PREFACE GÉNÉRALE XI
Il faut accoutumer lentement nos yeux à sa splendeur ; voilà pourquoi le soir de la vie vaut mieux que le commencement.
Presque toujours la destinée des ouvrages des exilés est d'être dispersés à tous les vents, et bientôt on a peine à en trouver quelques vestiges. Cette amertume m'a été épargnée. Plusieurs personnes, en mon absence, se sont réunies pour veiller aux détails de cette édition (1). Je croyais avoir le temps de leur témoigner à loisir ma vive reconnaissance. La mort est arrivée plus vite que moi. Déjà il est trop tard pour m'acquitter envers Daniel Manin et Ary Scheffer.
Que mes amis, Auguste Marie et Alfred Duniesnil, sans lesquels cette publication eût été impossible, me permettent de placer ici leur nom, à l'endroit où elle s'achève. Ces noms signifieront toujours Abnégation et Dévouement.
EDGAR QUINET
LSruxelles, 25 mai l>$5b.
« Celte Préface aux OEuvret complètes (édition àe 1858) 8« trouvait en ttJte du volume qui renfermait des brochures poliiques et l'JIistoire <ie mes idées. (Note -des Éditeurs 1878).
CONSÛRS RERUll DIVINAROM ET IIIJIIMAIIIJII
PHEMIÈRE PARTIE
Qu'ai-je voulu faire? qu'ai-je fait? quoi! est-ce bien là une vie d'homme! si rapide, si éphémère!
Où sont tant de poèmes imaginés, tant d'ouvrages conçus, tant de beaux plans qui n'ont pas laissé de trace?
Voilà mon obole, lecteur! Telle qu'elle est, je te la donne. Reçois-la du même cœur que je te l'envoie.
Je crois voir aujourd'hui d'un œil impartial les oeuvres sorties de mon cœur. Ah ! combien elles m'ont coûté de puériles inquiétudes, de plus vaines
altenles, lorsque je les ai publiées pour la première fois! Et maintenant je les regarde de sang-froid, comme si elles m'étaient étrangères. La plupart de ceux qui m'ont encouragé dans mes commencements ne sont plus. Ceux qui accueillaient ces ouvrages avec amitié, ou comme une espérance, sont morts ou ils ont changé. Le temps du jugement est venu pour nous tous; temps de glace, de silence, où il reste peu de choses à espérer. On se sent dégagé de la crainte par l'indifférence du monde.
Dans cet intervalle, j'ai appris une chose dont je voudrais te convaincre. Le plus grand bonheur de l'homme, le seul qui résiste à l'épreuve, c'est de donner un gage à ses convictions. Tout le reste est éphémère. Les mots les plus éloquents sont écrits sur le sable, quand ils ne sont pas soutenus par la vie.
Ce que j'ai dit dans ces volumes, je veux le réaliser dans les jours qui me restent, car il m'a toujours semblé que c'est anticiper sur la mort et sur la dissolution, que de parler dans un sens et d'agir dans un autre.
Occupé chaque jour à ma tâche, j'ai vécu comme ceux qui sont courbés sur leur ouvrage. Ils n'onl pas le temps de s'informer de ce que les autres en pensent. Ils vont, ils continuent jusqu'à ce qua l'ouvrage tombe de leurs mains. Malheur à eux si
à ce moment ils s'arrêtent pour demander l'opinion du monde! C'est alors que leur sérénité se perd pour toujours. Leur récompense était leur œuvre, le développement moral de leur être dans toute sa plénitude. N'ont-ils pas joui par avance de la profondeur des cieux? (ju'ont-ils besoin d'une autre récompense?
Si quelque chose mérite de subsister dans ces ouvrages, j'ai gagné ma journée. C'est à eux maintenant, non à moi, de plaider leur cause. C'est leur aiïaire; qu'ils s'en acquittent avec honneur. Sinon, il est jusle que toul périsse d'un seul coup.
Et quelle bonne consolation que la justice!
Que puis-je attendre de ma vie d'écrivain, qui ne m'ait été déjà pleinement accordé? J'ai profité des jours, des années qui m'ont été donnés pour vivre dans la familiarité des grands espritsdetous les îemps.
Ces bons génies qui ont illustré le monde ne m'ont point dédaigné. Sans me demander mes titres, qui j'étais, d'où je venais, ils m'ont admis dans leur compagnie. Ils m'ont ouvert leurs volumes; ils m'ont laissé lire dans leurs pensées, dans leurs secrets; ils m'ont laissé m'abreuver de leur douce science; j'ai oublié dans celte occupalion les mauvais jours qui s'étendaient sur moi.
liien plus, j'ai osé marcher sur leurs traces, et ils ne m'ont point repoussé. Voyant leur indul-
Qt;i.NET. — lllàlOIRt 'Jt. MK!) lUtLâ.
gence, j'ai imité d'abord en balbutiant et plus tard avec un peu plus d'assurance leurs audaces. J'ai osé moi aussi vivre de leur vie, de cette vie ailée, magnifique, toute-puissante par laquelle ils disposent en souverains de la réalité. Gomme eux j'ai osé faire profession dépenser. J'ai joui de l'intimité des choses. J'ai conversé avec les idées, embrassé le possible; car dans ces moments, je m'oubliais moi-même, et en suivant le beau cortège des intelligences qui m'ont précédé, j'ai joui comme elles de l'univers moral dont elles m'avaient ouvert l'entrée. Le monde ne m'a pas souri, mais elles ont eu pitié d'une si grande soif de vérité, de lumière, de beauté; elles m'ont jugé sur mon amour et non sur ma puissance.
Voilà comment j'ai vécu, et quand les temps d'isolement sont venus pour moi, quand, relégué parmi des étrangers, tout ce que j'aimais parmi les choses, les lieux, les hommes, les souvenirs, a disparu à la fois, je ne me suis point trouvé seul. Les mêmes compagnons immortels qui avaient embelK pour moi les beaux jours ont tempéré les mauvais. Puissances vraiment hospitalières qui ne refu sent jamais leur foyer à celui qui les implore avec sincérité ! Je les ai retrouvées les mêmes par delà les frontières ! Il est donc vrai que ces invisibles sont plus fortes que toutes les dominations du monde.
Quel silence s'est fait autour de moi ! Il est plus sri and que je n'eusse jamais imaginé. A peine un voyageur franchit le seuil de ma maison en une année. Si ma pensée arrive encore aux oreilles de ({uelques hommes, c'est ce que j'ignore entièrement. Les voilà donc arrivés ces jours décolorés, nus, sans écho, sans lumière, tels que je les avais pressentis depuis si longtemps! Mais je serais ingrat si je disais que ces jours-là sont stériles pour moi. Au contraire, une joie intérieure, secrète, inexplicable, inconnue me possède. A n'envisager que moi , ces temps sont assurément les meilleurs, les plus remplis, les plus heureux de ma vie.
Si j'en veux trouver la raison, je vois d'abord que je n'ai point cherché le bruit, la fumée dans les lettres ; mais les ayant cultivées pour elles seules, elles m'en récompensent aujourd'hui par la douce compagnie qu'elles me font. Voilà une première explication. Il y en a d'autres, et celles-ci me touchent de plus nrès.
Ce silence, en effet, cette nuit profonde qui m'enveloppe, il dépend de moi d'en tirer avantage. Et déjà que ne leur dois-je pas? En premier lieu, l'affranchissement de toutes les vaines occupations dans lesquelles se consume la vie. Plus de simulacres d'affections! Plus d'amitiés de hasard, ou trompeuses, ou éphémères. Celles-là se sont envolées au premier souffle, plus légères que la pous-
s HISTOIRE DE MES IDÉES
sière dans le van du vanneur! Les seules affections solides, éternelles sont demeurées au fond, et la fortune a fait ainsi pour moi le choix que peut-être je n'eusse jamais su faire. Que d'aimables sourires je ne reverrai plus ! Mais pour ceux-là comme ils ont été fugitifs! Si je revoyais la France, que de tombeaux, hélas! je retrouverais! Que de places vides déjà! Je ne pourrais faire un pas sans me sentir le cœur saigner. Où sont ceux qui étaient pour moi ma vie même? Je les chercherais en toute chose et je ne les trouverais plus. Mes amis me reconnaîtraient-ils, tant l'homme change en peu d'années! La fortune a bien fait ce qu'elle a fait, et je l'en remercie.
D'ailleurs comptons ce qui me reste. Le silence, ai-je dit. Ajoutons-y la paix, la sérénité, la joie de la conscience, tout ce que l'on dit être le privilège d'une mort bienheureuse. J'en jouis dès à présent.
Irais-je volontairement changer tous ces biens contre une vie informe qui n'aurait que l'apparence ? N'attendant plus rien de personne, je jouis d'une indépendance que je ne connus jamais. D'ici je vois à travers une mort anticipée, tout ce que j'ai quitté. J'aperçois comme sur une autre rive lointaine des hommes, des choses auxquels je ne puis plus me mêler autrement que par la pensée. Dans cet éloignement tout prend sa place
légitime. On m'a alïranchi des petites choses. Les grandes seules se montrent et apparaissent encore par leurs cimes. Je suis libre. Ce que jamais je n'eusse pu gagner par la philosophie, je le dois à la nécessité.
Quelle meilleure occasion attendrai-je pour jeter un regard sur ce peu de jours troublés que j'ai parcourus si vite ? Ne dois-je pas à ceux qui m'ont suivi jusqu'à ce moment de leur dire au moins en traits généraux comment j'y suis arrivé, par quelles différentes époques j'ai passé (car l'insecte lui-même a les siennes) ? Quelle sorte d'éducation j'ai reçue des choses, des événements, comment s'est formée en moi cette pensée telle quelle qui me tient lieu du monde à mesure qu'il m'échappe? Et si cela n'intéresse personne, si nous sommes devenus tellement étrangers les uns aux autres, que la formation, l'éducation d'une àme soit chose parfailement indifférente à toutes les autres, au moins cela m'intéresse, moi! Il me plait de tourner la tète en arriére et de regarder en face les temps d'orage, aujourd'hui que je suis arrivé dans ce beau port de l'exil, où toute ma vie, je le reconnais à présent, me poussait voiles déployées.
Et si par hasard (ce qu'à Dieu ne plaise !) je m'abandonnais à mon tour, si moi-même, enseveli vivant, je ne m'intéressais plus à moi, Tu les lirais
ces pages, Toi à qui je les adresse, parce qu'elles ne renferment pas un mot qui ne soit la vérité ; Toi à qui je dois de vivre, Toi qui m'as donné dans l'adversité mes meilleurs jours, ceux que je voudrais éternels 1
UlSTCMllE DE MES JT)^ H
Une crainte m'a longtemps arrêté, celle du reproche banal d'amour-propre, à quiconque parle de soi. Je n'ai passé outre qu'après avoir mis ma conscience en règle sur ce point, et voici une des réflexions qui m'y ont le mieux servi. Tous les jours on analyse, on étudie dans leurs commence menls les créatures les plus infimes, un insecte, une fourmi, un ciron. Ne veut-on pas savoir comment ils sont éclos, sous quel souffle créateur leurs membres engourdis se sont développés , comment leurs instincts se sont produits au monde? Pourquoi ne ferions-nous pas pour nous-mêmes, sans une forfanterie trop insigne, ce que nous faisons pour le moindre vermisseau?
Bel orgueil, en vérité, de se chercher si près de terre, non pour publier sa propre apologie, mais pour se rendre compte de son existence, pour se découvrir soi-même dans sa nudité d'àme et d'esprit et dans son imperceptible origine !
Je voudrais que tout homme qui s'est communiqué au public entreprît nn travail analogue sur
lui-même. De toutes ses œuvres, j'en suis convaincu, ce serait la plus utile aux autres. Quelle importance n'aurait pas pour l'éducation un certain nombre de ces simples histoires, dans lesquelles chacun montrerait avec sincérité et, s'il se peut, avec ingénuité, sous quelle forme le monde s'est révélé à lui dans le paradis de ses premiers jours (et chaque homme a eu le sien), par quels côtés la création lui a apparu d'abord, pourquoi telle petite cause a produit chez lui de grands effets, comment l'histoire humaine s'est trouvée réfléchie et enveloppée dans son horizon de ver de terre ! Peut-être est-ce le seul moyen de s'élever plus tarda des conclusions qui ne soient ni imaginaires, ni systématiques. Car enfin qui nous apprendra ce que les choses, les hommes, la nature, la vie, ont été pour nous à l'origine, si nous ne voulons pas le dire nous-mêmes?
Autant que possible nous interrogeons chaque être autour de nous quand il arrive à la lumière. D'où sort- il? Par quel chemin s'est-il introduit jusqu'à nous?
Presque tous sont muets et nous n'en tirons aucune réponse. Ah ! si un insecte pouvait parler et nous dire: « Voilà par quels efforts je me suis débarrassé des langes et du linceul où j'étais ren> fermé. Voici ce que j'ai appris dans mon âge heureux de chrysalide ; puis voici de quelle manière
HISTOIUK DE MKS IDÉES 13
le monde, la vaste capacité des cieux et vousmêmes, m'êtes apparus, sitôt que j'ai commencée ouvrir mes mille yeux et à ramper sur la terre ! » Prendrions-nous cet aveu pour un triomphe de vanité? Ce serait la nature des choses qui parlerait sous l'herbe. Insensé qui refuserait de l'entendre.
Et nous, ne répondrons-nous rien à qui nous interroge? Mais qu'avons-nous à répondre si nous ne pouvons nous expliquer nous-mêmes ? Or cette explication est dans les premiers événements qui nous ont fait ce que nous sommes.
Je puis sentir, il est vrai, du plaisir à revenir sur mes premiers commencements, puisque je ressaisis une partie des jours qui m'échappent ; mais je ne puis sentir en conscience aucun orgueil de me voir si chélif dans ma faiblesse, dans mon ignorance première et comme je suis certain de ce que je viens de dire, je m'enhardis à continuer.
Quelle règle suivrai-je en recueillant mes souvenirs ?
La réponse^ que J.-J. Rousseau a faite à une question semblable a été pour moi une triste découverte. Quelle n'a pas été ma surprise lorsque je l'ai vu appliquer son génie à rechercher en combien de cas il lui a été permis de déguiser la vérité dans ses récits ! Et les cas où il admet ces déguisements comme licites sont si nombreux, que l'on ne sait plus quelle place il laisse à la réalité. Il admet que l'on peut sans mentir donner comme vrai ce qui ne l'est pas dans tous les cas qui suivent :
Pour broder les circomlances ;
Pour les exagérer^ les amplifier , les outrer ;
Pour remplir par des faits controuvés les lacunes des souvenirs;
Pour prêter à la vérité des ornements étrangers ;
» Quatrième promenade.
Pour dire les choses oubliées comme il semble f)u elles ont dû êlre.
Les raisons qu'il allègue contre un reste de scrupule sont : le plaisir d'écrire, le délire de Vimaginatimi^ ou ce qui s'appellerait plus exactement le besoin de produire de l'effet. Quant à la théorie dont il couvre ces motifs, elle se réduit à dire qu'il y a deux sortes de vérités, les utiles et les indifférentes.
Le devoir qui engage envers les premières n*eng Age nullement envers les secondes. Déguiser celles-ci n'est point mensonge, mais fiction, d'où la possibilité de rester vrai tout en débitant une foule de faits controuvés que l'on donne pour des réalités.
