés avec des anges portant des guirlandes de fleurs ou jouant de divers instruments.

Dom Jacques fit ensuite faire à neuf les stalles des religieuses et le parquet qui en séparait les deux rangées. Stalles et parquet subsistent encore.

1 Les chandeliers provenaient du grand autel du Reposoir.

3 Voir la France Chrétienne dans l’histoire, in-12, ch. v. Librairie Firmin-Didot, Paris, 1896.

MELAN-CHARTREUSE Plan linéaire du rez-de-chaussée.

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