‹ Histoire de MélanChapitre 97 sur 124 · QUARANTE-HUITIÈME ET DERNIÈRE PRIEURE CONNUE · texte numérisé non relu

QUARANTE-HUITIÈME ET DERNIÈRE PRIEURE CONNUE

VICAIRES : D. AMÉDÉE COLLONGES. (1748-1788.) D. JEAN-BAPTISTE JACQUES DERNIER VICAIRE. (1788-1797.)

Josephte Duchesne, naquit à Boëge, le 25 octobre

1727. Elle appartenait à une famille profondément chrétienne qui donna à l’Église un grand nombre de prêtres et de religieux.

Deux oncles de son père étaient capucins et moururent, l’un, le P. Hilaire au couvent de Thonon, le 22 décembre 1723, l’autre, le P. Chérubin,au couvent d’Yenne, le 28 février 1724. Son père avait deux frères. L'un fut curé-archiprètre de Sion, l’autre fit profession à Annecy dans la maison des RR. PP. Capucins, le 18 mai 1722, sous le nom de Frère Hilaire. Mgr Rossillon de Bernex lui conféra la prètrise le 29 mars 1727 ; il mourut au couvent de Thonon le 22 juin 1750.

Jean-Pierre Duchesne, père de Sœur Anne-Josephte, habitait Boëge où il partageait son temps entre l'éducation de sa nombreuse famille et l'administration de ses terres. Il comptait beaucoup d'amis dans tous les rangs de la société,

ara dernière prieure de la chartreuse de Mélan, M. Anne

où chacun appréciait en lui l'élévation de l'intelligence, la droiture du caractère et la fermeté de la foi.

Le seigneur de Boëge, Henri de la Valdisère, marquis de Saint-Michel, l’avait institué vice-fiscal de ce lieu par lettres patentes en date du 24 novembre 1725. II a laissé sur les faits de cette époque et sur sa famille des mémoires intéressants et divers ; il les rédigeait à mesure que les événements s’accomplissaient. Là, il est facile de juger des sentiments de ce profond chrétien.

Le 18 février 1719, à l’âge de 17 ans et 3 mois, il avait épousé Me Sabine Vignet qui n'avait que vingt jours de moins que lui. Elle était fille de M. Jean-Claude Vignet, avocat à Thonon.

Par cette union, il devint allié des familles Favrat, Bastian, Munier et Jaillet de Saint-Cergues.

Outre de nombreux avocats, la famille Vignet, comme la famille Duchesne, comptait plusieurs membres dans la milice sacrée. Jacques Louis Vignet, oncle de Mme Duchesne était chanoine du diocèse. Elle avait un frère, chanoine aussi, qui mourut à Annecy le 21 juin 1747, official et grand vicaire de l’évèché de Genève. Un autre était curé de Saint- Cergues lorsqu'il s’éteignit le 14 juillet 1772.

Anne-Josephte fut le sixième enfant de Jean-Pierre Duchesne et de Sabine Vignet. Elle fut baptisée le 26 octobre 1727, lendemain de sa naissance, par M. Gay curé de Boëge, et tenue sur les fonts baptismaux par M. François Fuljod et Mmc Anne-Marie Presset, époux de M. Mouchet, docteur en médecine, l’un et l’autre habitants de cette paroisse.

. « J’ai voulu qu'elle portât le nom de saint Joseph, dit son père dans ses Mémoires, parce que pendant les grandes douleurs que sa mère souffrait, je l’ai vouée 4 saint Joseph. » Et il ajoute : « Nous l’avons mise le lendemain en nourrice chez Claudy Fontaine à raison de 3 livres par mois. »

Dès lors, jusqu'à son entrée en religion, nous n’avons aucun détail sur notre future chartreuse. Il est facile de se représenter toutefois ce que dut être sa vie. Appartenant à une famille de dix-sept enfants dont elle était une des aînées,

le devoir lui imposait de seconder ses parents dans la grande charge qui leur incombait : elle ne dut pas ÿ manquer.

Six membres de cette nombreuse famille ne dépassèrent pas les limites de la première enfance. Des onze survivants, cinq continuèrent les pieuses traditions de leurs ancêtres en se consacrant au Seigneur. C’est ainsi qu’une sœur d’Anne- Josephte entra à la Visitation de Thonon; un de ses frères à la chartreuse de Seillon, en Bresse, d’où on l’envoya le 25 novembre 1758 exercer les fonctions de vicaire au Reposoir; un autre ordonné prêtre le 26 mai 1757 mourut curé de Saint-Cergues le 18 février 1794; et enfin, l’avant-dernier, le P. Pierre Hilaire, prit l'habit de capucin, le 8 septembre 1762, et reçut la prètrise à Moutiers le 19 septembre 1767.

