‹ Histoire de mes ascensions;Chapitre 16 sur 32 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Voyage a.'>rion do Paris assii'g.i ix Di'fux, le 3IJ seplemUre 187(1.

Je ne retracemi pas ici l'histoire émouvante de la poste aérienne pendant le sièfîe de Pans; le lecteur curieux de passer en revue les faits les plus intéressants qui l'ont signalée pourra se reporter il l'ouvrage que j'ai publié à ce sujet, au lendemain de nos désastres '. Il me siiffirii de dire, pour suivre le cours de mes campagnes aériennes, qu'après les ascensions dont on a lu l'histoire, après les efiorla que nous avions tentés pendant la paix pour faire concourir les liallons aux besoins de la science, nous devions avoir l'ambition, mon frère et moi, d'être au nombre des premiers qui allaient, à l'heure de la guerre, affronter le feu de l'ennemi du haut des airs.

Le premier départ aérien s'exécuta le 23 septembre 1870. Duruof s'éleva de la place Saint-Pierre, à Montmartre, avec le ballon le Neptune, dans lequel nous avions entrepris le voyage de Calais au-dessus de la mer dn Nord. M. Rampent et l'administration des postes n'avaient pas encore organisé la construction des ballons-poste; il fallait utiliser les rares aérostats qui existaient au début de la guerre, dans la capitale investie. Gabriel Mangin et Louis Godard suivirent Duniof dans les airs, le 20 et le 20 du même mois.

Sur ma proposition, il fut convenu que Je partirais seul dans la nacelle

1. En ballon ! pendani le sîi'fie île Paris, siuvoniis tl'iiri ai'Tiinautr', par G. Tiftsantlier, 1 vnl. iii-18. Paris, E. Denhi, 1«71.

(lu petit ballon l'Hirondelle, appartenant -X Henry Giffard, et avec lequel j'avais exécuté le voyage de Paris à Neuilly-Sainl-Front '. Ce ballon avait changé de nom: on venait de l'appeler le Céleste. Ce nouveau baptême ne l'avait pas rajeuni; je ne tardai pas à reconnaître qu'il était dans un état déplorable. Mais j'avais promis de partir pour emporter des dépêches urgentes; aussi, le 30 septembre, dès cinq heures du matin, commença-t-on le gonflement du Céleste, dont rétoffe. toute gelée pendant la nuit, était devenue roide et cassante.

Le ballon est criblé de trous; une couturière les répare tant bien que mal à mesure qu'ils se laissent voir. Dans la hfite du départ, on se contente parfois d'y coller ries bandelettes de papier. Je dois avouer que je ne me trouvais alors que médiocrement rassuré. Je vais m'élever, me disais-je, dans ce méchant ballon u.sé par Tâge et le service, et cela au moment où le canon tonne aux portes de la ville !

— Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un lion aérostat; c'est folie de s'aventurer ainsi dans un tel esquif aérien.

Cependant MM. Bécbet et Chassinat administrateurs des Postes, arrivent avec des ballots de lettres. M. Hervé Mangon, chargé de présider aux départs aériens pendant le siège, me dit que le vent est très favorable, qu'il souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie ; le colonel Usquin me serre la main et me souhaite bon succès. Puis bientôt M, Ernest Picard, alors ministre de l'intérieur, auquel je suis spécialement recommandé, demande à ni'entretenir ; pendant une heure, il m'informe des recommandations que j'aurai à faire à Tours au nom du gouvernement de Paris; il mi^ remet un petit paquet de lettres importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brûler en cas de danger. Sur ces entrefaites, le soleil se lève, et le ballon se gonfle. Ma foi, le sort en est jeté. Pas d'hésitation I Mon frère Albert surveille la réparation du ballon. 11 bouche les trous avec une attention dont il ne se sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-même : labesogne qu'il exécule si bien me rassure.

Il est certain que je préférerais un bon ballon, tout frais vernis et tout neuf, mais je me suis toujours persuadé qu'il y avait un Dieu pour les aéronautes. Je me laisse conduire par ma destinée, les yeux bien ouverts, le cùeur et les bras résolus,

A 9 heures, le ballon est gonflé, on attache la nacelle. J'y entasse des sacs de lest et trois ballots de dépi^ches pesant 80 kilogrammes.

On m'apporte une cage contenant trois pigeons.

— Tenez, me dit Van Roosebeke, chargé du service de ces précieux messagers, ayez bien soin -ie mes oiseaux. A la descente, vous leur donnerez à boire, vous leur servirez quelques grains de blé. Quand ils auront bien mangé, vous en lancerez deux, après avoir attaché à une plume de leur queue la dépèche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant au troisième pigeon, celui qui a la tète brune, c'est un vieux malin que je ne donnerais pas pour cinq cent francs. II a déjà fait de grands voyages. Vous le porterez à Tours, Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il ne se fatigue en chemin de fer.

Je monte dans la nacelle au moment où le canon gronde avec une violence extrt'ime '. J'embrasse mes deux frères et mes amis. Je pense A nos soldats qui combattent et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de la patrie en danger remplit mon âme. On attend là-bas ces ballots do dépêches qui me sont confiés. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'émotion ne saurait plus m'atteindre.

Lâchez tout !

Me voilà flottant au milieu de l'air!

Mon ballon s'élève dans l'espace avec une force ascensionnelle très modérée. Je ne quitte pas de vue l'usino de Vaui;irard et le groupe d'amis qui me saluent de la main : je It-ur réponds de loin en agitant mon chapeau avec enthousiasme, mais bientùt l'horizon s'élargit. Paris immense, solennel, s'étend à mes pieds, les bastions des fortifications

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l'entourent comined'un chapelet; lii.près de Vaiigirard, j'aperçois la fumée de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout à la fois. monte jusqu'à mes oreilles comme un concert lugubre '. Les forts d'Issy et de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientôt je passe au-dessus de la Seine, en vue de l'île de Billancourt.

Il est neuf heures âfl minutes; Je plane à 1 Onriniètresdehaut; mes yeux

no se détachent pas de !a campagne, où j'aperçois un spectacle navranl qui ne s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris, riants et animés, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent l'onde, où les canotiers agitent leurs avirons. C'est un désert Iriste, dénudé, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas un convoi de chemin de fer. Tous les ponts détruits ofirent l'aspect de ruines abandonnées; pas un canot sur la Seine qui déroule toujours son onde au milieu dos campagnes, mais avec tristesse et monotonie.

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