‹ Histoire de mes idées; autobiographieChapitre 11 sur 14 · LE 15 MARS · texte numérisé non relu

LE 15 MARS

Au nom du Dieu de toute justice et de toute esjicTance, je dépose ici , dans la terre d'exil, les restes de mon cher bien-aimé beau-fils, Georges Mourouzi , mort à l'âge de seize ans et demi et (juatorze jours. Je suis appelé à prononcer sur lui les paroles suprêmes. Puissé-je en avoir la force jusqu'au bout!

Georges Mourouzi est né le l** septembre 1839, à Jassy. Ses ancêlrcs ont régné sur les provinces danubiennes et occupé le trône d'Etienne le Grand et de Michel le Brave ; son aïeul paternel, le prince Alexandre XIV Mourouzi, régnait encore, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, sur la Valachie en 1792, sur la Moldavie en 1806. I)ans un temps où le bien était impossible, il a su

se placer au rang des souverains réformateurs; il a laissé des quatorze années de son gouvernement un souvenir respecté dans l'histoire. Du côté maternel, l'enfant que nous pleurons avait poiu* grandpère Georges Asaky, l'homme qui, plus qu'aucun autre, a contribué avec gloire au réveil et préparé la renaissance de la nationalité roumaine.

Pour enseigner à cet enfant chéri que l'homme n'est rien que ce qu'il se fait lui-même, et pour le dérober à de fastueuses séductions, sa mère l'amena en bas âge, en France, comme au foyer de la justice et du bon droit.

C'était le temps où nous élevions de nos mains cette cité de liberté , qui s'est si promptemenl écroulée sous la violence, pour se réparer et se relever plus belle par la conscience et la raison. Oui, cette cité se relèvera ; je le jure ici , par tout ce qu'il y a de plus saint sur la terre , par la fosse ouverte de cet enfant innocent, mort injustement en exil.

Cher Georges, clier enrant, tu l'as vu luire un moment ce flambeau de liberté, d'humanité. Tu en as rassasié tes premiers regards. Tu avais reçu comme une seconde naissance , dans ce berceau de toutes les espérances nouvelles. Combien ton intelligence rapide s'était vite élevée aux inspirations les plus pures de la France !

Il te manquait une seule chose : l'épreuve pré-

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vîoce de radvrrsilé. Ta mère t'avait amené, en France, pour Renseigner la justice : elle voulait (\ue tu devinsses le compagnon des proscrits. Le jour où je fus exilé pour avoir fait mon devoir, ce jour-là tu devins mon beau-fils. Tu avais vu la France triomphante , orgueilleuse de ses libertés. Tu la vis errante, dépouillée, frappée dans la nuit, par derrière, traînée d'exil en exil, ses meilleurs ci« toyens ne sachant plus où dérober leur léte. Tu adoptas, pour la patrie de la justice, cette France de l'exil. Tu reconnus en elle ce que tu voulais voir fleurir, un jour, dans ton pays natal, la passion de l'équité, le dévouement à une sainte cause toujours vivante. Tu dis en toi-même : c'est ici qu'est la justice ! c'est ici qu'est la religion du Dieu de vérité!

Dans cette situation nouvelle, apprenant dès l'enfance à soulîrir pour la bonne vieille cause du genre humain, quel progrès ne faisait pas son esprit, sous la direction du maître vénéré qu'il adorail, et en qui il avait trouvé, ainsi que moi, un ami véritable ! Tant d'efforts héroïques de sa mère touchaient à leur terme. Déjà notre enfant entrevoyait le moment où il pourrait à son tour, sur les pas de son illustre grand-père, servir la Moldavie. Il l'avait quittée enfant ; il allait la revoir au sortir de l'adolescence, il complaît bien vivre et mourir pour elle, s'jrtout lui apporter les principes, les idées.

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les convictions qu'il avait reçues de nous. C'était là sa pensée de chaque jour. Voilà l'espoir avec lequel nous l'avons soutenu dans les souffrances qui ont fini par nouR l'arracher. Dites, amis, vous qui avez épuisé pour lui les ressources de l'art, et vous qui l'avez assisté pieusement, jour et nuit, avec nous, dites, si dans cet enfant il n'y avait pas déjà un homme. Rendez-lui témoignage.

Nous lui montrions, hélas! au chevet de son lit cette Roumanie ressuscitée qui l'appelait. Il souriait à ce nom. Il se sentait revivre. 0 miracle de la patrie absente, invisible! combien de jours n'avons-nous pas prolongé sa vie par cette seule pensée ! Quand son pays renaissait, comment aurait-il cru que lui touchait à sa dernière heure ? Tant de beaux projets formés pour cette patrie chérie seraient-ils donc inutiles ? Il sentait pour son pays un si grand, si inépuisable amour qu'il n'a pu croire qu'il disparaîtrait de la terre sans avoir accompli quelque tâche généreuse.