Pendant 19 années, la jeunesse d'Anne s’écoula paisiblement au sein de sa famille ; la communauté de pensées et de sentiments dut la rapprocher souvent de son frère Jean-Claude qu'attiraient comme elle les austérités de la règle de saint Bruno. Car c’est à peu près à la même époque que nous les voyons tous deux se diriger vers le cloître où les appelait la Providence. Le 27 août 1745, Jean-Claude prenait la route de la chartreuse de Seillon, et peu de mois après le 2 février 1746, sa sœur Anne-Josephte entrait à la chartreuse de Mélan. Le même mois de cette année 1746, les vit l’un et l’autre prendre les premiers engagements dans leur Ordre. Le dimanche ? octobre, notre jeune religieuse recevait l’habit de chartreuse sous le nom de Sœur Anne-Josephte et le jeudi suivant, 6 octobre, son frère faisait profession à Seillon sous le nom de Dom Jean.

Une année après, le 21 octobre 1747, la jeune postulante faisait profession.

Dans les Mémoires de son père nous retrouvons encore la belle note suivante concernant le sacre de cette religieuse :

« Le dimanche, jour de la Nativité, 8 septembre 1754, Mgr de Rollan, archevêque de Tarentaise a fait à Mélan la cérémonie du sacre de neuf religieuses chartreuses du nombre desquelles était notre fille et nous avons eu, ma

femme et moi, le plaisir de voir et d'assister à cette auguste cérémonie !. »

Sœur Anne-Josephte exerçait l'office de portière quand Mère Thérèse de Menthon abdiqua sa charge de prieure. Mère Duchesne fut nommée pour lui succéder le 12 septembre 1781.

Les jours qui précèdent l’éruption d’un volcan, on entend des bruits sinistres, le sol tremble sous les pieds, et pourtant les arbres continuent à porter fleurs et fruits, la nature conserve sa vie ordinaire jusqu'au moment où la lave brûlante vient tout niveler.

Il en fut ainsi de la Révolution française. La corruption et l’irréligion avaient miné le sein de la société ; les esprits les moins clairvoyants entendaient gronder le volcan qui allait emporter la France. Et cependant les institutions continuaient à fonctionner comme par la force des choses; les couvents, par exemple, un grand nombre du moins, faisaient retentir sous les arceaux de leurs vieilles églises les hymnes des premiers jours, jusqu’au moment où le flot révolutionnaire vint tout renverser sur son passage.

Quand le flot atteignit Mélan, il avait depuis trois ans exercé ses ravages sur la terre de France. On pouvait craindre son arrivée au pauvre pays de Savoie trop faible pour lui résister. Il ne semble pas cependant que nos religieuses s’en soient trop émues. Elles s'étaient remises aux mâins de la Providence; il adviendrait d'elles ce qu'il plairait à Dieu.

Le priorat de Mère Duchesne, en effet, se passe comme les autres en conflits d'intérêts, en constructions et réparations. A l’intérieur règne une paix profonde que quinze moniales, durant ces onze ans, échangent contre la paix éternelle. ‘l'el est le résumé de ce priorat.

La première affaire qui se présente est une lutte assez étrange entre Mélan et la commune de Châtillon.

On a vu qu'en 1769, Châtillon avait été pourvu d’un vicaire et que pour l'entretien de ce nouveau prêtre, Mélan dut

1 Les détails qui précèdent nous ont été communiqués par M. Dumont, maire de Boëge, parent de Mère Duchesne.

payer annuellement 300 livres. Ce subside accordé à Châtillon, ajouté à tant d’autres dépenses, épuisait les ressources du couvent qui par prudence et nécessité restreignit ses aumônes.

Quelques années après, parut le décret de l’affranchissement des fiefs. Mélan possédait un fief à Châtillon. Cette commune désirait s’en affranchir et voici l’ingénieux procédé qu'elle employa pour trouver quelques ressources. Sans examiner ce qu'il y avait d'indélicat et mème d’odieux dans cette démarche, elle adressa aux seigneurs de la délégation générale pour l’aïfranchissement des fiefs, une requête réclamant le droit de Châtillon aux aumônes de Mélan. Le Soit montré de cet acte est daté de Chambéry, le 17 juillet 1782 :