Où s'arrêter dans cette permission effrayante de mettre le faux à la place du vrai? Sacrifier la vérité à l'effet ; que peut-il sortir de ce principe nouveau porté dans la société , dans la vie ? Je me le suis souvent demandé , au point de vue général. Il s'agit pour moi aujourd'hui de faire à cette singulière question une réponse pratique.
Userai-je de la permission de mêler le vrai et le faux, si bien qu'il n'y ait plus ni vérité, ni mensonge ? M'auloriserai-je d'un grand exemple pour inventer des détails, faire des additions, broder les circonstances ? Je ne ferai rien de cela parce que ce mélange mo déconcerte et me glace d'avance.
A peine si je conçois qu'on y puisse trouver le mDindre contentement.
ie m'attachais aux choses que vous me racontiez en me les présentant comme véritables. Depuis que je sais qu'une partie est controuvée, je m'occupe de discerner le vrai du faux sans pouvoir trouver la Hmite de Tun et de l'autre ! Je crains d'être dupe. Je sens même que je le suis infailliblement. Gela m'ôte toute sécurité et la moitié au moins de mon plaisir.
Qui me dit que la broderie ne l'emporte pas sur le fond ? Dans une histoire privée je tiens aux circonstances autant qu'aux événements euxmêmes. Ce sont elles qui donnent à ces faits leur caractère , leur esprit. Quand j'apprends que ces circonstances sont de pure invention, je ne sais plus à quoi me prendre. Il me semble que la vie et la nature même s'exhalent en rhétorique.
Je ne parle pas de la conscience si évidemment blessée par cette facilité ouverte au mensonge. Qui vous garantit, en effet, que ces vérités que vous me déguisez me sont indifférentes ? Y en at-il de telles dans le monde ? Vous vous croyez en droit de me mentir, parce que cela, pensez-vous, ne me nuit en rien. Qui vous l'assure ? N'est-ce pas me nuire que m' introduire dans un monde fauxoùje ne puis m 'armer d'aucune défiance?
HISTOIRE DE MES IDÉliS 17
Quand vous écrivez un roman et que vous me le présentez comme tel, je le lis dans l'esprit où vous l'avez conçu. J'ai sous les yeux une fiction; je le sais et ne puis en être dupe que si je veux bien l'être ; il n'en est pas ainsi quand vous écrivez l'histoire de votre vie ; si vous y mêlez des faits controuvés que vous me donnez pour véritables, vous me faites un tort réel. Je vous suis avec confiance, les yeux fermés, et vous abusez de cette confiance pour me tromper. Vous aveuglez, vous altérez mon intelligence , en l'asservissanl à des choses dont je n'ai aucun moyen de reconnaître la fausseté. Vous m'asservissez à vousmême. Je deviens votre jouet. Vous faussez en moi l'esprit, rimagination, la raison. C'est le plus grand mal que vous me puissiez faire. Les seuls livres dangereux pour moi sont ceux où l'on me donne comme réel ce qui ne l'est pas.
Telle est la réponse que j'ai trouvée en moi en commençant ce récit. Je l'écrirai donc sans aucun ornement étranger , sans broder aucune circonàtance, à bien plus forte raison sans en inventer une seule. Dans ces conditions, ce que nous appelons Tart est-il possible?Nousavons contracté un tel oesoin de faux, que nous voulons être trompes , fnême daas les choses qui n'ont de valeur que par la véracité. Est-il possible d'intéresser par un récit qui ne contienne que la vérité exacte san«
f8 HISTOIRE DE MES IDÉES
aucune invention de détail ? Je l'ignore. Et qu'importe? Je puis bien en faire l'essai, puis- (]ue je n'écris plus guère aujourd'hui que pour moi-même.
En quoi la fiction même la plus belle pourraitelle me plaire dans un pareil sujet? Ne vaudrai l-il pas cent fois mieux se donner carrière dans un roman, un drame, un poème? Si je reviens à ce passé , c'est pour revivre de ma propre vie. Veux-je donc me tromper moi-même pour le plaisir de me tromper? Non, je veux me donner le plaisir de la vérité. Tout ce qu'on va lire sera d'une exactitude scrupuleuse. J'en écarterai même la forme du dialogue , car il est trop difficile de se souvenir de chaque parole après tant d'années, et je veux qu'ici les paroles soient aussi sincères que les choses.
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Je suis né à Bourg en Bresse * le 17 février 1S03. Un magnifique jardin, celui de Fenille, plein des arbres les plus rares, s'étendait sous nos fenêtres ; il m'apparait aujourd'hui comme un Éden. J'étais si chétif, en venant au monde , surtout si paie , qu'il ne semblait pas que je pusse vivre. Ma mère, quoique calviniste, me laissa baptiser dans le catholicisme , seul culte pratiqué dans le pays. L'ignorance de nos provinces, qui confondaient les juifs et les protestants, lui avait été intolérable.
Mon premier chagrin date de ma deuxième année. Ma bonne Catherine se fiança. Je l'adorais. Mes cris, mon désespoir ne purent la retenir, ni même obtenir un sursis. Elle se maria et me quitta. Je faillis en mourir. On crut que peu de jours calmeraient mon désespoir , et rien ne fut épargné pour me distraire. Les jours, les mois, se pas-
* Des biographes allemands, qui ont bien voulu s'occuper d« moi, me font naître à Strasbourg, sur U ressemblance du nom; le reste à l'avenant.
sèrenl ; ma désolation ne faisait qu'augmenter. Le mal en vint au point que ma mère ne pardonna jamais à mon infidèle de ne s'être pas laissé fléchir par une si belle passion. Quoiqu'elle l'aimât beaucoup, elle ne voulut la revoir de sa vie ; après quelques années nous faisions encore de grands détours pour éviter de passer à sa porte.
Mon père était alors commissaire des gueiTes à l'armée du Rhin. Il fut décidé que nous irions lui faire visite. J'étais dans ma troisième année. iNous partîmes pour ce long voyage avec la fidèle Maueleine. P'idèle, ai-je dit ; en effet, celte constance dure encore après cinquante ans.
Dans les premiers jours de mon exil à Bruxelles, je fus reçu par une dame inconnue. « Votre plus vieille amie, me dit-elle, en entrant. Ne la connaissez-vous pas? Je suis Madeleine. » Ce nom me ramena en un clin d'œil à ce passé d'un demi siècle. Pendant que j'écris, elle est ici près de moi, mon témoin pour ces jours éloignés, et mon guide là où ma mémoire hésite.
Nous passâmes tout le printemps de 1806 à Paris. Chaque matin, ma mère me conduisait du quartier des Tuileries au Jardin des Plantes, sous le grand cèdre ; nous y restions une partie du jour. Aucun souvenir ne me reste de cette première vue de Paris. Mais j'ai le sentiment assez distinct du voyage, lorsque blotti au fond de ]a voiture, tout à
moi-même, Je jouais avec un affreux poupart rembourré de son, en carrick à galons d'argent, dont noire vieux tailleur boiteux m'avait fait présent au départ et que je mettais cent fois au-dessus de tout ce qui s'offrait à mes yeux. Nous traversâmes P>ruxelles où je devais être confiné un demi-siècle nprès.
Mes souvenirs se réveillent à Cologne. Nous y fimes notre entrée par une pluie battante, et le timon de la voiture se brisa dans le faubourg. Ma mère et moi nous nous mîmes à la recherche d'un abri; tout était encombré par je ne sais quel synode ecclésiastique ; nous errions, sans pouvoir nous faire comprendre. Ayant perdu mes deux souliers dans la pluie, je marchais pieds nus sur le pavé, avec de l'eau à mi-jambe. Ma mère était au désespoir, ma bonne humeur dans cet ouragan la soutint. Enfin, le domestique se retrouva et nous eûmes un gîte.
Wésel était la ville où se trouvait mon père. Nous y arrivâmes, je ne sais comment. Ce que je me rappelle fort bien, c'est la vie toute nouvelle que j'y menais, très à mon gré. Nous habitions un palais du prince de Prusse, et dans ce palais, on ne voyait que des soldats traînant des sabres, (tétaient des cavaliers revenus d'Austerlitz, qui me prirent en grande estime, aussi ne pouvait-on plus me séparer d'eux. Je mangeais avec eux leur
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Î2a HISTOIRE DE MES IDEES
soupe, à la gamelle ; quand ils allaient au fourrage, j'y allais avec eux, à mon rang. Car j'avais deux grands moutons bridés , harnachés, qui me servaient de chevaux. Pour chacun d'eux, on me distribuait deux bottes de foin, deux boites de paille, que je liais et accommodais avec le plus grand soin en travers dé mes montures. Après quoi, les tenant par la bride, au son de la trompette, je revenais avec le régiment; je faisais la litière, je garnissais le râtelier, j'étrillais les bêtes, puis je rentrais le plus tard que possible.
Combien de temps dura celte vie, c'est ce qui m'échappe entièrement. Cependant elle finit à mon grand regret et à celui de notre vieille portière, bonne Allemande, dont je vois encore les larmes au moment où nous partîmes. Nous revînmes par le Rhin dont les grandes eaux me frappèrent, par Strasbourg et par Colmar, où nous nous arrêtâmes quelques semaines chez le général Puthod. Nous rentrâmes à Bourg au commencement de 1807. Sans attendre le printemps, nous allâmes nous établir à la campagne, dans notre rustique, inaccessible, incomparable Certines.
HISTOIRE DE UBS IDEK0 23
Certines était assurément alors un des points les plus retirés, les plus cachés qui fussent en Vance, et peut-être en Europe. J'imagine que rirlande seule ou TÉcosse renferme de ces sortes le déserts. Au couchant, de vastes forêts de chênes, >ù nous nous perdions quelquefois des jours enlers, de grands étangs qui me semblaient des lacs, ^enveloppés c'jmbre; au levant, à trois quarts de lieue au plus, un rideau de montagnes qui me paraissaient inaccessibles, le Revermont, premier gradin du Jura et des Alpes ; entre les forêts et la montagne, des bruyères, des taillis, des vernets, des verchères, des savanes, de petits pâturages, de vastes plaines de blé ; un horizon de paix, de silence éternel ; un air, celui des maremmes, plein de langueur ; au-dessus de cet océan de genêts, de bruyère et de seigle, sur un monticule, notre maison ombragée de cerisiers dont les branches tendaient leurs fruits jusque dans l'intérieur des chambres et principalement dans la mienne. La maison, très-vieille, appartenait à ma famille depuis
le seizième siècle. Mon père y avait ajouté deux pavillons aux toits d'ardoise, à colonnes et à plein cintre, qui égayaient le fond triste, gothique du corps de logis. Au milieu des acacias, des peupliers, des pommiers, des noyers, cette maison était cachée comme un nid. Deux fermes en dépendaient, et comme le sol avait peu de valeur, on s'était donné le plaisir d'accroître l'héritage d'une grande étendue de terrain, dont une partie même était en friche.
A Wésel, j'avais vu les vainqueurs d'Austerlitz. A Gertines, quel changement de vie ! Et comme je m'y accoutumai vite ! Ma joie suprême était d'aller au soleil levant moissonner avec les moissonneurs dans les vastes étangs changés en terre de blé ou d'avoine au milieu des grands bois. On craignait pour moi l'ardeur du soleil et la fièvre presque inévitable dans nos maremmes. On crut d'abord agir très-sagement de ne pas me réveiller à l'heure où partaient les moissonneurs. Quand je vis qu'ils étaient partis, que le travail se faisait sans moi, que le mal était irréparable, j'en éprouvai une telle désolation, je devins si pâle, je fus si mortellement, si profondément anéanti, que ma mère jugea que mal pour mal, il valait encore mieux affronter la fièvre, et elle fit bien.
Depuis ce jour-là, je menai exactement la vie d'un paysan. Avec ma petite faucille, je n^^isson-
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nais dans mon sillon ; on ne me permettait pas d'emporter ce que j'avais moissonné. Je ne devais regarder comme mien que ce quej'avais glané. Mais de ces glanures, je faisais des gerbes qui m'appartenaient. Je dressais moi-même mon aire ; je battais mon blé. Je l'enfermais dans un sac ; je l'envoyais au moulin. Et quel moment, lorsque je recevais en retour une blanche farine! 'e la pétrissais en gâteaux, et je les faisais cuire dans un petit four que j'avais construit avec de belles briques sur une moitié de cerceau, pour dessiner et soutenir la voûte.
Dans cette liberté des champs, il y avait autre chose qu'un amusement. Je faisais un travail véritable, exténuant même, qui me rendait sacré le travail d'autrui. Combien je respectais le sillon couvert d'épis de seigle, les prés rares, jonchés de fleurs, et à plus forte raison le bouvier qui le soir ramenait sa charrue ! Car ma mère ne perdait pas une occasion de m'inculquer le respect de la nature humaine, dans le laboureur, dans le moissonneur, le semeur, le faucheur, auquel j'étais si loin de pouvoir atteindre ! Quelquefois même le résultat dépassait de beaucoup son intention. En voici un exemple.
J'avais pour compagnon inséparable un petit paysan, nommé Gustin, plus âgé que moi de trois ou Quatre ans et beaucoup plus fort. Malgré cette
différence d'âge et de force, Gustin se soumettait à toutes mes volontés, comme s'il eût été né pour m' obéir. Cette habitude de commander sans raison me dénaturait. J'ordonnais pour le seul plaisir d'être obéi. Ma mère résolut de mettre fin à ce despotisme en herbe. Elle nous fit comparaître tous les deux devant elle, pour donner à Gustin une leçon de fierté, et à moi d'équité. Après m*avoir réprimandé sur ma manie de faire perpétuellement le maître, elle nous dit gravement que Gustin n'était pas né pour obéir à mes fantaisies ; il était mon égal, mon ami, non mon serviteur; elle entendait bien que nous changerions entièrement de conduite à l'avenir.
Le barbare ne la comprit que trop; le lendemain, comme nous étions au bois, et qu'il se sentit fatigué, il ôta ses sabots et m'ordonna de m'en charger.
J'avais quatre ans ; j'obéis. Nous arrivâmes ainsi devant ma mère, moi portant humblement les deux sabots de Gustin (et ils n'étaient pas légers), Gustin, tout fier de m^ voir essoufflé et rendu sous le faix; et pourtant c'était le plus honnête, le plus doux garçon du village. Ainsi celte première leçon d'égalité n'avait fait que déplacer le tyran ; combien de fois de grands événements m'ont forcé de me la rappeler !
Sitôt que je fus assez grand, ma première am-
bilion fut de garder les bœufs, en compagnie des carats^ dans les verchères, puis bientôt les chevaux dont j'appris à nouer et à dénouer les entraves de fer. Pendant ces longues heures nous apprenions à distinguer de loin, au vol, à leur manière de se poser dans les haies, les roitelets, les mésanges, les rouges-gorges, les lia-tia, nos compagnons ordinaires; et nous nous trompions rarement. Cela m'est toujours resté. Nous distinguions aussi le sifflement des couleuvres, trèsnombreuses, d'avec le chant des cigales. Cette vie de pasteur dura, je pense, deux ans; après quoi j'aspirai ouvertement au labourage. J'y parvins à la fm.
