FIN
DERNIÈRES PAROLES
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Lk 16 MARS I8!i6
< Les deux discours qui suivent ayant été publiés par les éditeurs de 18r)8 à la suite de VHistoire de mes idéet, on croit devoir leur gaiier ici la même pl«c«.
DERNIÈRES PAROLES
LE 7 FÉVRIER t84V
Il est encore une grâce que je dois demander pour ma mère à Celui qui peut tout ; c'est d'accorder à son fils la force nécessaire pour prononcer une dernière, une suprême parole.
Privée pendant sa vie des consolations du culte réformé , qui fut le sien , elle a toujours redouté que les pieuses paroles de paix lui manquassent à ce moment, dans le séjour de l'immuable paix. Cette inquiétude était profonde chez elle. Le Dieu de vérité et de bonté qu'elle sentait partout présent dans le protestantisme, comme dans le catholicisme, ne veut pas que seule elle soit abandonnée ici au silence et aux détresses du sépulcre. Le deuil d'un fils, d*une fille, est aussi un sacerdoce. L'Église se retrouve avec sa force et sa puissance entière,
dans la bouche de quiconque parle ou crie avec un cœur brisé ; en l'absence du prêtre, le fils devient prêtre par la consécration de la douleur.
Pour satisfaire à la soif de prière qui dévorait ^ en secret celle que nous venons d'appoii^i- ici, je lirai dans le livre qui est le fondement de sa foi le psaume cm, le chapitre xx de TÉvangile selon saint Jean, le chapitre xv de l'Épître de saint Paul aux Corinthiens. Cette liturgie de l'immortalité ■ chrétienne, pour passer par des lèvres tremblantes, ne sera pas , je le sens , moins entendue du haut du trône éternel.
Ce fut un des tourments de ce grand cœur de ne pas trouver autour de soi l'appui du culte dans lequel il a été nourri. Chaque dimanche, ma mère regrettait plus vivement le secours moral, les fêtes austères de son Église. Et pourtant , si c'est un culte que de prier en silence , loin des yeux des hommes, seule à seule avec le Christ et l'Évangile ouvert ; si c'est un culte aimé du ciel que de se détacher de soi , ne vivre que dans autrui , s'occuper sans relâche des souffrances, des inquiétudes d'autrui , oublier les siennes , appeler à son secours le Tout-Puissant par une aspiration constante vers la source de la vérité et de la bonté ; si ce sont là des occupations religieuses ; si les bonnes actions sont des prières ; si la vie ainsi faite est elle-même une cérémonie pieuse, console-toi!
APPE?rDrc!? 331
Non ! tu n'as pas vécu ici privée de ton Église, mais ton Église invisible t'a suivie, entourée à chaque pas. Exemple d'un christianisme vivant, tu as célébré chaque jour , dans ton sanctuaire domestique , le culte d'immolation personnelle qui plaît par-dessus tous les autres au Dieu de l'Evangile.
Par une force qui dovient de plus en plus rare, elle a su concilier avec une foi inébranlable dans la foi chrétienne, tout ce ^^ue l'esprit cultivé peut comporter de liberté et de hardiesse. Elle s'élevait ainsi à une tolérance admsT^;bIe, ^^eine de s:randeur, et q n est tout le soolraire de l'indiiterence ; car elle se sentait pîfè? de son Dieu dans toutes les communions chréivenncîS. Protestante \ouù l'avez vue souvent prier avec vous dans les églises catholiques; mais aucune puissance delà terre n'eût obtenu qu'elle changeât de religion. Élevée dans les austères doctrines de Genève, elle avait toule la fermeté du culte réformé au seizième siècle, unie à la tendresse de cœur, à la puissance d'émotion de l'Église primitive.
Nous avons trop senti, disait-elle à son dernier jour. Et, en effet, ce qui la rendait unique à nos yeux, c'était cette charité sociale et privée, cette ardeur, cette fièvre dévorante de sympathie pour toutes les nobles causes, toutes les émotions désintéressées, tous les genres d'afilictions, d'infortunes
publiques ou particulières. Elle nous montrait, à nous, sans le dire, comment une femme peut allier dans son cœur le zèle des choses générales avec le sentiment le plus vif, le plus fervent, le plus constant, pour les joies et les douleurs de la vie intérieure et domestique.