« Supplient humblement les sindic et conseillers de la communauté de Châtillon et disent qu'ils ont droits et sont en possession, soit tous les habitants pauvres ou riches de la dite communauté de percevoir de la chartreuse de Mélan, tous les lundy, mercredv, et vendredy de chaque semaine la soupe dans une grosse écuelle, tantôt de fèves, tantôt de gruau ou de jardinages avec une livre de pain d'avoine mêlée, le tout pour chacun des dits habitants, ceux-cy en ont joui constamment dès un temps immémorial... jusqu’en l'année mille sept cent soixante neuf, où depuis l’époque d’un nouveau vicaire au dit Châtillon la dite chartreuse de Mélan a fait des diminutions et à présent ne veut plus faire les dites aumônes. Mais comme la Communauté de Châtillon a besoin pour s'affranchir surtout des fiefs de la dite chartreuse de faire donner une compensation, etc. !. »

La réponse de Mélan fut charitable mais catégorique. Le monastère fait l’'aumône pour obéir au précepte de l'Évangile. Rien dans la charte de fondation de 1292 ne l’y oblige, comme le démontrent d’ailleurs deux sommaire apprises faites à ce sujet en 1675 et en 1727. L’aumône est mesurée sur la nécessité des pauvres sans distinction d'origine et sur les ressources du couvent *.

1 Liv.—Journ., pp. 142, 143.

à Liv.-Journ., pp. 144, 148.

Mélan eut gain de cause. Quand, par acte du 1er avril 1791, (Thévenet Ne), Châtillon fut affranchi du fief de Mélan, il ne fut plus question d'aumônes!.

À la date où nous sommes arrivés, se place un fait qui intéressera vivement le collège actuel de Mélan. Ce fut le Chapitre général de 1783 qui ordonna de célébrer dans tout l'Ordre la solennité du Sacré-Cœur de Jésus, le premier dimanche aprés les octaves du Saint Sacrement. Gette solennité eut lieu pour la première fois à Mélan cette année 1783*.

Cependant les charges du monastère allaient s'aggravant. Jusqu’en 1788, Mélan ne possédait rien sur le hameau de Verchaix, dépendant de Samoëns ; mais cette année-là Verchaix fut érigé en paroisse. Sept feux de Jutteninge furent démembrés de la paroisse de Fleyrier pour être réunis à la nouvelle communauté. Mélan était décimateur sur ces terres de Fleyrier et comme tel dut payer une part de la portion congrue du nouveau curé. Cette portion fut fixée à 500 livres qu'acquitteraient proportionnellement à leurs revenus les quatre décimateurs de Verchaix, c’est-à-dire les Chapitres de Samoëns et de Sixt, le Reposoir et Mélan.

Nous ignorons quelle fut la quote part des trois autres décimateurs, mais, en 1786, Mélan devait concourir à l’entretien des ornements de l’église et payer annuellement au curé L. 182.12 *.

Disons avant de quitter ce sujet qu’en 1788 fut établi un vicaire à Rivière-Enverse et que Mélan dut encore concourir à son entretien f.

Un autre impôt allait peser sur les propriétés de Mélan. Tous les biens que le monastère possédait soit de fondation soit par acquisitions avant l’Édit de 1584 étaient exempts de la taille. De plus, par patentes du 8 octobre 1765, Charles- Emmanuel, pour la somme de 1400 livres, une fois remise, avait amorti toutes les acquisitions faites depuis 1584 jusqu’à 1765%. La taille en figurait simplement à titre histo-

1 Liv.-Journ., pp. 144, 148.

? Liv.-Journ., p. 149.

3 Liv.-Journ., pp. 56, 149, 220.

! Liv.-Journ., p. 164.

» Liv. Journ., p. 88.

rique au budget de l’État, et c’est pour cela qu’on l’appelait taille figurative. En 1783, de nouvelles nécessités s’imposèrent au gouvernement Sarde et le 18 juin la royale Chambre des Comptes publiait le manifeste suivant :

Manifeste de la Royale Chambre des Comptes du 18 juin 1783.

Portant déclaration que pendant quinze ans, à commencer au premier juillet prochain, tous les biens, effets et revenus des estats de sa Majesté de terre ferme, qui jouissent actuellement de l’immunité ecclésiastique, cenx appartenants aux curés exceptés, seront soumis pour deux tiers aux mesmes tributs, que les biens, effets et revenus qui n'en sont pas exempts.

La Chambre des Comptes de S. M.