Mon père, toujours en quête d'inventions, avait introduit et acclimaté des buftles dans ses fermes. Mais leurs figures rébarbatives, leurs anneaux de fer dans les narines me repoussaient. Je me consacrai de préférence aux bœufs. J'avais les miens qui me connaissaient, Bise et Froment, le premier tout blanc, un peu paresseux, il est vrai, le second, roux, maigre de l'échiné, en revanche rude travailleur. Je les avais choisis parmi les plus robustes ; et quel orgueil de se faire obéir de ces grands animaux, qui au moindre geste suivaient mes pas dès que j'appuyais ma longue gaule sur le joug!
Ils ne pouvaient faire un pas sans moi. Je les
menais ainsi à l'abreuvoir, au tombereau, à la crèche, surtout à la charrue. Car c'est là que je pouvais le plus facilement et le plus longtemps régler mon pas sur le leur, et marcher à côté d'eux, fièrement, sans courir. Et quelle patience ils me montraient! Quoique j'abusasse assurément de leur douceur, jamais elle ne se démentit un seul instant. Aussi en étaient-ils bien récompensés au bout de chaque sillon. J'allais cueillir des trèfles verts qu'ils mangeaient dans ma main, eji me regardant de cet œil profond où je croyais voir tout l'amour qu'ils avaient pour un si bon maître. Combien de foisj'ai conduit ainsi le labourage jusqu'à la dînée ! car tout mon plaisir eût été gâté si mes bœufs eussent obéi à d'autres qu'à moi. Tout au plus permettais-je au bouvier de les appeler par leur nom, de loin à loin! Je m'étais réservé à moi seul le droit de l'aiguillon.
Au retour de la charrue, ma mère m'attendait sur la galerie pour me faire réciter le personnage d'Éliacin. Elle jouait elle-même celui d'Athalie avec un sérieux terrible :
Comment vous nommez- vous?
J'étais forcé de baisser les yeux pour répondre :
J'ai nom Éliacin.
Autant le labourage me trouvait infatigable, au-
tant je montrais peu de zèle pour les travaux où mon père m'entraînait dans les courtes apparitions qu'il faisait parmi nous! Avec le goût du progrès qu'il portait en toute chose, il avait entrepris au milieu de nos marais l'œuvre d'Hercule contre l'hydre de Lerne. Notre hydre à nous, c'était le marais de Léchères, qui occupait tout le plat pays. Nous allions dès le lever du soleil combattre le fléau. Mais là rien n'excitait, n'éveillait mon imagination. 11 s'agissait dans ces longues savanes, qui couvrent, dit-on, un lac souterrain, d'arpenter le sol, traîner la chaîne, porter le pied du niveau d'eau, lever, baisser le point de mire. Ce travail était assurément moins fatigant que celui du labourage, et pourtant il m'accablait parce qu'il n'était pas entièrement libre. Je ne savais à quoi le rattacher. L'utilité de ce dessèchement de nos maremmes était trop loin de moi. Je ne voyais là qu'une corvée dont je revenais harassé. Outre que l'air fade et douceâtre des nénuphars de nos marécages m'alanguissait le cœur sous un soleil ardent. Dés que je me sentais libre, je courais à retable. Je me reposais sur la crèche, à côté des grands bœufs ruminants, harassés comme moi. Je retrouvais en un instant à leur souffle l'indépendance, la force, la santé. Dans leur compagnie je contractais quelque chose de leur humeur, la douceur, la patience. Elles ne m'ont manqué absolu-
ment que depuis le temps où j'ai cessé de vivre avec eux. Plus les lieux étaient incultes, plus ils me plaisaient. J'aurais été désolé que nos landes, nos bruyères eussent été converties soudainement en riches champs de blé. On respirait en tout je ne sais quelle douce sauvagerie primitive qui m'enchantait. On n'entendait jamais que le bruit des chaînes de fer des chevaux dans le fond des taillis. Ma mère elle-même cédait à ce charme. Malgré le souvenir des grands pacages de la Suisse, où elle avait été élevée, et quoiqu'elle eût un certain dédain pour nos misères, elle avouait que dans aucun lieu de la terre on ne trouvait un tel silence, joint à une paix si profonde. Ses inquiétudes, ses angoisses en étaient apaisées comme par un baume invisible. Peut-être ce baume qui calmait toute chose était la mort qui nous enveloppait jusque dans l'haleine des plantes de nos marais. Nous n'y pensions guère, ni elle ni moi, et nous en avions la douceur, sans en soupçonner le danger.
Une terre riche, féconde, où tout eût été à souhait, nous eût laissés insensibles; au contraire, nous étions attendris sur la misère de nos champs de cailloux. Quand en été les troupeaux revenaient sans pouvoir trouver une goutte d'eau dans le pays, et qu'ils tombaient épuisés sur la terre épuisée comme eux, nous nous sentions languir aussi. A la première goutte de pluie, nous renais-
pions. Aprôs la moisson venait la smson de la fièvre. Elle s'abattait sur chaque chaumière. Je n'imaginais pas qu'une seule créature put y échapper; la première fois que je vis un papillon se traîner sur la terre, en faisant trembler ses ailes, je poussai des cris, je crus qu'il avait la fièvre. Nous allions dans cette saison cueillir de la centaurée dans les bois, des pensées dans les sillons. Nous distribuions nos élixirs. Moi-même, je ne tardais pas à être atteint du tléau. Mais, l'accès passé, nous ne faisions qu'en rire. C'était là un mal auquel nous ne donnions pas ce nom, tant il était fréquent et inévitable. Les habitants y opposaient une patience, une égalité d'âme qui me gaçjnaient moi-même.
Dans cette profonde retraite, jamais un visiteur, excepté le bon père Pichon , vieux trappiste qui avait presque oublié la parole dans un silence de soixante et dix ans. La Révolution l'avait émancipé, malgré lui, de son couvent, et il ne pouvait s'accoutumer à la liberté. Fidèle image du catholicisme de ce temps-là qui commençait à sortir de dessous terre, le père Pichon , chauve, courbé en deux, allait, la besace sur le dos, faire la quête de porte en porte ; il bêchait son jardin, il labourait de ses mains son petit champ, ce qui le rendait méprisable aux yeux des paysans. Ma mère, quoique non catholique , assistait le dimanche à
Sa HlStClHE DE MES IDEES
Ba messe , à ses prêches , et m'y conduisait avec elle. Cette pauvreté lui plaisait comme un souvenir de l'Eglise primitive. En la voyant entrer dans une église qui n'était pas la sienne, encourager ce bon ermite que l'assistance intimidait, et qui osait à peine ouvrir la bouche, je n'étais certainement pas frappé de cette conduite comme d'une chose singulière. Il me semblait tout naturel que les amis de Dieu se réunissent dans la même église. Sans le savoir, je prenais là une leçon de charité, de tolérance, qui s'est inculquée bien profondément en moi.
Quelle bonne église que celle du père Pichon, pauvre, nue, humble, bègue, ouveiie à tous, comme au temps de l'Évangile ! Quand j'ai vu plus tard rintolérance , j'en ai été scandalisé comme d'un schisme. Et cependant, il avait aussi son intolérance qui lui revenait par intervalles, jusqu'à dire dans ses sermons , en balbutiant : « Mes chers frères, tous ceux qui savent lire sont damnés. » Mais il était au fond si humble , si désarmé , si inoffensif , que ses anathèmes nous faisaient sourire ; il s'en apercevait : nous n'en étions pas moins les meilleurs amis du monde.
Ce serait ici l'occasion de rechercher comment, d'où m'est venue l'idée de Dieu. Quelque effort que je fasse , je ne puis remonter à ce moment
précis. Il m'échappe. Je ne puis retrouver un seul inslanl de mon existence où celte idée, du moins ce nom m'ait été inconnu. Mais si je devais assigner l'époque où il m'est devenu réellement familier, je la placerais dans le doux printemps de Gertines, lorsque, au milieu des fleurs, des abeilles, des demoiselles diaprées voltigeant sur les roseaux, à l'ombre des tilleuls et des saules, je répondais dans le personnage d'Éliacin :
Chaque jour je l'implore,
Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n'est rien !
J'entends tous les jours répéter que la religion naturelle ne peut être une religion vivante, qu'elle laisse sans appui la nature humaine. Au moins devrais-je dire que j'ai vu à cela une exception bien réelle ; car ma mère , qui m'enseigna seule ses croyances, ne me parla jamais d'aucun dogme particulier à une Église. Je reçus d'elle , je ne sais comment, l'idée d'un Père tout-puissant qui nous voyait à toute heure, qui veillait sur nous. Il fallait le prier pour en obtenir la sagesse , et nous le priions ensemble, partout où l'occasion se présentait, dans les champs, dans les bois, dans le jardin, dans le verger, jamais à des moments fixés d'avance.
L'éloquence qu'elle mettait dans ces prières, toutes conçues au moment même, était surpre-
nante , lorsqu'à voix basse , partout où remotion la saisissait , mais le plus souvent le soir, avant qu'on eût apporté la lumière, elle s'élevait en esprit vers le Père commun. Je n'entendis jamais deux fois la même prière. Chaque jour, chaque soir, la prière changeait, suivant le besoin, les fautes de la journée, les tristesses, les angoisses présentes ; car elle m'initiait à toutes ses peines, à toutes ses anxiétés sur l'avenir, et dans ces moments choisis, je comprenais ses chagrms, comme je les comprendrais aujourd'hui. Ces prières étaient des conversations en face de Dieu, sur ee qui nous touchait, elle et moi, de plus près. C'était notre vie de chaque jour exposée, dévoilée devant le grand témoin
La lumière de ces entretiens célestes était si grande , qu'elle m'enveloppait réellement comme d'une révélation. D'ailleurs jamais* un mot d'un rituel quelconque. Jamais une formule officielle d'aucune Église ; tout venant de source, de l'effusion d'une âme inspirée. Moi, catholique, je me trouvais ainsi engagé dans une conversation perpétuelle avec Dieu et je n'avais jamais entendu parler d'ange, ni d'Église, à peine du Christ. Comment cela s'accordait-il avec l'Église du père Pichon ? Je l'ai déjà fait pressentir. Ma mère trouvait en lui l'innocence de cœur d'un ermite des légendes. Il trouvait en elle le respect que lui
refileraient les p.iysans, et il la donnait en exemple à ses ouailles, comme je l'entendis un jour : « Mes paroissiens, leur dil-il, vous ne trouvez pas mes sermons bien faits. Prenez exemple de madame Quinet ! Elle a beaucoup plus d'esprit que vous, sa religion ne l'oblige pas de les entendre, et pourtant elle n'en manque pas un seul. »
C'était là vraiment le prêtre à la croix de bois, au calice de bois. Mais nous seuls, dans le pays, l'aimions et le respections à cause de cette humilité. Pour tous les autres, elle était un scandale et devint une occasion de mépris.
Quelle comparaison pouvais-je faire entre les entreliens tout divins auxquels j'assistais chaque jour et ce que je voyais et entendais dans la chapelle du père Pichon? Dés que la petite sonnerie argentine de sa clochette se faisait entendre le dimanche, j'arrivais bien préparé ; les entreliens de ma mère me suivaient jusqu'au seuil; l'aspect vénérable de quelques vieux paysans à genoux hors de l'église gothique , sous le ciel , au bord des haies d'aubépines, m'imposait. Mais cette impression diminuait à mesure que j'avançais dans rintérieur. Blotti derrière l'autel, avec les anciens de la fabrique, je ne voyais pas même les cérémonies , je ne voyais que le menu détail des cierges, du pain bénit, des burettes. D'abord j'écoutais avec un grand étonnement les chants
latins dans la bouche de nos laboureurs. Je ne comprenais rien, je ne sentais rien, excepté dans les moments de silence complet qui me frappaient par le mystère ! Mais combien les heures machi- *iales qui suivaient me paraissaient pesantes ! Oar les messes du père Pichon étaient interminables, à cause de sa difficulté de lire, de prononcer. J'attendais avec impatience le moment de sortir de ma cachette pour revoir les champs, les bois. L'église était certainement l'endroit où j'étais le moins occupé de Dieu, le moins près de lui.
M'.STOIHi:: DE AIKS IDËiiU» S7
Où m'arréterais-je si je ne suivais ici que mon adoration pour ces lieux ? Je ne m'arrêterais pas. Je raconterais l'histoire de chaque chaumière, de chaque champ, de chaque arbre. Garje les connais tous, comme ils me connaissent moi-même. Si la terre entière devait se flétrir, il me semble toujours que ce coin serait épargné, et qu'il garderait son innocence première.
La plus grande impression, la plus forte que j'aie reçue des choses en ma vie, a été de revoir ces lieux en 1839, après cinq ans d'absence. Je savais que la maison et les champs avaient été vendus, qu'ils appartenaient à des maîtres étrangers, mais je n'avais voulu rien savoir de plus. Me trouvant dans le voisinage, je me hasardai à les revoir. Je pris une voilure et me fis conduire à Certines. A un quart de lieue de la maison, je mets pied à terre, je traverse le petit bois qui me cachait la vue. Je m'avance sur la lisière du taillis, de manière à découvrir en plein cette maison chérie. Je lève les yeux. Je vois une pelouse
QCI.NET. — HISTOIRE DE iËS IDÉE?. 4
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verte, unie, mais pas un seul pan de mur, pas un arbre même. Je crois m'être trompé. Je m'oriente. Mais non, voilà bien la planche jetée sur le ruisseau. Je la traverse, voiLà de l'autre côté le chemin herbu qui monte vers le jardin. Je le suis. Mais le jardin a disparu comme la maison ellemême! A la place de tout cela, un tas de pierres roulées. Je m'assieds sur ce tas de pierres. Une paysanne sortie d'une maison voisine s'approche de moi; elle m'avait reconnu. Nous pleurâmes tous deux ensemble. De ce jour-là je me sentis déraciné sur la terre. J'appartenais à l'orage ; il pouvait me prendre et m'emporter où il voudrait. Ah ! que la fortune a bien fait de m'arracher à temps de ces fortes racines! Qu'elle a bien fait de m'ôter peu à peu ce qui m'était le plus cher, puisqu'elle voulait m'ôter mon pays même ! Que deviendrais-je aujourd'hui si j'avais laissé derrière moi tous ces enchantements attachés aux lieux, aux choses, aux arbres même qui faisaient comme une partie de mon cœur? Je me retournerais vers eux, je les appellerais ; ils m'attireraient par un charme invincible ; je voudrais les revoir encore une fois, car je les revois souvent en songe ; et Dieu sait où s'arrêterait ce mal du pays qui va, dit-on, quelquefois jusqu'au délire. Mais heureusement, les choses que j'aimais le mieux ne sont plus; elles ont été toutes effacées delà
terre, pour que je n'eusse pas à les regretter. Celui qui a abattu de son marteau ma maison paternelle m'a affranchi. Je puis trouver partout un tas de pierres roulées pour m*y asseoir et y pleurer. Chaque année, Thiver nous ramenait à la ville. Mon père ne pouvant guère supporter le bruit des enfants, je fus mis en pension chez un professeur de mathématiques, très-savant homme qui consentit à me prendre, quoiqu'il n'eût pas d'autre élève. Étant seul chez lui, je fus traité comme un enfant de sa famille et cent fois mieux. Car mon maître, exigeant pour les siens, dur même, montra pour moi une douceur inaltérable. Jamais un châtiment, ni même un reproche. Ma seule peine était l'excessive sévérité que Ton témoignait au fils de la maison, Jules, que le père voulait pousser dans les mathématiques. La conscription fut une délivrance pour cet honnête garçon qui eut ma première amitié. Nous lui fîmes la conduite sur la grande route du pont d'Ain, L'année suivante nous apprîmes sa mort. Il avait été tué à léna. C'est la première mort dont j'entendis parler et qui me toucha. Jusque-là l'idée de la mort n'avait jamais approché de moi. J'y croyais à peine. Elle nous laissa un assez long sursis, avant que j'entendisse de nouveau parler d'elle. Je restai longtemps avant d'être bien convaincu que, moi aussi, je dusse mourir un jour.