Chose étrange ! Elle avait le don de pleurer sur un peuple comme sur un enfant. Que de larmes je lui ai vu verser en silence sur la France, dans ses heures de détresse, au lendemain de la défaite, à la veille des invasions! Ah ! je les ai recueillies, ces saintes larmes , et puissent-elles ne pas tarir dans mon cœur!
La récompense de sa vie , elle Ta trouvée dans sa mort. N'est-il pas vrai que pour tous ceux qui ont approché d'elle dans ses derniers jours, cette mort a été une révélation éclatante , palpable , de l'immortalité de l'âme? Ceux qui étaient dans le secret de ses maux étaient ravis en même temps que déchirés. Vit-on jamais une intelligence plus lucide, plus vigoureuse, plus pénétrante, plus entière, plus libre, sur les débris d'un corps qui déjà n'existait plus ? Triomphe sublime de la pensée! Il nous a été donné de voir , pendant plusieurs jours, une âme qui vivait et conversait paisiblement avec nous, quand les restes mortels que nous déposons ici étaient déjà éteints et comme ensevelis. Les hommes de Tan éiaient saisis d admiration au
Spectacle de cet héroïsme de l'esprit ; ils avouaient n*avoir jamais rien rencontré de semblable. Un instant avant que ses lèvres se fermassent, c'étaient encore les mêmes paroles , tour à tour profondes et enjouées, qui avaient fait nos délices dans nos heureux jours. Tous ceux qui étaient autour d'elle tremblaient; elle seule souriait, promenant avec une force infatigable son intelligence sympathique sur les affaires générales de ce temps , sur ses amis absents, sur tel ou tel d*entre vous qui m'écoutez ; et c'était toujours cette même trempe acérée de l'esprit, avec celte même intelligence du cœur, cet éclat, cette grâce de Tàme, qui étaient si bien sa vie, qu'elle ne pouvait les perdre qu'avec la vie.
Quel spectacle tragique et religieux que cet esprit lumineux qui foulait la nature physique, opprimée, prosternée, désespérée, et la dédaignait jusqu'au milieu des hoquets de la mort ! Elle avait la sueur de l'agonie ; quelqu'un le lui fit remarquer. Ah ! dit-elle , en parlant de ce corps mortel que son intelligence debout ne pouvait parvenir à soulever: c C'est une sueur iCindignaiion ! » Est-ce que Dieu, qui l'aimait, a voulu la favoriser en lui cachant le calice? ou, ce qu'il y a de plus probable dans un tel cœur, feignait-elle de l'ignorer? c'est son secret. Dans tous les cas , cette agonie pleine de puissance , protégée , soutenue si visiblement par les
esprits d*en haut, est l'agonie de la lemme chrétienne, qui est agréable au Dieu chrétien; et c'est par celte mort que j'aime à célébrer sa vie.
Vous qui avez suivi jusqu'ici ses dépouilles, vous savez ce que vous perdez en elle. Quelle charité vivante et sortie des entrailles ! Elle croyait n'avoir rien fait si sa main seule donnait et non son cœur. Le denier de la veuve n'était. jamais séparé chez elle d'un trésor de compassion maternelle. Chez le pauvre, elle plaignait la tristesse, la nudité intérieure, autant que la nudité visible ; et nul n'approchait d'elle sans qu'elle le revêtit d'une force morale.
Dans le commerce de la vie, quel esprit fertile et ingénieux! quelle affabilité, d'autant plus chfTmante qu'on la savait armée au besoin d'une énergie virile ! quel don unique de peindre par la parole ! Je n'apprendrai rien à ses amis en disant qu'elle eût atteint sans peine à la célébrité que donne l'art d'écrire, si elle ne l'avait fuie autant que d'autres la recherchent.