Dans l'intention où est le Roy de donner exécution à plusieurs établissements qui ont pour but le bien de la religion et de l’Église, le soulagement des pauvres, le progrès des sciences et autres objets utiles au public et à l’État, les revenus ordinaires de la Couronne ne pouvant faire face aux frais nécessaires pour ce regard et ne voulant pas y soumettre les biens qui concourent déjà aux charges publiques, Sa Majesté s’est entendue avec le Saint-Siège pour y soumettre les biens qui jouissent de l’immunité ecclésiastique et en a à cet effet obtenu un bref sous la datte du vingtième may proche passé ; et en conséquence, par ses Lettres patentes du dix sept de ce mois, S. M. en conformité de l'intelligence prise comme dessus avec le Saint-Siège, a déclaré et ordonné que pendant le terme de quinze ans à commencer dès le premier juillet prochain, tous les biens, effets et revenus de ses États de terre ferme, qui jouissent actuellement de l’immunité ecclésiastique, par quelque personne, corps séculier, régulier, ordre militaire, ou dignité qu'ils soient possédés, seront soumis pour deux tiers aux mesmes tributs auxquels sont soumis les biens, effets et revenus qui ne sont pas exempts; de manière que toute exemption par qualité ecclésiastique sera censée restreinte

pendant ledit terme à un tiers seulement des tributs que payent les biens, effets et revenus qui ne jouissent pas de l’immunité. Seront néanmoins exceptés et ainsi continueront à jouir par entier comme par le passé, de l’immunité les biens exempts appartenant aux églises parroissiales, soit à celles auxquelles est annexée la cure des âmes. Pendant que S. M. donne au bureau général des finances les ordres nécessaires, pour que les dites lettres patentes aient leur entière exécution, elle nous a ordonné de les enregistrer et de les notifier au public par un manifeste, pour que personne ne puisse alléguer cause d'ignorance. C’est pourquoi en exécution des dits ordres, après avoir, par arrêt de ce jourd'huy ordonné l'enregistrement des dittes patentes, nous les notifions au public par le présent que nous mandons et ordonnons estre publié et affiché aux lieux et manières accoutumées et qu’à la copie imprimée par l’imprimeur de S. M. en Savoye Mare-François Gorrin, foy sera ajoutée comme à l’original.

Fait à Thurin le 18 juin 17883.

Signé : L. LARACINE, secrétaire !.

Les finances de Mélan étaient très obérées. Le V. Père Vicaire pensa pouvoir obtenir l’exemption ou au moins la réduction de ce nouvel impôt. Pour y mieux réussir, il prit comme intermédiaire le duc de Chablais, frère du roi et lui adressa la requête suivante :

À Son Altesse Royale Monseigneur le Duc de Chablais.

« Supplient et représentent avec une humble confiance à votre Altesse Royale les Supérieurs et Religieuses de la chartreuse de Mélan en Savoye que la fondation de leur maison faite par Béatrix de Faucigny d’heureuse mémoire est devenue par divers malheurs insuffisante pour l'entretien des personnes de l’un et l’autre sexe dont elle est composée, et

1 Liv.-Journ., pp. 84, 85, 86.

n’est soutenue que par les secours qu’elle reçoit de plusieurs maisons de l’Ordre et surtout de celles qui sont dans les États de Sa Majesté dans la partie de Savoye : la récente imposition mise sur les biens d’ancien patrimoine est pour la maison du dit Mélan d'autant plus onéreuse qu'’outre la difficulté qu'elle aurait dans sa détresse de supporter cette charge ; elle a lieu de craindre que cette même imposition qui est commune à tous les monastères de Savoye ne ralentisse ou ne supprime les secours qu'elle a tirés jusqu’à présent de quelques-uns.

« À ces causes les dits suppliants Supérieurs et Religieuses de la chartreuse de Mélan, prennent la liberté que Vostre Altesse Royale a bien voulu leur permettre, d’implorer sa puissante protection auprès du Roy son Auguste Frère pour que sa Majesté daignant prendre en considération le modique revenu de la chartreuse de Mélan et par une suite de ses royales bontés pour l'Ordre des Chartreux, il luy plaise d’affranchir la dite chartreuse de Mélan de l'imposition sur ses biens d’ancien patrimoine.

« Les susdits suppliants pénétrés des plus vifs sentiments de reconnaissance continueront d'adresser au Ciel leurs prières et les vœux les plus ardents pour la conservation des jours prétieux de Vostre Altesse Royale et pour qu'il la comble de ses plus saintes et fécondes bénédictions. »

Ont signé : Sœur Anne-Josephte DUCHESNE, prieure ; sœur Anne DE CASTELLI, Sous-prieure ; Fr. CoLLoNGr, vicaire et supérieur de la chartreuse de Mélan; Joseph CosTER, procureur ; Jean-Baptiste JAGQUES, prieur de la chartreuse d’Aillon.