Et que ne pouvait attendre la Moldavie d'un enfant ainsi préparé, au milieu de tant d'épreuves, avec une sollicitude si religieuse ? Ce qui manque le plus à la Roumanie, régie par la force et le caprice, ce qui lui est le plus nécessaire, dans toutes les conditions , c'est la religion de la justice, de l'humanité, l'amour des faibles , des persécutés ; et cet enfant avait été placé, par la prévoyance de

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sa mère, au milieu ineine des opprimés pour apprendre à maudire Toppression. Il étail , parmi vous, comme à la source même du droit, sans mélange, sans concession, sans capitulation. Il s'abreuvait, il se nourrissait, chaque jour, comme du lait des forts, de ce sentiment sacré du droit. Plus lard , il aurait rapporté , dans son pays, votre exemple avec l'inspiration puisée à l'école des grandes adversités. C'était là notre assurance. Avec un cœur tout français, nous avions fait de lui un patriote roumain, prêt à tous les dévouements. Son intelligence précoce était allée au-devant de nos désirs. Que la Roumanie s'associe donc à notre deuil! elle a perdu en ce jour, j'ose l'affirmer, une des tleurs de son printemps, dont elle devait s'orner bientôt.

C'est au milieu de ces promesses de régénération nationale, si sacrées et si saintes, dans la conscience d'un enfant, que nous l'avons vu disparaître à nos yeux mortels. Quoiqu'il eût vraiment deux patries dans le cœur, toutes deux lui ont manqué à la fois. Il ne devait revoir ni l'une ni l'autre. Je n'ai pu ni lui rendre la France du bon droit à laquelle il avait été voué, comme à sa sainte patronne, ni lui montrer, ainsi que j'espérais en avoir Je temps et l'occasion, la Roumanie renaissante et sauvée. Je n'ai rien pu que lui assurer ici l'hospitalité de la mort.

Mais^ que orfs-je? il n'y a point de mort pour les amis de la justice éternelle. Ils habitent, dés celte vie, dans les choses immuables. Les coups qui les frappent ne servent qu'à faire retentir plus haut la vérité, qui ne peut et ne doit pas finir. Un enfant qui meurt, le cœur tout rempli et débordant de vastes et divines pensées, dont il n'a pu réaliser aucune, dont ses parents, ses amis seuls ont eu la demi-confidence, c'est là un enseignement dont les maîtres aussi peuvent profiter. Une pensée qui s*élançait, avec tant d'impétuosité, vers le bien, vers la justice, ne sera pas arrêtée prématurément par cette tombe que Ton vient de creuser. Cette pensée a déjà franchi la fosse, et elle croîtra, elle se développera au delà. C'était un germe sublime dont la floraison est dans les cieux. Que de choses j 'ai apprises au chevet de ce mourant ! Quelle patience ! quel courage ! quelle douceur dans une àme si ardente ! quel sourire au milieu des plus grandes douleurs, comme si le ciel s'ouvrait! Oh! cher Georges, tu m'en as plus appris dans ces jours-là, en une heure, que je n'eusse pu faire, pour toi, pendant une longue vie. Cher enfant, tu m'as appris à mourir.

Ce que je croyais savoir, tu me l'as montré, tu me Tas fait voir de mes yeux ! C'est qu'il n'y a qu'une science, une grandeur, une chose digne de la pensée humaine : l'immortalité ! immortaUté

(lu droit, immortalité de la conscience, que rien lie peut ni ployer ni lasser, ni exténuer, ni diminuer ; immortalité de l'amour, de la douleur, de l'espérance. Tout ce qui n'est pas immortel est vain.

Cher enfant, en ce moment le Dieu de justice, qui aime les purs, les innocents, les justes, te recueille en son sein. Il te donne, à cette heure, celte patrie immuable, invincible , toujours glorieuse, jamais défaillante, que tu as tant appelée et que je n'ai pu te donner ici-bas. Personne ne te l'enlèvera dans une nuit d'embûche , celte patrie divine. Il n'y aura plus pour toi, ni proscription, ni exil dans l'exil, ni vie errante, ni jours mauvais à traverser , ni iniquités à subir. Pardonne-moi de t'avoir associé à mes épreuves. Toimême tu aimais à souffrir pour la justice. Toi, qui étais fait pour me survivre tant d'années , je dépose ici ta chère dépouille ; pardonne-moi de t'ensevelir dans une terre étrangère. Si ma patrie m'est rendue avec honneur, j'y rapporterai tes os. Envoie-nous, des régions que tu habites aujourd'hui, ta paix, ta sérénité, car nous en avons tous besoin. Soutiens surtout de ton sourire céleste ton admirable mère qui te suit et qui prête, en ce moment, l'oreille au bruit qui se fait autour de cette fosse. Sois et reste, à jamais, entre nous notre témoia devant l'Éternel.

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Et si ce n'est loi, qui donnera à tes vieux parents la force de supporter le coup qui va les frapper, au bout de l'Europe? Hélas ! à cet instant, à six cents lieues d'ici, ils se réjouissent, à Jassy, des progrès, de la sagesi^e croissante de leur petit-fils. Ils bâtissent mille projets pour son heureux avenir. Et quelle nouvelle va les atteindre, au milieu de ces joies ! Soutiens-les d'en-haut ces vénérables vieillards ! Avertis-les en secret : communiqueleur la force et la paix que tu respires. Car, lu habites maintenant parmi les esprits innocents enlevés à la terre avant d'avoir reçu aucune souillure. Jeune homme, tu avais la pureté de l'ange. Ce que tu demanderas au ciel immaculé, le ciel te raccordera.

Pour vous, chers amis, qui avez accompagné jusqu'ici notre enfant, gardez-lui dans vos cœurs un souvenir pieux. Il le mérite. Quoiqu'il n'eût que seize ans, il avait déjà les pensées d'un homme mûr. Puis il était des vôtres ; il vsus respectait ; il vous aimait.

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L'éducation avant la Révolution française . *^

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