La méthode qu'employa avec moi mon mathématicien mérite assurément que je la signale ici. 11 m'apprit à la fois à lire et à écrire, tantôt sur le sable dans le jardin, tantôt à la craie sur son grand tableau noir, sans que je visse jamais ni livre, ni papier, ni plume, ni encre. Je sus ainsi écrire longtemps avant de savoir lire, et cela jetait ma mère dans de singulières alarmes ; car elle ne se lassait pas de demander à mon maître s'il croyait sincèrement que je pusse apprendre à lire. A quoi il répondait, ce me semble avec beaucoup de raison, que l'on avait vu nombre de gens ne pas savoir lire, mais qu'on n'en avait pas encore vu qui, sachant écrire, n'aient pas fini par apprendre à lire.
A peine avais-je débrouillé mes lettres, il me jeta dans le latin, mais tout cela en se jouant, au milieu des gâteaux cachés sous les arbres de Bouvent. Il s'ensuivit que je savais écrire avec toutes sortes de choses couramment, excepté avec une plume. Aussi me trouvant dans les vendanges à Jasseron, à l'âge de cinq ans, chez M. Riboud, et n'osant me confier aux grandes demoiselles de la maison, je m'adressai au cocher Virieu ; je lui demandai des allumettes de chanvre. A son grand étonnement, je taillai ces allumettes avec son couteau et j'écrivis sous ses yeux, dans l'écurie, à ma mère une lettre très-lisible qu'il porta le len-
demain à la ville et qui fit certainement quelque honneur à ma mélhode. Bénie soit la mémoire du savant homme qui m'épargna tous les soucis, toutes les larmes qui accompagnent ordinairement la première instruction des enfants !
Il ne me fil pleurer qu'une seule fois en sa vie, mais à me désespérer, et ce fut par l'obligation de le quitter. Qui jamais eût pensé qu'un homme si sage, si savant, si vraiment philosophe, était fou? Malheureusement, il l'était par accès, sans que rien l'eût trahi jusque-là au dehors. Mais ce moment arriva. Gomme il faisait visite à ma mère, sa frénésie le saisit. Il s'élance, lève sa canne sur elle; il allait la frapper, lorsqu'un ami qui se trouvait en tiers l'arrête, le désarme et le ramène tout écumant chez lui. Le lendemain, les excuses arrivèrent, les aveux, le désespoir. Par bonheur, le secret était en bonnes mains, quand un seul mot eût perdu ce digne homme qui a marqué depuis dans l'enseignement et même dans la science. Il fut décidé que le terrible secret serait gardé; il l'a été si bien, si religieusement, que je ne l'ai appris que de longues années après; et alors il était sans danger ; car mon maître, retourné dans son pays, y était mort, et sa famille éteinte.
Au moment où l'éclat se fit, ma mère voulut que je ne perdisse rien de mon respect pour l'homme
vénérable auquel je devais les premiers éléments. Plutôt que de le rabaisser à mes yeux, elle aima mieux me désespérer. On me relira de chez lui, mais, injustice magnanime ! on me fit croire qu'il ne voulait plus de moi, que je ne répondais pas suffisamment à sa bonté. Bref, je devais me croire congédié, et je le crus.
Cette nouvelle fut terrible pour moi. Le désespoir que j'éprouvai de quitter ce bon maître fait son éloge plus que tout ce que je pourrais dire. Je cherchais quelle faute j'avais commise envers lui, envers sa digne femme, envers la bonne Amélie, sa fille ; je me sentais déchiré de remords sans savoir quelle était ma faute. Au moment où je reçus la fatale nouvelle , je conjuguais à haute voix sur l'escalier le verbe gaudeo, je me réjouis. Cette conjugaison est devenue une date dans ma vie. Je n'entendrai jamais prononcer ce mot sans que toute cette histoire me revienne dans le moindre détail. Plus tard, quand le secret me fut révélé, le verbe gaudeo resta toujours entre nous une expression d'ironie, que nous appliquions aux plus tristes fatalités de la vie.
Le premier usage que je fis de mon savoir fut de lire les contes de fées. Je les recevais un à un dans de petits volumes bleus, bariolés, et j'avais tout le temps nécessaire pour m'approprier le fond de l'une de ces histoires, avant de passer à une
autre. 3i je croyais réellement à Texistence de tous les petits êtres enchantés qui peuplent le monde des fées, c'est ce que je ne puis dire. Mais je croyais du moins à la magie, et assez pour tenter très-sérieusement de Texercer pour mon compte. Je croyais à la vertu des belles pierres brillantes. En voyant les veines de nos cailloux de granit étinceler au soleil, je pensais avoir ie secret de ces métamorphoses que j'admirais tant dans mes contes de fées. Quoique nous eussions toujours de beaux jardins, ceux de Feuille, un vrai Jardin des Plantes, ceux de Meillonnaz, je semais sur le bord de nos fenêtres des jardins en terrasse que je plantais régulièrement de brins d'herbe et de jasmin en guise d'arbres; il me semblait que ces brins d'herbe allaient, au contact de mes pierres enchantées, se métamorphoser en magnifiques bosquets, tels que ceux du prince Charmant. Je voyais déjà cette métamorphose s'opérer. Il n'y manquait que l'oiseau bleu, le sansonnet, et les petites fées, qui ne voulurent jamais apparaître.
Une autre lecture de ce temps-là fut celle des Petits Orphelins duhameauAl m'en reste une grande impression de pitié et même de terreur. Je ne pouvais entrer dans les ruines du vieux château de Montmort, sans voir la terrible châtelaine errer dans les décombres à la poursuite des deux petits
infortunés avec lesquels je m'étais entièrement identifié. J'aurais pris ces vieilles ruines en horreur, si je n'y avais trouvé un jour des lambeaux de tapisserie où était figurée la vie de don Quichotte et de Sancho Panga.
Jamais peut-être enfant ne fut entouré de personnes d'un caractère plus opposé. Ma grand'mère appartenait à une famille du parlement du Dauphiné, Prost de Royer. Très-j abusée, très-persécutée par sa mère, elle avait été enfouie jusqu'à trente ans au couvent. Elle y avait rongé son frein jusqu'à son mariage avec mon grand-père, Philibert Quinet, maire de Bourg, que je n'ai pas connu. De ce long souvenir du couvent, elle avait gardé une sévérité implacable. J'ai vu mon père in^ terdit devant elle, à plus de cinquante ans. Je pourrais citer des exemples de son système d'éducation, qui sembleraient incroyables aux hommes de nos jours; qu'il me suffise de dire que deux fois par semaine elle faisait venir chez elle un garde de ville pour fouetter les trois enfants. S'ils étaient sans reproche, le châtiment comptait pour les làutes à venir.
A trois ans encore, au moindre pleur, elle enfermait mon père dans un tiroir de commode. A dix-huit, elle fit arracher un matin toutes les tleura
qu'il cultivait avec passion. En revanche, il scia la nuit, par le pied, tous les arbres fruitiers du jardin. Après quoi, il ne restait plus qu'à s'enrôler. C'était le temps des volontaires de 9â. Il s'enrôla dans le bataillon de l'Ain et partit. Le mariage de mon père ne fit que suspendre la brouilierie. Dans sa visite de noce, ma mère voyant de loin un tableau du Christ suspendu au mur, demanda quel en était le sujet, car elle avait la vue, basse : « C'est un Dieu, madame, que vous ne connaissez pas, » répondit une voix inflexible. Ma mère se tint pour offensée et n'y retourna plus. Le jour de ma naissance, on me porta chez cette terrible personne. Elle jeta un regard complaisant sur moi, et il lui échappa de dire : « Il aura de l'esprit. » C'est sur ce frêle, incertain présage que la réconciliation se fît. Aussi y resta-t-il toujours beaucoup de froideur et d'instabilité.
Telle que je viens de la dépeindre, l'air imposant, les traits grands, beaux, fiers, cette redoutable grand'mère, impassible comme un parlement assemblé, avait une sensibilité exquise pour la beauté, à ce point qu'elle ne pouvait conserver à son service une personne qui n'eût au moins les traits réguliers et corrects. C'était chez elle la première condition de tout engagement. Elle aimait avec passion les tableaux, les gravures , dont ses appartements étaient remplis. Surtout elle avait une véritable
idolâtrie pour la beauté dans la parole. Elle a été certainement une des premières de nos provinces à s'engouer du Génie duchrislianisme. Elle ne pouvait citer une certaine phrase descriptive sur le cri de la hulotte sans fondre en larmes. Dans sa vieillesse, la terreur de l'enfer attrista ses derniers jours. La rigidité qu'elle avait eue pour les autres, elle l'exerça contre elle-même.
De cette première éducation, mon père garda la sévérité, non dans ses actions, qui ne furent jamais rigoureuses, mais dans ses regards, dans son attitude, dans ses paroles, par lesquels il tint ses enfants toujours à une grande distance de lui. N'ayant point connu les caresses, il ne les fit point connaître aux autres. Quoiqu'il eût embrassé toutes les idées nouvelles, il était resté l'homme d'un autre siècle, par l'austérité qu'il portait dans l'éducation. Encore n'avait-il retenu des anciens temps que le côté négatif, l'aversion de toute familiarité, mais non la rigueur des peines. Je ne craignais pas avec lui le châtiment, car il ne me punissait guère; mais je redoutais sa froideur. Ses grands yeux bleus errants sur moi m'interdisaient sans qu'il parlât. Sa moquerie me glaçait ; je restais muet, immobile, sans savoir que craindre, mais avec la quasi-certilude de déplaire, et cette certitude me rendait désagréable pour lui seul, tant j'étais paralysé par son regard. Si j'eusse pu
rompre cette glace et m'élancer vers lui, assurément il m'eût bien reçu, non par des démonstrations équivalentes , qui n'étaient pas dans sa nature, mais avec une bonté réelle. Et cette idée ne me vint jamais. Elle ne pouvait me venir ; car lui présent, je ne pensais pas, je ne sentais pas : j'étais tout à la crainte de déplaire. Gomme il avait heureusement l'esprit élevé, pénétrant, il comprenait tout cela, sans en rien dire, et ne me jugeait pas sur ce que j'étais avec lui. Vif, impatient comme tous les hommes de ce temps-là, qui ne pouvaient souffrir ni obstacle ni retardement à leur volonté, mais humain, juste, droit, il n'exigeait de moi que ce qu'il me donnait lui-même.
Voyant qu*il n'avait pas ce qu*il fallait pour m'apprivoiser, il résolut très-sagement de ne se mêler en rien de ma première éducation ; il s'en remit entièrement à la sagesse de ma mère, pour laquelle il avait une déférence qui allait jusqu'à l'admiration. Il fallait que cette admiration fût bien profonde, puisque avec un naturel de salpêtre, il lui montrait en toute chose une déférence, une douceur, une égalité d'humeur qui ne se sont pas démenties un seul instant jusqu'au dernier jour de sa vie.
Aussi est-il vrai qu*il avait rencontré en elle une personne bien rare, et j'ose dire admirable. En même temps qu'elle avait l'esprit du dix-hui-
tième siècle dans toute sa fleur de malice, de gaieté, elle avait la raison la plus solide ; au milieu de cette malice enjouée, des retours de mélancolie sans bornes, un enthousiasme sacré pour tout ce qu'il y a de grand, de fier sur la terre. Son père, M. Rozat, du midi delà France, l'avait associée tout enfant à sa vie voyageuse de secrétaire d'ambassade, qui dut la mûrir de bonne heure. Quoique Française de naissance, de race, de cœur, d'esprit, de manières, autant qu'on peut l'être, elle était calviniste. Élevée à Géligny, près de Genève, et à Versailles, elle réunissait dans un mélange unique la solidité des principes genevois avec le naturel élégant, la hardiesse d'idées, la curiosité inquiète de l'ancienne société française, dont elle avait entrevu, enfant, les derniers restes. Les évéques de Versailles s'étaient amusés à vouloir la convertir au milieu des fêtes. Ils ne s'attendaient guère à trouver dans cette petite fille de dix ans un controversiste achevé. Sa théologie de Genève, qu'elle maniait avec une imperturbable dextérité, divertit les princes de l'Église, mais ne leur laissa rien gagner sur elle. Le temps le plus heureux de sa vie, le plus calme, le plus regretté, disait-elle, avait été l'année de la Terpeur, lorsqu'à douze ans, en pension à Versailles, seule, au milieu de ses études chéries, elle apprenait le dessin qu'elle aimait passionnément. La
Terreur passa auprès d'elle sans qu'elle s*en aperçût. Revenue en Suisse avec son père, alors maire de Versoix, elle connut madame de Staël au château de Crans. L'admiration qu'elle éprouva dès lors pour la personne, pour les écrits, pour les vues nouvelles de madame de Staël, se joignit à tous les contrastes qui se réunissaient déjà en elle. Au reste, sa figure ressemblait à son esprit : de grands yeux noirs, vifs, profonds, qui jetaient des éclairs, un beau front encadré de longs cheveux noirs bouclés, des traits charmants, la grâce même. Telle était celle à qui mon éducation fut remise. Que cette éducation n'ait pas produit de meilleurs fruits et surtout plus brillants en de pareilles mains, c'est ce qui m'étonne chaque jour davantage.
J'avais aussi près de moi une sœur de mon père. Chez elle les mêmes causes avaient produit des résultats entièrement différents. Le souvenir de ce qu'elle avait souffert étant enfant l'indignait contre toute sévérité et même contre toute justice. Elle se faisait un devoir de conscience rigoureux, absolu, de gâter quiconque entrait dans la vie, et moi plus que tout autre. Elle m'eût laissé mettre le feu à sa maison plutôt que de me contrarier. Son grand, son unique souci était d'être l'exacte contre-partie de sa mère, à quoi elle réussissait merveilleusement. Elle se vantait que Ton eût dé-
pensé pour son éducation quatorze livres et demi, et elle sentait bien que c'était là une de ses mille grâces. Car c'est peut-être la seule personne dont l'esprit original, vraiment prime-sautier, ne dut absolument rien à la culture. Charmante, belle même dans sa jeunesse, et ayant trouvé à cause de cela grâce devant sa mère; grande, svelte, l'air d'une biche effarée, quoiqu'elle eût vu le monde, il n'avait eu aucune prise sur elle. Elle avait tous les instincts de la vie première : l'horreur de tous les jougs, le goût de toutes les révoltes, l'exécration du convenu, l'adoration de la campagne, des landes incultes, des maisonnettes dans les bois (et elle en avait toujours de charmantes), de la liberté des champs, de la solitude des forêts. Elle aimait tous les animaux, principalement les plus laids, parce qu'ils étaient les plus disgraciés, les plus injustement traités par la nature. Elle apprivoisait pour moi jusqu'à des crapauds, qui la suivaient, en jetant leur cri mélancolique, dans son salon de Certines, où elle me ménagea un soir cette surprise, à mon grand effroi d'abord, puis bientôt à ma grande joie. Sa vie semblait être de m'épargner tous les maux qu'elle avait endurés, de me faire tous les plaisirs qui lui avaient manqué.