Après avoir pris connaissance de cette requête, le duc de Chablais l’envoya au comte Sechi, intendant général, qui, à son tour,chargea un sieur Revillod, de Bonneville, de vérifier l'exactitude des faits avancés dans la requête. M. Revillod répondit : |

Monsieur,

Pour satisfaire au contenu de la lettre que vous m'avez fait l'honneur, Monsieur, de m'écrire le 13 de ce mois dans laquelle était joint le placet que les Dames religieuses de la chartreuse de Mélan ont donné, j'ai celui de vous dire, en suite des informations que j’ay prises, que les revenus de cette Communauté consistent en argent à environ la somme de 7 milles livres, que depuis 5 ou 6 ans elle a eu du vin au delà de son nécessaire, en ayant vendu quelque peu. Mais comme le bled a manqué par les mauvaises prises occassionnés par les ventures, l'argent du vin vendu a servi pour achepter du bled. Elle a du bois pour son nécessaire et une carrière d’ardoise qui luy rend quelque bénéfice en sus de l’entretien de ses bâtiments qui sont considérables. Voila, Monsieur, à peu près a quoy reviennent les revenus de cette communauté sur lesquelles elle est obligée d'entretenir 61 personnes dont 22 religieuses de chœur, 15 sœurs, 3 religieux et 2 frères, un apothicaire et un garçon domestique, de fournir les cierges, chandèles, huile pour l’église et l’entretien de la sacristie, plus la façon et voiture des bois de chauffage assez dispendieux et l'entretien des bâtiments, de payer les tailles ordinaires annuelles qui arrivent à la somme de L. 400 de payer à M. le Curé de Châtillon pour partie de la portion congrue et pour son vicaire celle de L. 300 ; et à celui de La Rivière en-Verse L. 126, au surplus elle se trouvera encore obligée de payer à M. le Curé de la paroisse de Verchaix qui vient d’être séparé de celle de Samoëns, une partie de la portion congrue laquelle n’est pas encore fixée pour la quotte de cette communauté qui fait aussi des aumônes particulières à la porte qui sont assez considérables, surtout dans les années de disette et à plusieurs procès à soutenir. Ainsy je pense, Monsieur, par tous ces motifs que cette maison n’est pas riche et que l’on pourroit lui diminuer quelque chose de la nouvelle imposition et le rejeter sur les autres communautés de ce Duché, notamment sur celle de Saint-Hugon que j'ai appris être assez riche, moyennant l’agrément des Prieurs, afin de ne point déranger le bilan. En exceptant cependant la

communauté d’Aillon laquelle sans son secours annuel à ce que j’ay de mème appris, celle de Mélan ne pourrait pas se soutenir pour peu qu'elle se trouve surchargée par quelque évènement et cela est si vray qu’elle n'aurait pu faire les nécessaires réparations intérieures de l’église et des autres bâtiments de la maison dont le prieur du dit Aïllon s'occupe peu à peu depuis plusieurs années, et cette commisération est héréditaire aux prieurs de la dite maison d’Aillon qui a toujours aidé celle de Mélan et l’on en peut autant dire de la Grande Chartreuse dont particulièrement le général a fait rebatir à neuf tout l'appartement des Religieuses, et fait refaire les murailles de leur enclos abattues par les torrents de la longueur de 150 toises, c’est ce que j’ay encore nouvellement appris. Au reste j’ay l'honneur, Monsieur, de vous assurer que le montaut de la taille figurative des biens ecclésiastiques qu'elle possède rière cette province, suivant les États envoyés à ce bureau s'élève à la somme de L. 607. Et en souhaitant ardemment d’avoir satisfait à vos désirs j’ay celui d’être avec un très profond respect,

Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

REVILLOD.

Bonneville, le 23 octobre 1783.

L'affaire fut aussitôt portée à Chambéry. Nous trouvons en effet au bureau d’État une délihération du 1° novembre 1788. Après avoir établi le bilan du monastère que nous venons de lire ci-dessus, la délibération continue :

« Il paraît que ce monastère (de Mélan) ne se soutient que par les bienfaits des couvents de son Ordre ; et, quel que soit celui qui l’assiste, comme ce n’est qu’ensuite des ordres du Général des Chartreux qui assigne ordinairement à chaque maison les dépenses qu'elle doit faire, il est probable que chacune a par conséquent ses charges selon ses forces. La chartreuse de Saint-Hugon, qui est très riche, aura sûrement

1 La requête et la lettre qui précèdent ont été copiées par M. l'abbé Constantin, sans indication de source. Cette copie se trouve aux archives de Mélan.

les siennes aussi bien que celle de Ripaille qui est aisée. Celle de Pommier et du Reposoir n’ont pas guerre plus de ce qui leur est nécessaire.