Vous, ses proches, ses amis, vous savez quel vide elle vous laisse ; mais , ma sœur et moi , savons-nous ce que nous . avons perdu ? Est-il bien sûr que j'ai en ce moment conscience de tout ce qui me manque ? ou plutôt ne suis-je pas destiné à l'apprendre douloureusement chaque jour davantage ? qui le dira ? qui le comprendra? où, dans
APPtlNUlCE .-{il
quelle école, dans quel livre trouverai-je ce l'oycT de raison vivante, de droiture morale, auquel je venais puiser sans cesse? Quel appui robuste dans tous les combats de Tàme ! N'élait-ce pas toi qui mettais dans mon cœur le zèle de la vérité et de la justice sociale? n'étais-tu pas ma secrète armure dans toutes les luttes de rintellii;ence? n'etais-lu pas mon conseil assuré, ma force, ma conscience, ma lumière ? Oui , tu étais tout cela et plus que tout cela ; el je serais indigcie de toi, si je n'étais venu le confesser à la face du ciel , devant h\ tombe ouverte. Dieu, comme je l'en ai prié en commençant, m'en a donné la force et je l'en re mercie.
Quand mon cœur se séchait pour le bien , où allais-je puiser la vie nouvelle? chez toi. Qui nie nourrissait de sa pensée? toi. Qui me soutenait de sa force supérieure? toi. Tu étais ma lumière, el ma lumière s'est éteinte ; et tu m'as laissé dans les ténèbres. Je me réveille d'un songe... il me semble que la vie est avec toi dans ce linceul et que la mort est avec moi.
Vaines et impuissantes larmes ! ce langage ne te plait pas. Tu veux des paroles plus fortes , plus semblables à toi-même. J'essayerai de les dire: Nous qui sommes tes enfants , tes proches , tes amis, nous ne te faisons point d'adieu ; car tu ne t'eioignes pas. Nous ne prenons pas congé de toi
mSTOIRK DK Ur.S IDI K.S.
comme pour un voyage vulgaire; car lu ne nous quittes pas. Tu n'es plus enfermée rians ta maison vide ; mais tu es présente dans nos cœurs avec ta mémoire et l'enseignement de ta vie. Ton long veuvage, dont nous n'avons jamais pu te consoler, est fini. Tuas enfin quitté ton triste habit de deuil; car tu retrouves mon père avec lequel se sont écoulées les seules années que je t'aie vue regretter. Tu sors de l'enceinte de la ville où la moitié de tes jours s'est passée, et tu entres dans la cité immortelle des âmes avec une couronne d'autant plus belle que personne ne t*a aidée à la conquérir, et que, fidèle et forte dans ta foi, tu n'as eu d'autre muraille pour l'appuyer que le Christ et sa parole solitaire.
Pour nous qui venons de l'accompagner ici, nous ne dirons pas: Que la terre te soit légère! mais nous dirons : Que le ciel où tu es s'ouvre pour nous ! En rentrant dans nos demeures, nous te trouverons sur notre seuil , guérie des maux terrestres et réparée par l'Eternité ; déjà tu nous envoies un pressentiment sacré de la paix que tu possèdes. Nous ne nourrirons pas en nous le désespoir, puisque tu nous l'as défendu en nous enseignant à sourire au milieu de Tagonie.
Assurément les (êtes de la terre sont finies pour ia fille, ta belle-fille, ton fds, pour la sœur absente .|ui ne te croit pas même malade, ];^ur les proches;
APPENDICE 8i3
car ils ne reverront rien de semblable à loi, quelle que soit la durée de leurs jours ; les douleurs cuisantes ne seront plus rachetées par des éclairs de joie. Tout s'attriste d'un deuil irréparable ; ce qui était la fête a disparu.
Et pourtant , il faut que le courage subsiste. Pour achever la carrière, il reste, au lieu des espérances heureuses, le devoir nu, sans récompense, le sacrifice, l'immolation, des combats intérieurs à soutenir. Aide-nous, âme bénie, dans ce chemin sévère, dépouillé, nouveau pour nous. Soutiensnous d'en haut, jusqu'à ce que, nos épreuves finies et notre jour arrivé, lu ouvres pour nous en souriant les portes splendides do l'élernité de vie où lu es ailée nous allondre.
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