Avec ma grand'mère, j'étais dans la stupeur, avec mon père dans la crainte et la réserve, avec
ma mère dans une joie parfaite qui ne me laissait rien désirer.
Quant à ma tante, elle voulait être mon jouet et elle l'était. C'est elle que j'attelais à ma charrue; je lui mettais le joug, je la pressais de l'aiguillon. C'est elle qui creusait mon sillon dans le jardin, et quand, au bout du sillon, elle se retournait et me demandait : « M'aimes-tu ? » je lui répondais : «Il faut bien aimer tout le monde. » Elle était heureuse de cette réponse et la trouvait adorable.
Il ne me manquait plus qu'un être plus faible que moi, à aimer et à protéger. La naissance de ma sœur me surprit comme un miracle. D'où venaitelle? qui l'avait apportée? Et une fois sur cette pente, je ne m'arrêtais pas. Comment se font les enfants ? Où sont-ils avant de venir au monde ? Comme je ne me lassais pas de répéter ces questions et que je ne laissais de repos à personne, une servante me fit une réponse qui eut le mérite de satisfaire complètement ma curiosité éveillée sur l'origine des êtres. D'après cette ge^ nèse, les enfants étaient faits avec de la farine de pur froment bien détrempée ; on n'en prenait que la fleur. On les faisait chauffer doucement sur un petit feu de cendre. Ceux qui étaient trop roussis devenaient noirs comme l'encre, c'étaient les nègres. Mais c'est ce que l'on évitait en les retournant de temps en temps sur le côté: il fallait
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beaucoup de patience pour éviler qu'il ne fussent brûlés. Moyennant quoi, ils se mettaient tout d'un coup à se lever et à appeler en criant. 11 n'y avait plus alors qu'à les baptiser. Cette explication, qui satisfit pleinement ma raison, ne vaut-elle pas bien le limon de Prométhée, les pierres de Deucalion ou la côte d'Adam?
La cérémonie du baptême est restée gravée dans mon souvenir. Je me vois encore marcher en tète du cortège avec trois enfants, nés dans la même année que moi.
Nous traversâmes la ville portant chacun ul grand cierge, et les cloches sonnaient. Ceux qui étaient à ce cortège vivent encore, mais combien séparés parte hasard, parles choses, par le vent du siècle! N'est-ce pas comme s'ils vivaient sur des planètes différentes ? Le moindre souffle qui s'élève de terre suffit pour disperser les âmes humaines à tous les bouts de l'horizon. A peine se sont-elles entrevues face à face, elles se quittent sans même qu il y ait d'adieu, et elles ne se retrouvent ni us !
geiNtr. — jiistoire dk uEg loiîti.
54 HlbTOlKi^ ^a Uhb li>£UI»
Le premier nom que je connus fut celui de Volaire, et voici comment je l'appris. Je demandais quelle était la personne qui avait le plus d'esprit au monde. Ma mère me répondit : « C'est un vieux monsieur qui s'appelle M. de Voltaire. » Sur cela, je restai persuadé que ce monsieur demeurait dans la même ville que nous. Je le cherchais des yeux, quand nous sortions, aux fenêtres, sur le seuil des portes. J'étais un peu blessé qu'il ne nous fit pas de visite; mais je mettais cette négligence sur le compte de son grand âge. Peut-être avait-il la goutte, peut-être était-il infirme comme ma grand'mère. Je connus ainsi le nom de Voltaire sous l'Empire, fort longtemps avant de connaître celui de Napoléon.
Le hasard ne fut pour rien dans celte dillerence. Elle eut une cause toute morale ; et pourquoi ne la dirais-je pas, tout incroyable qu'elle paraisse ? Mon père haïssait le maître du monde d'une haine qui n'a peut-être jamais été égalée. Il ne pouvait l'entendre nommer sans frémir, sans pâlir d'indi-
gnalion, de colère et môme de mépris. Car il est le seul homme que j'aie vu mépriser celui que tout le monde admirait.
Non-seulement mon père ne pouvait entendre parler de lui, il ne pouvait se résigner à le voir ; et il donna de celte répugnance invincible un exemple assez rare pour mériter d'être cité. Il était commissaire des guerres, c'est-à-dire un roseau dans la main de Napoléon. Voici comment il entendait avancer dans les bonnes grâces de celui sous qui la lerre tremblait. La visite de l'Empereur, au milieu de loule sa gloire, dans le temps où il marchait sur la tète des hommes, est annoncée à notre ville. Tout ce qui respire est convoqué cà la préfecture. On attend dès l'aube du jour. L'Empereur arrive enfin. Il entre : « Le commissaire des i,^uerres ! » demande-t-il de sa voix la plus claire. Et il promène ses regards autour de lui. Les rangs s'ouvrent, on appelle. Point de réponse. Le commissaire des guerres est allé à la campagne, à Gei'tines, chasser au filet. Il n'a point cru nécessaire de se déranger pour cette occasion. Que l'on juge si malgré tous ses talents inconleslables (car il était au premier rang) un tel homme élait appelé à faire grande fortune sous un tel maitre.
Mon père appartenait à celte sorte d'hommes, rares déjà sous le Consulat, presque introuvables sous l'Empire et qui me semblent entièrement dis-
parus. Ils tenaient des temps prodigieux qu'ils avaient traversés une croyance absolue à la puissance de la volonté. Pour eux rien d'impossible, ou même de difficile. Toute hésitation devant l'impossible les irritait, comme une désobéissance ou un démenti. Quand cette énergie prenait sa source dans Tàme, elle lui communiquait une fierté indomptable. A ce petit nombre, l'apparition d'un mai Ire causa une aversion que ne diminua aucune victoire, aucun triomphe de la force. Jusqu'à la dernière heure, mon père du fond de son obscurité lutta contre le vainqueur, de puissance à puissance, d'àme à âme. Car il le détestait, comme une âme libre peut détester le Destin. Il exécrait tout en lui, la voix, le geste, le regard. Une lui accordait ni génie, ni talent, ni figure, à peine la face automatique du soldat. Plus la fortune courtisait le grand homme, plus mon père se retirait de lui. Il ne fut désarmé dans cette haine implacable que par les défaites. Alors il se tut. Les désastres consommés, il alla même jusqu'à le défendre. On n'entendit plus un mot de blâme sortir de sa bouche. La pitié fut plus forte que la haine. Peut-être aussi que le combat de l'orgueil avait cessé.
Chez ma mère, l'aversion était la même, quoiqu'elle prît sa source dans le seul sentiment de la hberlé perdue. L'orgueil n'y fut pour rien. De cet accord de mes parents, s'ensuivit quelque chose
de singulier. Soit prudence, soit scrupule de m'apprendre trop tôt à haïr, ils gardèrent devant moi le silence le plus complet sur l'Empereur. Voilà comment j'ignorai si longtemps son nom, que je fus obligé de découvrir moi-même ; et de ce côté il y a dans ces années un grand vide pour moi. Mais dans celte ignorance, ma liberté fut respectée, et il ne me manquait plus que d'entendre parler de Napoléon pour devenir bonapartiste dans une maison où on l'était si peu.
Quelle idée pouvait se faire un enfant des énormes événements qui se passaient alors dans le monde? Tout grands qu'ils étaient, le bruit m'en arrivait à peine. Voici, je crois, la première impression durable que j'en reçus. Un homme en deuil monte lentement, mystérieusement les escaliers. A sa suite, on me conduit dans une salle où était étendu sur des cordes un uniforme d'officier troué d'une balle. Cet uniforme teint de sang était celui d'un de mes oncles, tué en Espagne au siège de Girone. Ma mère, qui maudissait cette guerre, retint encore sa haine, et ne fît servir en rien ce spectacle à ses passions. Quant à tous les autres, ils parlaient peu des événements, si ce n'est pour applaudir.
J'atteignis ainsi ma septième année à la campagne, et j'ai pour m'en assurer une date morale qui ne peut me tromper. Dans un de ces entretiens que ma mère avait avec Dieu, en ma présence, elle m'avait averti qu'à partir de ma septième année j'étais responsable de mes actions. Désormais toutes mes fautes retomberaient sur moi. Grâce à cet avertissement, je me tins sur mes gardes. Pendant quelques jours je fus en effet sans reproches. Mais enfin je m'en attirai un, je ne sais lequel, et le sentiment de ma chute, (jui me parut irrévocable, m'exaspéra. J'aggravai ma faute par le dépit de l'avoir commise, car je n'y voyais aucun remède. J'entrai en révolte pour la première fois. Le remords ne se fit pas attendre. Ce fut un désespoir sans bornes, que personne ne pouvait apaiser. J'errais le jour entier sur la galerie extérieure ; quand les paysans passaient et s'approchaient, je criais d'une voix lamentable, en m'arrachantles cheveux : Je suis damné! je suis damné!
Les paysans ouvraient de grands yeux; mes
HISTOmE DE ÎITES IDEES 59
tantes, ma mère, les gens de la maison cherchaient en vain à me rassurer. A tout je répondais : Je suis damné l
Que ne fallut-il pas pour apaiser ce cri d'une conscience qui s'éveillait pour la première fois! J'eus besoin de beaucoup de temps pour comprendre qu'une faute commise peut être effacée. Il m'avait été bien plus facile et plus naturel d'accepter du premier coup l'éternité des peines.
Après cet événement, celui qui marqua pour moi cette année fut une maladie qui faillit m'emporter. C'était une fièvre typhoïde qui fit mourir neuf ou dix enfants du voisinage, et quelques-uns dans notre maison même. Je vis passer sous nos fenêtres l'enterrement de l'un d'eux sans faire au cun retour sur ce qui m'attendait. Pendant un sommeil mortel dans lequel j'étais plongé depuis plusieurs jours, un de mes camarades s'approcha de mon lit ; il se contenta de dire en me voyant : € Il n'en a pas pour longtemps ! » Je sortis pourtant de cette léthargie, et j'en sortis sauvé, grâce aux soins prodigieux qui m'entourèrent. Quels accents de joie saluèrent ce réveil! Je les entends encore ! C'est à cette joie que je compris d'où je sortais. Je vois encore ma mère et la bonne Babet montées debout sur des chaises chanter à tue-tête : Au point du jour ! Que n'espérait-on pas alors et
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de moi, eL des choses et de cette aube qui recommençait à luire !
A peine sorti de mon lit, on me montra la comète de 1811. Elle était alors dans tout son éclat et me semblait briller pour moi. Ce temps de convalescence m'apparaît aujourd'hui comme un des plus doux de ma vie. C'était comme une naissance nouvelle dont j'aurais eu conscience. Et comme je jouissais d'aimer et d'être aimé ! Je ne voyais pas une créature, pas une chose qui ne semblât se réjouir de ce que j'étais resté avec elle dans le monde. Même ma grand'môre si austère, si redoutable pour nous autres enfants, que je n'avais jamais vue .se dérider, sourit en ce jour d'un sourire étrange. Elle fut charmante, si ce mot peut convenir à une personne qui nous terrifia toujours par sa seule présence.
Nous allions quitter ma ville natale et le pays où j'avais vécu jusque-là. Je me faisais mille tableaux plus ravissants les uns que les autres du pays inconnu où nous allions nous établir. Dans la faiblesse où j'étais réduit, il n'était plus question pour moi d'écoles ou de collèges, que j'avais à peine entrevus. Que de motifs de bonheur! C'est dans l'automne de 1811 que nous partîmes de Bourg pour la petite ville de CharoUes.
Aujourd'hui, après un demi-siècle, après toui ce que j'ai vu, senti, enduré, me plaindrai-je
d'avoir été sauvé? Regretterai-je qu'on m'ait fait
<orlir (Je ce sommeil léthargique, commencement de la mort? Non, je ne mnudirai pas la vie, parce que dans ces premières années j'avais déjà pris goût à la justice. On m'avait appris à i'aimer; elle m'a tenu compagnie dans les bons et dans les mauvais jours, cl m'a empêché de connaîlre l'ennui, le vide, pnssion de ceux dont elle n'a jamais rassasié le cœur.
DEUXIÈME PARTIU
Combien le moindre changement de lieux Laisse de traces profondes dans la mémoire, dans ia vie d'un enfant ! Ce départ fut pour moi, non pas seulement une date, mais une ère universelle dans laquelle le monde prit une autre forme. Il est certain que les lieux que nous allions liabiter différaient beaucoup de ceux que nous quittions. Depuis ma naissance, j'avais eu devant les yeux un rideau de montagnes qui avaient, excité en moi le désir continu de voir ce qui était au delà. Ce rideau était tombé ; un autre l'avait remplacé ; après celui-là un troisième ; premier sentiment de l'inaccessible ! Au lieu de nos plaines, d^s monticules, des ravins, de vastes prairies en pente ; puis j'avais au bout du jardin une eau courante et pro-
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fonde, moi qui n'avais vu quo des ruisseaux stagnants. Je me senlis transporté dans une autre planète. En même temps que je jouissais avec délices de la nouveauté des objets, j'avais peine à me retrouver moi-même. Au milieu de cet universel changement, les. hommes ne me semblaient guère moins différents que les choses.
Au lieu des paysnns, au milieu desquels j'avais surtout vécu, ce n'étaient plus que soldats qui allaient rejoindre leurs corps. Nous en avions toujours deux ou trois à loger; et c'est d'eux, je pense, que je reçus mes premières idées delà vie publique. Au moins est-il sûr qu'ils me parlèrent les premiers des armées étrangères. En écoutant ces soldats, je ne doutais pas qu'à la première rencontre ils ne missent en poudre l'ennemi. A chaque nouvelle qu'ils me donnaient, je me hâtais de la porter à mes parents, bien étonné de les voir réduire à leur juste valeur ces prises de quelques caissons, où je mettais le salut de la France. Car, dès ce temps, ce nom de France avait toute sa magie pour moi. J'en dus la première impression saisissante à ces soldats isolés, dont chacun me semblait un Turenne; or, j'avais d'autant plus sur le cœur l'histoire de ce grand homme, que l'ayant méritée en prix et l'ayant tirée au sort, je la manquai, ce dont je ne me suis pas encore consolé.
Il nous vint un caporal de l'ilo de Cabrera, où il avait été prisonnier de guerre des Espagnols. Que sa terrible histoire m'a coûté de larmes et d'insomnies! Par bonheur, il ne se lassait pas plus de la raconter que moi de l'entendre. Pendant ^u'û nettoyait sa giberne ou qu'il m'apprenait l'exercice, il revenait à cette île nue, déserte, où j1 avait été jeté lui et ses compagnons.
A peine avait-il fini : a Encore une fois ! » lui disais-je.
Alors il laissait sa giberne et, prenant sa pipe, il recommençait son récit.
C'était d'abord un rocher effroyable perdu entre le ciel et l'eau, et au milieu de la mer, sous un ciel brûlant, pas une goutte d'eau à boire.