« Cependant, quoiqu'il en soit, les Chartreuses du Duché de Savoye peuvent bien encore toutes se cotiser pour faire entre elles le payement de la taille auquel les biens des Chartreusines de Mélan viennent, comme tous les biens ecclésiastiques, d’être assujetis, la taille figurative n’arrivant en total qu'à L. 604. La somme à payer qui est de deux tiers de la susdite ne sera pas bien considérable pour un Ordre tel que celui des Chartreux qui ne cessera pas, l’on pense, pour cela de soutenir toujours la chartreuse des Dames de Mélan ainsi qu'ils l’ont fait jusqu’à présent. Car il ne conviendrait sûrement pas dans les circonstances présentes d'écouter favorablement la demande que font au Roy ces Dames pour suplier S. M. de leur accorder l’exemption de payer cette taille. L'on s’exposeroit à recevoir des recours sans nombre pour le mème objet, et il pourroit se faire qu’il y eusse aussi les mêmes motifs pour ceux qui suplieroient ; il serait mème plus expédient de leur accorder plutôt un secours sur les bénéfices vaccants ou autrement afin. de soutenir le payement de cette taille de la part des ecclésiastiques !. »

Mélan dut donc s’exécuter et payer comme les autres monastères les deux tiers de sa taille figurative. Nous ne savons si, en compensation, des secours lui furent attribués de par le Gouvernement.

À ce nouvel impôt se joignirent bientôt d'autres dépenses occasionnées par les mauvaises saisons. Nous laissons la parole au Livre-Journal de Mélan très instructif dans sa simplicité :

« En décembre 1784 jusqu'au mois d'avril 1785 fort avancé, il y à eu une si grande quantité de neige dans ce pays, qu’elle a fait périr les froments ensemencés avant l’hyver. De quarante huit couppes de froment qu’on avait semés tant dans l’enclos qu'aux Buchilles, on n’en n’a rien recueilli, et il a fallu tout ressemer a Pasques en bled tressard et en orge,

1 Arch. dép. de Chambéry, C. 78, fol. 82-83.

tous les environs et surtout les plaines ont esté dans le mesme cas, et en cette année 1785 il est venu beaucoup de bled de France à Genève et nous avons esté obligés d’en acheter deux cent huit couppes pour L. 2747.15.6, pour semer et pour le pain de la Communauté ; le Révérend Père Dom Hilarion Robinet, Général, nous a donné cent louis pour aider a cette dépense. Le Vénérable Père Dom Charvet, prieur de Lyon et visiteur de la province, a bien voulu s'interresser pour nous faire avoir ce secours ; en outre les deux cent huit couppes qu’on a acheté, le Vénérable Père Dom Jacques, prieur d’Aillon en a encore acheté cinquante couppes et le Vénérable Père Dom Mélas, prieur de Ripaille et convisiteur de la province, nous a aussi donné les vingt quatres couppes que la ditte Chartreuse a à Marignier : Nous avons esté obligés cette mesme année de faire une diminution considérable à tous les fermiers de nos dixmes de mème qu’en 1784 à cause du dégat causé par les hannetons, et en 1783 à cause des grelles considérables et générales arrivées en cette année, et quoique la neige par sa grande quantité ait beaucoup endommagé les arbres, cependant il y a eu une quantité prodigieuse de pommes en l’automne de 1785, telle qu’on ne l'avait pas vu depuis longtemps et en 1786 il n’y a pas eu de fruit.

« Il est à observer que le 5 février 1783, jour auquel est arrivé le boulversement de Messine en Calabre, il y a eu dans ce pays une pluye considérable et qu'environ pendant deux mois depuis la saint Jean-Baptiste il y a eu des brouillards continuels et universels, auxquels on a attribué ces maladies

épidémiques qui ont régnés dans le pays et qui ont fait

mourir beaucoup de monde ; et aussi les orages et tempestes qu'on à eu cette mesme année. »

Ces dépenses du monastère, quelles qu’en fussent les causes, n'avaient pas arrèté le zèle de D. Collonges, vicaire de Mélan, disons plutôt de son inspirateur l'infatigable D. Jacques, prieur d’Aiïllon. Des réparations urgentes s’imposaient, elles se feraient, dût le bon Père y aller de sa fortune personnelle.

Les détails de ces réparations semblent puérils dans une

histoire; ils intéressent pourtant ceux qui ont habité ou habitent encore Mélan. Nous ne croyons pas devoir les nèégliger. Aussi bien, les monographies n’ont-elles de valeur que par l'abondance des détails.