Une fois par semaine une barque leur apportait quelques racines, un peu d'eau ; et c'est pour cette misérable nourriture qu'ils comptaient les jours et les heures.
Avant le lever du soleil, ils attendaient muets, assis sur le rivage, que la barque reparût. Souvent le jour passait sans qu'elle se montrât, et la faim rendait les nuits plus cruelles encore que les jours.
Enfin la barque manqua tout à fait, et quelles scènes suivirent alors ! Tous les couteaux jetés dans la mer, de peur qu'ils ne se tuassent les uns lesjautres et ne se mangeassent entre eux. Une
seule hache gardée au sommet d'un rocher, pour dépecer le biscuit de mer, s'ils devaient en recevoir jamais.
« Et vous n'êtes pas mort ! » m'écriais-je. Et je louchais son sac, ses cartouches ; tout ce petit mobilier plein d'odeur de poudre me semblait autant de reliques.
Le caporal s'interrompait alors pour me découvrir son bras ; il me montrait les tatouages dont il s'était marqué l'avant-bras dans l'oisiveté de l'ile. G'étaienl des dessins bleus, violets, de Heurs étranges, d'arbres, de barques, au miheu desquels un aigle couronné prenait hardiment son vol.
Gomment ne pas être tatoué? Rien ne me semblait plus beau que de porter ainsi un aigle violacé dans ses propres veines. Je voulus en avoir un. Le caporal de Cabrera savait tatouer. Il nous manquait du vermillon, nous en trouvâmes, nous nous mimes à l'œuvre. Je supportai assez bien les innombrables piqûres d'épingle qu'il me fallut endurer. Mais la lenteur de l'opération, qu'il faut incessamment recommencer, me rebuta. Puis d'autres objets se présentèrent. Je n'eus ainsi dans les \eines qu'une ébauche d'aigle tatoué, que les années ont même fait entièrement disparaître*
Au milieu de ces conversations soldatesques (ei ne m'est jamais arrivé d'entendre de la bouche \e ces hommes un mot qui pût ternir l'imaginaion d'un enfant), apparaissait un personnage que ne pouvais m'expliquer. C'était un conveutionie\ de la Montagne, d'un grand et charmant jprit, compagnon de Saint-Just dans sa mission mx lignes de Wissembourg, Baudot, qui avait lécouvert Hoche et agrandi la France jusqu'au thin. Œil d'aigle, bouche souriante, grand habit "hoir, bas de soie, il venait chaque jour passer deux heures chez mes parents. Jamais il ne parlait de la Révolution. C'était là aussi un sujet interdit, soit qu'il craignit de ne pas être compris, soit que lui-même fût importuné de ses souvenirs. Je l'entendis pourtant dire un mol qui me frappa : « D'autres hommes ont la fièvre pendant vingtquatre heures ! Moi, madame, je l'ai eue pendant dix ans. » Quelle pouvait être cette fièvre? Ce mystère m'attirait. Car le silence profond gardé sur les plus grands événements par ceux même
qui les avaient faits était alors un des traits de la France. Si j'interrogeais, on me répondait tout bas par le mot de Terreur. Je supposais alors des histoires effroyables ; mais en rencontrant le lendemain sur l'escalier cette môme figure si gracieuse, si souriante, charmante, la plus aimable peut-être que j'aie vue, je ne savais plus que penser.
Jusque-là je ne connaissais guère que de nom les collèges. Celui de la petite ville que nous habitions servait de magasin de fourrage, dans les temps de passage de troupes ; il ne nous était ouvert que lorsque le foin manquait. Dans ces moments de disette, nous avions pour maître un vieux capitaine de dragons, homme de cœur, éloquent même. J'avais pour le latin un éloignement qui touchait à l'horreur ; il se trouva qu'il avait le même sentiment que moi. Quand il y avait classe, chose rare ! le temps se passait à revoir les manœuvres de cavalerie, qu'il figurait très-bien avec nos rudiments en colonnes par pelotons, ou déployés en • bataille sur la table. Il nous enseignait aussi comment, dans la rude campagne de 1799, son cheval se trouvant épuisé, il lui avait rendu la vigueur nécessaire en l'abreuvant du vin des ennemis. Enfin le moment arriva où cet enseignement même ne fut plus possible. Les provisions de foin, d'avoine, d'orge, ayant été refaites au commencement
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de 1812, encombrèrent le vieux couvent qui nous servait de collège ; nous y gagnâmes la liberté.
On me chercha pourtant quelque instituteur. Il y avait justement dans notre petite ville un bon vieux prêtre, d'abord assermenté, puis délié de ses vœux, puis marié, ce qui causait une horreur indicible même aux esprits forts de la Révolution. Il avait ouvert une petite école ; bientôt il fut forcé de la fermer, et on le laissait très-charitablement mourir de faim, comme Grainville, lui et sa vieille femme. Ma mère entreprit de vaincre ce préjugé et cette inhumanité. Elle crut que son exemple entraînerait quelque autre à l'imiter. Elle m'envoya bravement et avec une certaine solennité chez ce vieillard, qui, malheureusement, se trouva aussi bègue que le père Pichonetdeplus un peu sourd, mais le meilleur homme du monde. Il ne put guère être question entre nous de latin, car il ne connaissait de Virgile que V Enéide travestie de Scarron, dont il me fit goûter quelques morceaux.
Et l'ombre d'un cocher, qui brossait l'ombre d'un cheval.
Mais il fut convenu qu'il m'enseignerait le dessin. En effet, dès le premier jour, il m'apprit qu'il existait deux grands hommes italiens nommés Raphaël et Michel-Ange. Raphaël savait faire un rond dans la perfection et d'un trait de plume. Pour Michel-Ange, son art consistait à atteindre du pre-
OLl.Ntr. — UIslOIHB UE MtS UttS. Û
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mier coup le centre de ce rond. En conséquence, pour imiter ces deux grands nommes, nos leçons se passèrent à tracer à la craie des ronds sur ui tableau ad hoc^ et à en attaquer vivement le centre ; ce que nous faisions comme dans un jeu d'escrime, jusqu'à en perdre haleine. Le curieu;'i de tout cela, c'est que nous gardâmes ma mère et moi le secret le plus profond sur ce singulier système d'éducation, dont je sentais pourtant les côtés faibles.
Aussi ce qu'elle avait tant désiré arriva. L'exemple qu'elle donnait finit par être imité. En me voyant si régulier, si assidu dans celte école, on jugea qu'elle était profitable : comme elle était d'un prix accessible, elle fut bientôt suivie. Deux Uls d'un général, dont l'un, je crois, s'est fait un nom dans la guerre d'Afrique et dans les lettres, vinrent bientôt illustrer notre école. De cejour-là, le pauvre ménage fut sauvé, et certainement cela ne nous fit aucun mal. Car de quoi s'agissait-il dans le fond? De nous garder entre quatre murs, ae nous préserver deux ou trois heures par jour contre l'influence de plus en plus envahissante des soldats errants, des théâtres ambulants, des prisonniers de guerre et des chanteurs publics.
Pour apprivoiser l'humeur sauvage qu'un tel genre de vie ne pouvait manquer de développer, on me fit apprendre la musique. Mon maître était
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un (le ces types de la vieille France, qu'on ne reverra plus. Quand j'ai lu le Neveu de Rameau de Diderot, il m'a toujours semblé le reconnaître, lîègue aussi, je le répète à regret, comme mon iiaitre de dessin et comme le père Pichon, le vidage bistre, rond, sillonné avant l'âge, ancien choriste, la musique élait le moindre de ses soucis. Mon mailre de musique était avant tout mécaïiicien, inventeur de machines hydrauliques. On lui avait volé vingt fois des secrets de machines par desquels il devait soulever Le monde. Grand polilique du reste, c'est par lui que j'entendis pour la première fois les mots encore inconnus à mon oreille de Bourbons, de droits féodaux, de dimes, (le corvée. Grand patriote aussi, il m'apprit le joremier la M.irscillaisc, que tout le monde avait ou^ bliée dans le pays. Je me souviens que pendant que les Autrichiens défilaient sous nos fenêtres, il la raclait impitoyablement et héroïquement de manière à éloulïer le bruit des pas et des armes. Au reste, plein d'une sorte de génie désordonné ([uand il parlait de son art, ce qui arrivait rarement. 11 y portail des vues exii'emes, comme' en tout. 11 avait imaginé d'appliquer le système de la conscription aux belles voix. Il se proposait de les enrégimenter de force, au nom de l'État, et d'imposer ainsi des[)Otiquement l'harmonie par grandes masses à la France récalcitrante. Quand l'Odéon
a été braiL*. rr est resté persuadé que l'incendie avait eu pour auteurs les ennemis de son syslémo, qui allait, disait-il, triompher. Il en est mort de douleur. Dans cette tête vn peu extravagante, il y avait un mouvement universel, qui eût dû m'exciier à penser, si le temps en lût vnnu.
Au milieu de ces étranges figures et de celte éducation en plein air que les circonstances rendaient inévitables, se trouvaient pourtant cliaque jour une heure ou deux qui tranchaient pour moi avec loules les autres. C'étaient celles que je passais seul et recueilli avec ma mère. Il me semblait que je devenais une autre personne, désque j*avais passé ce seuil chéri, et il y avait en cela quelque chose de vrai. Car, sans nous entretenir de celte vie rude et fantasque, ma mère me traitait d'égal à égal, dès que la porte était fermée. Cihose singulière, tout le fracas de mes habitudes désordonnées cessait aussitôt; malgré mon ignorance absolue et le vandalisme dans lequel j'étais tombé depuis noire départ de la campagne, j'étais capable de la suivre dans les entretiens où elle m'attirait à mon insu. Nous faisions alors des lectures fort au-dessus de mon âge. Pour commencer, nous lûmes llamlei et Macbclli^ qui, sans que je puisse dire comment, se trouvèrent fort bien à m^ portée. A sept ans, j'avais déjà versé toutes les larmes de mes
yeux pour Amélie iMansfield. Nous finîmes par les Caraclères de La Bruyère, Racine, Corneille, tout le théâtre de Voltaire. Je ne connus que tard J.-J. Rousseau et par moi-môme. Car ma mère, qui me fit connaître de si bonne heure Voltaire et qui l'aimait comme la lumière, se défiait de l'esprit retors de Rousseau et craignait sa sentimentalité. Il en fut de même de Chateaubriand; l'esprit net, sensé, lumineux de ma mère ne goûtait qu'à demi la romanesque et fantasque théologie du Génie du c l tris lia nisme.
Tous les controversistes passionnés, sans en excepter Bossuet, faisaient sur elle l'impression de beaux diseurs et de lêles faibles ; quoiqu'ils fussent dans sa bibliothèque, elle ne me les montra pas.
Au contraire, madame de Staël, qu'elle avait connue dans sa jeunesse, était son idole. L'exil de cette femme illustre était pour elle un deuil profond, une douleur personnelle qu'elle ne pouvait exhaler nulle part. Car il était alors de bon goût de ricaner dès que ce nom odieux au maître était prononcé.
C'était donc à moi seul qu'elle exprimait sa peine comme un secret, et je la partageais, ou plutôt je la devinais, et c'est, je pense, de ce moment que je commençai à devenir capable de souffrir pour une cause morale. Mon âme naissait dans ces courtes heures d'entretien ; je m'en apercevais au
mal que me faisait le récit des ridiculea que Ton voulait attacher aux paroles et aux idées de madame de Staël. Certes, je ne comprenais qu'à moitié ce langage, mais il faisait sur moi comme l'impression d'une harpe; sans pouvoir dire pourquoi, j'étais ému, je sentais comme des écailles tomber de mes yeux. Mais ces moments de lumière où la pensée s'éveillait duraient juste le temps que je passais avec ma mère.
Plus tard, nous essayâmes de lire ensemble les Considcralions sur la lièvoliUion française , dés qu'elles parurent. Nous fûmes bientôt forcés d'y renoncer; à mon extrême confusion, ce livre était pour moi lettre close. Non pas que je ne pusse atteindre aux sentiments et même quelquefois aux idées dont il est rempli, mais ce sont les mots euxmêmes qui me manquaient. Le dictionnaire de la langue de la liberté n'existait pas pour moi. Quoique l'on fût alors si peu éloigné du temps de la Révolution, l'idiome en avait été perdu. Au moins ne se transmettait-il pas à ceux qui comme moi n'avaient pas été contemporains des événements.
Je ne savais ce que c'étaient que girondins, constitutionnels, montagnards, jacobins, encore moins chartes , garanties individuelles , constitutions. Celait là pour moi une langue morte qui ne m'était guère moins étrangère que le grec ou le latin. Un seul mot avait remplacé tous les autres, la Ter-
reur, mot que personne ne me définissait. Nous fûmes ainsi arrêtés court dans noire lecture ; il m'eût fallu un dictionnaire pour chaque ligne, tant la langue de la Révolution avait promptement cessé d'être une langue vivante. Nous n'avions pas songé à cette difficulté; elle se trouva insurmontable. Et cela me donne à penser que, grâce aux interruptions fréquentes delà liberté en France, chaque génération est pour ainsi dire obligée d'en rapprendre comme V moi la langue, péniblement et dans les livres, non dans la conversation.
Je ne comprenais aisément que la langue du despotisme; car elle est simple, peu de mois la composent , je l'avais toujours entendu parler. C'était celle du peuplé, des soldats, de tout le monde. Celle de la liberté était pour moi un hiéroglyphe, un idiome lettré, savante restauration d'uno langue morte. Elle m'attirait et me désespérait en m' humiliant, parce que je ne pouvais la comprendre.
Ces heures-là étiolent de rapides échappées sur un monde inconnu; après quoi, je retombais bien vite dans la vie barbare que la force des choses établissait autour de nous. Ma mère elle-même ne pouvait pas toujours s'y soustraire. Une après-midi du printemps de 1812, elle allait en grande toilelle à une réunion de fête et m'avait pris avec elle. Comme toujours , quand nous étions ensemble,
nous avions peine à modérer notre joie; la beauté, l'éclat du jour, l'augmenlaient encore; tout à coup au détour de la rue, débouche en plein soleil une longue colonne de spectres qui marchent à la file, hâves, affamés, presque nus, défaillants, mourants à chaque pas. C'étaient des prisonniers de guerre espagnols qui traînaient après eux tous les maux de la guerre. Quelques-uns de ces moribonds s'approchent de nous en tendant leurs mains et arrêtent sur nous leurs yeux sanglants.
A la vue de ces misérables, ma mère fut saisie comme d'un remords de se voir si belle ; elle leur jeta sa bourse et rentra chez elle; elle quitla bien vite en pleurant ses habits de fête, qui lui faisaient horreur depuis qu'elle avait vu de telles calamités. Ce spectacle me poursuivit longtemps. Il s'y ajouta le lendemain une sorte de fièvre jaune que celle malheureuse bande avait répandue partout où elle avait passé. Notre petite ville en resta comme pestiférée pendant le printemps, l'été et l'automne de 1812. Chaque malin j'allais voir les cadavres que l'on entassait tout vêtus par monceaux dans un vaste chariot, à la porte de l'hôpital. Et je n'éprouvais aucun saisissement à cette vue: l'imagination dormait encore. Ce premier aspect de la mort me fut ainsi presque indifférent, soit que je trouvasse le nombre des cadavres au-dessous de ce que le bruit public annonçait, soit peut-
être que je ne visse là avec mes compagnons que des ennemis. Mais certes, je me calomnie par cette dernière parole. Car, parmi les prisonniers (le gé"> ncral iMina était, je crois, du nombre), il y avait un enfant de mon âge que j'aimais tendrement. La pensée de sa captivité, de sa vie errante et misérable, des dangers qu'il avait traversés, des guerres lointaines , entrait pour beaucoup dans cette affection. D'ailleurs j'avais appris en secret à respecter ce peuple. Souvent, quand nous étions seuls, ma mère répétait devant moi : « On pourra vaincre l'Espagne, non pas les Espagnols. » Celte parole me transportait comme les maximes de notre Corneille. C'est à elle que je dus ma première notion du droit d'aulrui, mon premier sentiment de respect pour une nationalité étrangère.
Ainsi le fond de cette éducation était une grande rudesse , qui nous sauvait de toute corruption. Sous celte cuirasse grossière, il y avait une âme qui naissait ; elle échappait deux heures par jour à l'exemple général. Elle s'essayait alors à comprendre, à sentir, à s'adoucir, à s'élever même. Mais c'était là comme un secret entre nous; combien nous nous serions gardés de le divulguer! Le reste du temps était donné aux batailles à coups de pierres, à l'assaut de quelques masures, à l'endurcissement, à l'apprentissage des blessures, rapportant chaque jour quelque horion, jusqu'à
rire retenu au lit des mois entiers à la suite de quelque fait glorieux que je veux bien passer ici sous silence. Et n'était-ce pas là le genre de vie auquel nous étions tou-3 destinés ? N'était-ce pas chose très-sage de nos parents, et des miens en particulier, de nous y préoarer et de nous y abandonner d'avance?
g 3 wrernTRT! T)V. MES IDÉES
D'ailleurs est-ce bien ia rudesse que nous avons à craindre dans nos mœurs nouvelles? N'est-ce pas plutôt la mollesse de l'âme qui se glisse partout sous cette apparence ? Il n'est pas si facile que l'on pense de garantir un enfant contre la surprise des sentiments prématurés. Même au milieu de ma vie sauvage, j'en fis l'épreuve à dix ans.
Dans le temps que nous achevions le théâtre de Racine, il nous arriva une troupe d'acteurs ambulants, quoique notre petite ville fût très-écartée du monde. Ils jouaient surtout la tragédie. Le théâtre étant fort dénué, nous prêtions les fauteuils, les arrosoirs, les ustensiles nécessaires pour les palais et les jardins en terrasse des rois de Grèce et de Ninive. Gela me valut mes entrées, à moi et à mes compagnons, sur une planche à l'angle de l'avantscéno. Je vis représenter ainsi pour la première fois Iphigèn'ic, et Iphigénie fut ma première idole. Sans m'arrètcr àla pièce, que je connaissais, aux décorations, aux costumes, je concentrai uniquement mon attention sur la personne qui jouait lalille d'Aga-
niomnon. Dès qu'elle parut, je n'appartins plus qu'à elle. Ses longs regards baissés sous son voile d'or, qui traînait jusqu'cà ses pieds, sa pâleur, ses soupirs, son accent, tout me donna l'idée d'une personne accomplie. C'est elle que je vis, non pas son rôle, ou plutôt je ne distinguai pas l'une de l'autre. A peine s'il me resta le moindre intérêt pour Achille, malgré son beau casque à aigrette, et quoiqu'il fût très-vaillamment représenté par le directeur de la troupe, M. Leclerc. De quel nom appeler ce que cette inconnue m'inspirait? C'était d'abord une admiration muette qui s'étendait à tout ce qui l'environnait de près ou de loin. Mais c'était une admiration pleine de trouble, de stupeur, de saisissement, comme à la vue d'une déesse. A poine elle arrivait, j'étais à la lettre anéanti devant les perfections d'une créature si céleste. Quand elle quittait la scène, j'étais consterné, et en même temps soulagé d'un grand poids. Je respirais. Mais avec quelle angoisse j'attendais son retour! Combien j'aurais voulu la consoler dans l'intervalle, la suivre au pied de l'autel ! J'épiais lo bruit de ses pas sur les planches tremblantes ! Et au milieu de ses infortunes, je craignais pour moi presque autant que pour elle, sans savoir que ci-aindre, tant je ne faisais qu'une àme avec elle ! J'avais peur , par-dessus tout, de la rencontrer hors du théâtre. Car il m'était impossible de corn
prendre ce que je deviendrais en sa présence; et je ne doutais pas qu'elle ne lut partout la même. Heureusement je ne, rencontrai pas une seule fois ma déesse. Je m'en ouvris franchement à ma confidente ordinaire, qui, loin de contrarier une passion si magnifique, la trouva la plus légitime et la mieux autorisée de monde.
Mais que dis-je? Ce n'était pas la première que la Beauté m'eût inspirée. Une danseuse de corde que j'avais vue à Trévoux faire des tours périlleux d'amazone, à cheval, avait précédé de beaucoup Iphigénie sans lui céder en rien, hormis qu'elle était un peu hàlée peut-être.. Mais ses traits de bronze n'en restaient que mieux gravés. Avant b bohémienne , une autre apparition s'était levée pour moi au matin de la vie, parmi des œillets de Perse dans le jardin des abeilles à Certines. Et au milieu de ces figures, il n'y a pas une enfant, mais toujours des personnes achevées dans la fleur, sinon dans la maturité de l'âge. Chacune de ces apparitions me renvoie à une apparition plus lointaine. Je vois ainsi comme une procession de ces enchanteresses se tenir par la main , jusqu'au moment où mes yeux s'ouvrent à la lumière du monde ; ce qui devrait en conscience m'obliger de croire avec Platon que l'àme s'éveille dansl'Éteri?el Amour.
uiv'-oir.L: i)K Mi:s idées >^f}
Cependant les événements qui changeaient \a face du monde devaient (iiiir par arriver jusqu'à nous. C'est par hasard qu'un enfant de mon âge m'avait raconté l'incendie de Moscou, comme nous revenions juchés sur un char qui ramenait de la forêt une charge de bois et de feuillée. L'almanach de la foire ne m'avait pas laissé ignorer le nom de Leipzig et la mort de Ponialowski. Mais les événements se passaient si loin, si loin, qu'ils étaient fabuleux. Je les apercevais à travers de grossières gravures sur bois; j'en étais oppressé comme de l'histoire de Montézuma dans les Incas. L'année 1814 arriva brusquement et me réveilla en sursaut de cotte mythologie populaire. Pour la première foi.>, je sentis, je touchai les choses. Je vis les armes, les Jiommes, les blessures. Tout ce que j'ai vu, entendu à partir de ce moment m'est demeuré gravé dans le moindre détail.
Un matin de cet hiver de 1814, nous allions, selon notre coutume, à la rencontre du messager, sur la route de Percy. (\q messager était un idiot
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dont rinlelligence n'avait gardé qu'une case pour le sentiment de la patrie. Ordinairement il tenait à la main une branche de chêne qu'il agitait de loin, en signe de victohc. Son grand chapeau à corne élaiL à demi couvert par une immense cocarde tricolore enrubannée, mêlée do pâquerettes. Ce jour -là, il ne tenait point débranche à la main ; auand nous lûmes près de lui, nous vîmes (ju'il n'avait pas une seule Heur à son chapeau.
— Mauvaises nouvelles ! nous cria-t-il, les Kaiserlicks ne sont pas loin !
Et il continua son chemin a la manière des idiots en trébuchant à chaque pas.
Nous crûmes d'abord que c'était un de ses accès de folie ordinaires. Mais nous fûmes ébranlés par ce que nous vîmes à notre retour. Mon père fondait des balles et il partait en éclaireur avec sa carabine. Sur la petite place de l'église étaient réunis, alignés sur deux rangs, une trentaine de bourgeois et d'ouvriers armés de fusils de chasse. Notre maître d'école brandissait une vieille épée, en serre-file. Hélas ! c'était là chez nous l'arrièreban de la France ! Le capitaine passa devant les rangs et distribua à chacun deux cartouches qu'il prit dans un bahut à pétrir le pain. « Vous pouvez tenir tète à trente cavaliers, » dit-il froidement. € A deux millions ! » répondit une voix. La petite armée s'ébranla en silence.
HISTOmE DE MES IDEES 85
Au premier rang, je reconnus le père Grenouille vdans son magnifique habit de garde française. Le père Grenouille était un vieux soldat de Louis XVI, <pie ses soixante-quinze ans avaient forcé de se retirer du service. Réduit à la dernière misère, il habitait le quartier des pauvres, le Calvaire^ où j'allais quelquefois le trouver dans sa cabane. Il venait presque chaque jour dans notre maison comme manœuvre. Je ne l'avais jamais vu que courbé en deux, scier, fendre du bois d'une main tremblante, dans le jardin. Mais ce jour-là. il s'était redressé de toute sa hauteur; et le père Grenouille avait au moins six pieds, l'air noble, le visage tranquille comme sa conscience, les yeux d'une douceur singulière. Il portait en pleine poitrine, au bout d'un large ruban, sa croix d'honneur que je n'avais jamais aperçue. Au lieu de trembler, il marchait d'un pas ferme, imposant. Aussi, quand il passa près de moi, je le saluai, mais je n'osai lui dire comme je faisais les autres jours : a Adieu, père Grenouille ! »
Il ne devait revenir que la tête fendue d'un coup de sabre, et même alors il n'eut pas en mourant la joie du soldat. Lorsqu'on le vit reparaître, mes ompagnons se moquèrent de sa vieillesse, de sa tète branlante, enveloppée de chai^pie et de haillons. Pour prix de son acte sublime, il ne recueillit que la risée. Je le vis et j'en fus consterné. Pour lui,
QCINET. niSTOlRE DE MKS 'MitS.
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calme comme toujours, placide, muet, impassible, il semblait ne s'apercevoir ni de la moquerie, ni de la blessure mortelle. Je devais ce souvenir à cette grande figure stoïque du Pauvre qui m'est toujours restée présente sur les ruines de la Franco.
Pendant que celte petite troupe s'éloignait, il nous vint un renfort, auquel nous n'avions pas pensé ; toute une armée d'enfanls, les vétérans âgés de quinze ans, en beaux uniformes, shakos à gances, chevrons aux bras, carabines à notre taille, débouchent dans notre ville. Quel moment! Celle armée était la fameuse bande des partisans de M. le duc de Damas. Cette fois notre enthousiasme n'eut plus de bornes. Nous faillîmes en perdre la raison. A la tête de la petite armée s'avançait, sur un beau cheval noir, le chef fumant tranquillement sa pipe dans ce moment de crise.
Le vieux capitaine Dèr, espèce de soldat d'Annibal, affilié je ne sais comment à ces bandes, vint voir mon père, qu'il avait connu dans le bataillon de l'Ain, et cela m'acheva. Dès lors noire projet de nous enrôler sous le drapeau du capitaine Dèr Jj fut arrêté. Mais nous trouverait-il à onze ans la taille requise, l'âge voulu ? Oserions-nous seulement lui en parler et soutenir son regard sévère? Car rien n'était plus terrible, il faut l'avouer, que
le regard du capitaine Dèr. Quelle inquiétude! et
HISTOIRE DK MES IDKES 87
quelle nuit passée dnns une allante mortelle! Le iir se lova, il ne nous api)Oiia aucune consolalion ; bien au contraire; pour moi qui perdais visiljlement l'esprit, je me réveillai consigné dans ma chambre. Je voulus sortir. 0 douleur ! .Elle fiait étroilemenl fermée. On m'y laissa deux jours on télé à tête avec les neuf volumes du Voyage en ( irèce du jeune Anacharsis, auquel on ajoula pour surcroît d'ironie les planches elles cartes géographiques. Après ces deux jours de carcere duro^ je pus enfin sortir. Mais où élail l'armée? Elle avait disparu emportant avec elle tous mes rêves de gloire et mon bàlon de maréchal. Je ne sais ce qui serait arrivé de ces regrets, si je n'eusse gardé une certaine rancune à nos héros de ce qu'ils nous avaient si promptcment abandonnés. Au moins, s'ils eussent marché au-devant, de l'ennemi ! Mais non, ils étaient partis dans une direction opposée; j'avais peine à leur pardonner leur retraite. Dans ma mauvaise humeur, je rap})elais une fuite.
Ils furent remplacés par une centaine de Pié-
fnonlais au cœur tout français, seule troupe qui
nous séparât encore de l'ennemi. J'eus le spectacle
(Tune alerte. Les soldats laisaient tranquillement
la soupe dans le collège et je les regardais. A un
'up de baguette de tambour, suivi de ce cri :
"ennemi ! marmites, chaudrons, cuillers, assiettes,
'liteaux, volent péle-méle. Les fusils sont pris
aux faisceaux, les brelelles des sacs rattachées, les rangs formés, les hommes lancés à la course au-devant de Tennemi, et tout cela en moins de temps que je n'en mets à le dire. L'élan, l'alacrité de ces hommes à courir au danger, est un des spectacles de ce temps qui sont le mieux restés dans ma mémoire. Je les suivis à toutes jambes. J'arrivai jusqu'à l'endroit de la route où étavt formé un petit peloton en avant-poste, avec une vedette à trente pas dans un champ, sur la gauche ; j'entendis les paroles du lieutenant ; il s'adressa d'abord à nous brusquement : « Enfants, retirez-vous ! » Ensuite à ses soldats : « Tant qu'il me restera une cartouche, vous n'avez rien à craindre! » Il se fait un grand silence ; une vingtaine de cavaliers autrichiens se montrent tout à coup, en face, au haut d'une butte, sur la route. Le lieutenant commande posément, d'une voix brève. Le petit peloton fait feu. Les cavaliers ennemis ripostent de leurs carabines, et, tournant bride, au grand trot, ils disparaissent.
Encore une fois, je crus tout sauvé et la France délivrée ! Nous allions criant victoire, quand je vis les Piémontais redescendre et nous quitter ^à leur tour. iMcme notre lieutenant passa le sabre dans le fourreau. Alors, mais alors seulement, je commençai à croire ce que nous avait annoncé le
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E>t-ce que je sonlnis ce qu'il y avait de solennel en de pareilles heures , même dans la |)lu> clielive bourgade, telle que la nôtre? Je sentais au moins que rien de semblable ne s'était passé depuis que j'étais au monde. Il me semblait aussi que j'assistais à un tremblement de terre et que la dernière journée du monde approchait. L'angoisse, la curiosité, la stupeur, me ramenaient perpétuellement sur cette grande route déserte, où se décidait notre sort.
J'avais atteint le haut d'une montée. Je regarde. Je vois une longue, interminable file de cavaliers jusqu'au bout de l'horizon.- Ils étaient couverts de manteaux blancs, car il pleuvait. Ils venaient lentement, en silence, les deux rangs écartés, aux leux bords de la roule. Comme ils n'avaient rien le menaçant, j'attendis qu'ils fussent tout près pour rentrer à la ville et annoncer leur arrivée à ma mère.