Nous avons vu qu'en 1781, D. Jacques avait entrepris la restauration du maître autel. L’autel primitif fut transporté à la salle capitulaire le 20 août de cette année, fète de saint Bernard, et la veille de saint Bruno, le 5 octobre, avant vèpres, D. Collonges bénissait le nouvel autel par la simple bénédiction du missel!.

Ce fut à la mème date que le Prieur d'Aillon ouvrit l’allée qui conduisait de l’église au Chapitre par le cimetière. Il fit ensuite réparer le Chapitre, le réfectoire des religieuses, la cellule de la Mère prieure et le cloître dont les fenêtres furent faites à neuf en 1785. Cette mème année, on démolissait la tour de l'horloge qui menaçait ruine et qui se trouvait sur le grand tour de la porte d'entrée, adossée à l’église, pour la reconstruire sur le cimetière où on en remarque encore aujourd’hui les restes.

Les poids de la nouvelle horloge, fabriqués à Tamier pesaient, celui des heures 250 livres, celui du mouvement 207, celui des quarts 200 livres de 18 onces. D. Jacques faisait ensuite dresser l'escalier et ouvrir la porte qui donnent accès à la maison des Pères près du grand tour, et construisait l'escalier qui, du pavillon sud-ouest descendait aux jardins des religieuses. En 1786, il restaurait complètement l’infirmerie des religieuses et son mobilier. A la suite de cette infirmerie se trouvait la pharmacie, il en transforma une partie pour en faire un bûcher (bûcher actuel des professeurs). |

On doit également à ce dévoué prieur un grand nombre d’autres réparations moins importantes dans le monastère, mais nous ne pouvons passer sous silence la reconstruction à neuf de la grange des dimes de Marignier et de la grange de Bonnaval (1789) *. |

1 Liv.-Journ., p. 141. | 2 Liv.—Journ., pp. 142, 154, 155, 211.

La dernière Carte des P.P. Visiteurs qui nous soit parvenue est de 1787. Elle nous donne l’état du personnel et des finances du monastère. La maison était alors composée de 3 Pères Chartreux, 21 religieuses, y compris une postulante, 14 sœurs données, 4 frères donnés, 20 domestiques y compris le pharmacien et son second, en tout : 62 personnes.

Le revenu annuel était de 7.200 livres.

La dépense 12.344 Déficit 5.144

Ce déficit était couvert par un don de 20900 livres que faisait annuellement à notre monastère chacune des Chartreuses d’Aillon, de Saint-Hugon et de Ripailles!.

On peut s'étonner d'un tel déficit quand les propriétés du monastère étaient si vastes. Il s'explique cependant, les propriêtés soit qu'elles fussent encore en friche, soit aussi que leur exploitation par des mercenaires laissât à désirer, avaient un rendement presque nul si on le compare à celui qu'elles auraient aujourd’hui. D’autre part le couvent distribuait deux fois par Semaine à tous ceux qui se présentaient la soupe, du pain et même, aux personnes âgées, du fromage. Les mendiants se compterent parfois ainsi par centaines. On allait plus loin et on distribuait gratuitement aux malades à domicile, du linge, des remèdes, des aliments choisis, du beurre et jusqu'à du sucre et du café. Aussi nous verrons par les délibérations des Conseils généraux de Taninge et de Châtillon que la suppression de ce pieux asile de charité fut déplorable pour la localité. |

Ces libéralités ne s’étendaient pas aux personnes seules. Nombre de paroisses reçurent de Mélan des subventions pour la construction ou la réparation de leurs églises, pour l’entretien de leurs prêtres, pour la création d'associations ou de corporations pieuses, ajoutons à cela les dépenses qu'entrainent nécessairement l’administration et l'entretien de nombreuses propriétés et de vastes édifices.

Une troisième cause que nous révèle l'inventaire de 1792

1 Liv.-Journ., p. 157.

est le trop grand crédit que ces honnes religieuses ouvraïient à leurs débiteurs. Leurs créances à cette époque en effet s’élèvent à environ 105.000 liv.!.

Cependant, le V. vicaire D. Collonges sentait ses forces diminuer. Son vicariat de quaranteet un ans est le pluslong qu'ait enregistré notre monastère. Depuis quelques années, il n’était plus en fait que vicaire honoraire, le prieur d’Aillon était devenu l’âme et l’ouvrier de tout ce qui se faisait au couvent. D. Collonges crut devoir résigner ses fonctions. On lui fit miséricorde au Chapitre de 1788. Après quatre ans qu'il passa peut-être courrier en Chartreuse, il s’éteignit doucement à l’âge de 94 ans, le 4 juin 1792. Il avait vécu louablement dans l'Ordre pendant soixante-neuf ans. On lui accorda une messe de Beata dans tout l'Ordre.

Dans le mème Chapitre de 1788, D. Jacques, prieur d’Aillon était nommé vicaire de Mélan. Nulle succession n'était plus naturelle ni plus attendue : il y avait tant d'années que D. Jacques consacrait son temps, sa fortune et ses forces à la restauration de ce monastère ! Nous croyons qu'il se rendit d’abord à Aillon pour prendre congé de ce couvent et qu'il y resta quelque temps. En effet, le 20 décembre 1789 un acte assez intéressant est signé à Mélan par D. Coster procureur. D. Vicaire n’y est pas mème mentionné. Voici cet acte :

« Nous soussignés D. Joseph Coster, procureur de la chartreuse de Mélan, tant en son nom que de celui des autres religieux et religieuses de Mélan et du sieur Dominique Lavanchy, apothicaire, avons fuit les conventions suivantes scavoir que moi dit procureur agissant au nom que dessus, cède audit sieur Lavanchy tout le fond de la pharmacie ainsi qu’il s’est trouvé exister à son entrée à la dite pharmacie, le 14 décembre 1789, sous les conditions suivantes, scavoir que ledit sieur Lavanchy s’oblige et s'engage de fournir à toute la Communauté de Mélan, soit religieux, religieuses, frères et sœurs, des drogues dont ils auront besoin en cas de maladie sans aucune rétribution ni salaire, et que le dit Dom Procureur s’oblige au nom cy-dessus de loger et nourrir le dit

1 Inventaires des biens de Mélan en 1792, grand in-folio. Arch. Mélan.

sieur Lavanchy et son domestique, de mème qu’ils l’ont testé cy-devant, pour fait à double à Mélan le temps et terme de neuf ans, le 20 décembre 1789. »

Signé : Fr. Joseph CosTER, procureur.

D. Lavaxcay !.

Le désintéressement du sieur Lavanchy devrait donner à réfléchir aux pharmaciens modernes.

Avant d'aborder les scènes sanglantes de la Révolution, nous placerons ici la liste des personnes du couvent mortes sous le priorat de Mère Duchesne de 1782 à 1790.

En 1782, Benoît David, frère donné ;

Guillaume Briffod, frère donné ;

S. Élisabeth Roche, née le 7 juin 1716, professe le 7 mars 1741. Elle eut une messe de Beata dans tout l'Ordre ;

S. Jeanne-Claire Lejeune, portière, née le 8 mars 1719, professe 8 décembre 1740, (messe de Beata);

S. Loutse-Thérése Bron, sacristine, née le 4 juillet 1708, professe 2 février 1735, (messe 4e Beala) ;

En 1783, S. Élisabeth Pinget, donnée ; En 1784, S. Marie David, professe, (messe Ze Beata) ;

S. Marie-Françotse Donzel, professe. Elle eut une messe de Beata dans tout l'Ordre où elle vécut louablement 55 ans ;

S. Anne-Marie Joris, donnée;

En 1786, SS. Claudine Duby et Thérèse Assey, toutes deux données ;

En 1788, S. Jeanne-Bruno Pellis, antiquior, maîtresse des novices. Elle était née à Fleyrier, le 12 novembre 1718 de Spectable Jean-François Pellis avocat au sénat de Savoie et de di: Charlotte-Françoise Jorand, son épouse. Elle fut baptisée le lendemain par R° Quoex, vicaire de Fleyrier. Son parrain

1 Arch. Mélan.

fut François Bel et sa marraine, Marie-Humberte Perret, tous deux de cette paroisse !. Elle fit profession à Mélan le 13 avril 1737, et obtint à sa mort une messe de Beata dans tout l'Ordre où elle avait Zouablement vécu durant 50 ans ;

En 1789, Pierre Rochally, frère donné. Né à Flevyrier le 26 juillet 1756, il avait fait sa donation le 4 octobre 1781 (Messy Ne) et mourut le 28 juillet 1789 ;

S. Gasparde Antoine, infirmière, née en Savoie le 42 juin 1722, professe 21 novembre 1741, (messe de Beata) ;

S. Marie-Angélique Pasquier, donnée ;

S, Jeanne-Marie-Bruno Burdct, née à Serrières en Chantagne le 16 mars 1751, professe le 15 août 1782, elle mourut le 27 novembre 1789 ;

En 1790,S. Péronne Dubuisson, sous-infirmière, née à Chambéry le 9 mars 1719, professe le 8 décembre 1740, elle rendit son âme à Dieu le 13 décembre 1790.

1 Reg. par. Flevrier.

Clef de voïte de l'église restaurée de Mélan.

Mélan. — Maison des élrangers.

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