La plupart des (emmes avaient fui. Ma mère était au-dessus de ces terreurs vulgaires ; elle était demeurée ; nous nous mîmes tous deux à la fenêtre. A mesure que les cavaliers ( c'étaient des dragons de la Tour) passèrent sous nos fenêtres, je sentis un brisement de cœur, tel que je n'en avais jamais connu. Ma mère pleurait; et Dieu sait que dans ces larmes il n'y* avait aucune crain'e ni pour moi, ni pour elle, ni aucun retour
personnel, mais le deuil de la France , le sentiment profond de sa chute, le pur et immortel culte de l'indépendance et de la gloire, en lace de ces sabres nus qui ne menaçaient qiie la patrie. Jamais plus nobles larmes ne furent versées qu'à celte heure-là. Car ma mère, ai-je dit, haïssait mortellement l'Empereur; et maintenant elle pleurait sur lui aussi bien que sur la France. Voilà donc à quoi avaient abouti tant de victoires ! tant d'efforts prodigieux ! Qui eût cru que jamais on eût vu ce jour-là! Et que pouvaU-il annoncer? Le bruit des pas des chevaux résonnait, au milieu du silence des hommes, comme sur. une tombe.
Un oiïicier allemand qui vit ces pleurs en fui étonné ; il avoua plus tard qu'il les avait attribués à un scnliment personnel, à la perte d'un fils ou d'un frère.
Chez le plus grand nombre, en effet, la stupeur empêchait toute démonstration, même le deuil. Quelques-uns, très-rares dans nos provinces, sentirent, dit-on, une joie odieuse. Mais pour ceux-là, ils osèrent encore moins la montrer.
Depuis ce moment, on a cessé en France d'avoir la vie légère. Auparavant, même dans le plus grand péril, on gardait une certaine sérénité. Elle s'est perdue et ne se retrouvera pas.
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Quatre cavaliers vinrent avec leurs chevaux s'installer chez nous. Leurs uniformes, leurs armes, tout me paraissait hideux. Au reste, ces premiers venus se montrèrent bonnes gens. Ils voulaient évidemment se rendre agréables; ils ne se sentaient point en sûreté et paraissaient euxmêmes étonnés de se trouver parmi nous. J'avais une ménagerie complète d'animaux; je tremblais pour elle. Ils respectèrent tout, mes lapins, mon écureuil, mon corbeau, ma perdrix, jusqu'à mon bel épervier qui, sans se laisser effaroucher par ces hôtes, voletait devant moi et se dérangeait à peine au bruit des éperons des cavaliers.
Ces hommes, qui étaient Hongrois, me parlèrent latin. Je fus trés-étonné de les comprendre. Je n'imaginais pas qu'on pût comprendre le latin, encore moins le parler. A peine étais-je bien invaincu que les anciens en eussent été capables.
opendant , par curiosité , peut-être aussi par .'•cessilé, je m'enhardis à prononcer quelques mots; depuis cet instant ma langue se trouva
î^2 HISTOIRE DE MES IDÉES
déliée. Ce que je n'eusse jamais osé devant mes camarades, ou devant mon maître, je le faisais hardiment et couramment avec ces barbares. Car ils étaient tels à mes ^eux. Puis, je me rendais vraiment utile ; et ce sentiment me donnait Taudace qui m'eût manqué. On ne pouvait plus s'enlendre sans moi à l'écurie, au fenil, à la buanderie, à la cuisine. Les domestiques n'osaient guère approcher, la peur leur ôlant la raison, et il ne fallait pas songer à mon père pour servir de truchement. Il était absent dans ces premiers jours. Quand il revint , l'horreur qu'il éprouvait pour ces étrangers, jointe à son impatience naturelle, ne lui eût certes pas permis de leur adresser familièrement la parole. Il n'eut d'autre commerce avec eux que de s'en faire servir comme de ses propres domestiques, à quoi ils se prêtèrent avec une douceur incroyable. Car il n'allait plus à la pêche, son grand plaisir, sa seule distraction dans ces temps, sans que deux ou trois de ces b rbares ne lui portassent en silence , derrière lui, son lourd épervier, son sac à appât et sa filière à poissons. Il commandait d'un geste; eux obéissaient, sans qu'il daignât échanger avec eux une parole pendant des journées entières. Pour moi, mon rôle d'interprète faillit être interrompu tragiquement. Un soir que je servais d'intermédiaire entre un soldat et un marchand
de pipes, le soldai se crut lésé. Comme nous nous relirions , il me jeta ces mots , que je n'ai point oubliés: Te ve.beraho. Ces mots me remplirent, non de crainte, mais de honte. La pensée d'être frappé par un de ces étrangers me rappela toute la dislance qui nous séparait. Je me sentais comme tlétri de cette seule menace. Aussi refusaije de prononcer un mot de plus devant de pareils hôtes. En vain ils descendirent aux prières et même à la flatterie, répétant, ce qui élait vrai, que je parlais bien mieux latin que mon maîlre. Je ne me laissai pas tléchir. Ton! élait changé depuis ce falal Verberabo.
Une autre circonstance vint l'aggraver encore. Un cavalier de noire voisinage fut dénoncé par un habitant pour une peccadille et condamné au supplice du bâton. Notre jardin fut choisi pour le lieu de l'exécution. Elle nous remplit d'horreur. Les cris de ce malheureux perçaient les airs. Nous nous étions enfuis dans la chambre la plus reculée ; mais les gémissements arrivaient jusquelà ; nul mdyen d'y échapper. Par bonheur, mon père se trouva absent à cette heure-là ; il eût éclaté sans mesure. Pour nous, ce fut un de nos jours de deuil. Le sentiment delà dignité humaine était SI vif, si impélueux dans nos cœurs! ca^' c( qui nous désespérait à ce point, ce n'étaient pai seulement les cris de cet homme, c'était l'abjection
du chàliment. Nous la faisions retomber sur tous ces étrangers. Je ne voyais plus sans horreur passer les sous-oiïîciers , traînant avec leurs sabres leurs btàtons de coudrier. J'associais l'idée de ce vil supplice à tout ce qu'amenaient après elles les armées étrangères. Les Bourbons, lorsque j'entendis enfin parler d'eux, ne gagnèrent rien à ce rapprochement.
Où était notre hôte de File de Cabrera? où étaient nos soldats français? Ce ne sont pas eux qui eussent enduré cette infamie. Que devenaientils ? Vivaient-ils encore? Étaient-ils blessés? Les reverrions-nous jamais? Avec quelle ardeur notre pensée allait au-devant d'eux ! Car Paris n'était pas encore rendu et nous ne désespérions pas de les voir reparaître. Pour nous consoler, nous dessinions au lavis les uniformes de tous les corps français que nous savions exactement, religieusement par cœur, infanterie, cavalerie, artillerie ; nous les affichions sur les murailles , en face de l'ennemi. Ces petits ouvrages, qui absorbaient nos jours, auraient dû me donner le goût du dessin, si j'y avais eu la moindre aptitude. Mais je ne voyais dans ce travail que le ressouvenir de mes héros .
Les soldats étrangers arrivant chaque jour à flots eurent bientôt envahi le jardin, les escaliers, les corridors. Nous cherchâmes un refuge. Je
trouvai Te mien dans le bateau qui était amarré RU fond du jardin. J'en pris possession ; j'y passai ma vie. Quoique la rivière fût partout trèsprofonde et encaissée en forme de canal, on ne m'interdit jamais de m'y aventurer seul ou avec mes compagnons; et c'était là encore l'effet d'une des maximes de ma mère, qu'un enfantdoit apprendre à tout braver dès ses premières années. Le conventionnel détournait la tète en frémissant quand il nous voyait nous embarquer ainsi par Ions les temps. J'avais au reste acquis une habileté rare à diriger mon bateau. Je plongeais au fond de l'eau de lourdes nasses lestées de pierres, i;arnies d'un pain d'amorce, et je les en retirais le lendemain toutes foisonnantes de brèmes plates coiume la main, de perches au dos hérissé, de tanches dorées, et dans les bons jours de barbets goulus et de grosses anguilles. Je tendais des lignes dormantes, mais j'aimais surtout naviguer pour le plaisir de naviguer. Quand j'avais poussé au large et perdu le fond , ce qui arrivait dès le premier coup de rame, j'éprouvais un ravissement dindépendance sauvage, dont je ne pouvais me rassasier. La rivière , où nous ne rencontrions jamais une autre barque, devenait notre domaine. IMus de regards sur nous, plus de témoins! El lOus allions loin à l'aventure ! Nous nous engouffrions en pleines ténèbres , sous un quartier bâti
sur pilotis. Nous n'avions pas moins entrepris que de remonter à la source du fleuve, de descendre à son embouchure. Et de là, où ne nous conduirai! pas l'amour de l'inconnu ! Je lisais jr.stemcnl alors le capitaine Gook. Nous irions d( ne compléter ses découvertes, si malheureusement interrompues par sa mort.
Au milieu de ce ravissement, je me trouvai un beau jour au fond de la rivière , avec le fils du conventionnel. La maladresse d'un compagnon, qui voulut amarrer brusquement la barque, en fut cause. Nous avions été renversés par-dessus bord, la tête la première. Nous devions cent fois périr. Par le plus grand hasard du monde , nous eûmes pied, nous fûmes sauvés, et c'était pourtant un des endroits les plus dangereux. Nous revînmes à la nuit close, sans tirer gloire de notre aventure. Elle s'ébruita, et nous dûmes suspendre pour une saison nos voyages de long cours.
Ce temps fut mis à profit pour dos occupations moins sereines. Depuis que tout était en paix dans l'Europe, je ne sais quelle fureur de guerroyer s'était emparée de nous. La guerre déclarée entre les deux quartiers de la ville, chaque matin nous montions à l'assaut d'une ancienne léproserie, et ce n'était pas là un simple anmsement. Armés de pierres, de mottes de terre, de frondes, de perches, nous nous élancions, les uns contre les autres et
nous frappions avec une inconcevable rage. Près de là étaient nos leux, nos bivacs. Dans les moments de trêve, on s'enfonçait dans les bois, et en écorçant les arbres, nous nous faisions des armures complètes, cuirasses et brassards, d'écorce de peupliers.- Ainsi caparaçonné, chacun revena;* avec une fureur nouvelle à l'assaut des poternes et des vieilles tours inexpugnables. Nous ne manquions guère d'être précipilés sous une grêle de pierres, et pour retraite nous n'avions qu'une ruelle sans issue. Nous y étions poursuivis à outrance par le vainqueur qui profitait inhumainement de l'avantage des lieux.
Qu'est-ce qui nous poussait à cette folle guerre? Comme elle se passait sous les yeux des bivacs autrichiens, nous étions soutenus par les regards, par les cris des soldats. El il me semble que dans cette sorte de iureur il y avait un certain désir de montrer à ces barbares de quoi nous serions capables un jour contre eux. Les menues blessures ordinaires étaient les yeux pochés, les bras démis, le corps ankylosé. J'avais à la lettre un chirurgien attaché à ma personne, et il n'était pas médiocrement occupé. Un soir, je rentrai, tenant mon bra.-5 gauche dans ma main droite. Mon chirurgien le crut d'abord cassé, il n'était que demis. C'etai' «in coup de perche qui en guise de lance m'Avaitelendu sur le pavé, où j'étais resté à demi assomme a
la granae stupéfaclion de mon vainqueur. 11 eui la générosité do me rendre mes armes et de m'accompagner jusqu'à mon logis.
J'y lus retenu plus d'un mois. Outre que je portais avec orgueil mon bras en écharpe, je revins forcément à quelques arts de la paix. J'appris, par exemple, date importante ! à faire des bagues, d'abord en crins, puis en cheveux ; pour cela , j'avais un manuscrit où était marquée la composition de chaque lettre. Je m'adonnai tout entier à cet art, avec un engouement, une passion que le succès eût dû récompenser. Je fis des bagues pour toutes les belles qui vinrent me visiter, pour toute? celles même qui s'intéressèrent à ma blessure ; mais je distinguai la devise des premières i)ar un cœur ailé, percé de flèches, malgré la difficulté de l'œuvre où je faillis échouer.
J'augmentai aussi la masse de mes connaissances par la lecture des Quatre fils d'Aymon qui me donnèrent mes premières notions du moyen âge et de la chevalerie. De plus, j'appris, vers ce temps-là, d'un chanteur public, la complainte du Jidf errant que ^e ne devais plus oublier.
Telles furent mes principales acquisitions intellectuelles dans le courant de ce printemps de 1814. Cependant, tant que dura ma convalescence, mes compagnons restèrent l'un après l'auire en
faction à nia porte. Do loin à loin, j'apparaissais , après quoi je me retirais sous ma lente.
Pentlanl que nous imitions ainsi puérilement et follement les jeux de la guerre, tout était joie et fête autour de nous parmi les soldats ennemis. Ils attachaient des branches de chêne à leurs shakos. Ils enduisaient de beurre leurs moustaches. A ces apprêts, nous reconnûmes que les barbares avaient reçu quelque bonne nouvelle, (lelte nouvelle était la prise de Paris, qu'ils se préparaient à fêter. Ce jour-là, nous nous tînmes enfermés sans mettre le visage à la fenêtre.
Quand je cherche pourquoi ce printemps de 1814 a été pour moi une époque de si grande barbarie, je ne puis y voir d'autre raison, sinon que j'étais séparé de ma lumière. Celle par qui m'arrivait toute saine lueur, était absente. Ma mère était allée à Paris, voir de ses yeux le grand changement qui se faisait alors en toutes choses. Je lui écrivais des lettres à fendre les rochers: elles roulaient tojites sur le même sujet. Il s'agissait toujours d'acheter à vil prix un certain fusil de rencontre ; occasion unique , magnifique, qui ne se retrouverait jamais, si nous la laissions échapper. Ce malheureux fusil, que je ne pus même avoir, absorbait toutes mes facultés. Il m'était le sommeil ; j'er perdais la faim et la soif. Ma mère n'osa jamais montrer une seule de mes lettres .1
sasœur,à cause du surprenant vandalisme qu'elles atleslaient, une dame de Paris n'eût jamais pu s'en rendre compte. Car la douleur poignante que me causait ce fusil était mêlée à la douleur plus cruelle encore de l'absence ; et toutes deux formaient un ensemble déchirant, que j'avais véritablement peine à supporter.
A nous juger par nos œuvres, ma sœur et moi, personne n'eût mis en doute que si l'un de nous devait écrire, c'était elle. Du matin au soir, elle écrivait sans relâche. G'éla-ent des lettres pressantes à sa poupée, des conseils à celte jeune amie sur sa prochaine entrée dans le monde, un journal exact de ses moindres actions et même de ses pensées les plus cachées, les plus intimes ; des fables pour se mettre à sa portée, au besoin des réprimandes, plus souvent des contes pour la distraire d'une grande mélancolie qui lui était survenue; des instructions morales, des entretiens théologiques, des sermons pendant le carême, tout cela entremêlé d'avertissements sur la toilette, dans le goût de lord Cheslerfield , en un mot, un système entier d'éducation qui devait faire de cette petite personne taciturne un modèle d'amabilité , dès qu'elle serait moins timide ; car il ne lui manquait, en vérité, que d'oser ouvrir la bouche pour être sûre de plaire.
Où ma sœur avait-elle pris le modèle et l'idée de
celte éducation? Dans celle qu'elle recevait ellemême. Car ma mère fit pour elle ce qui ne put être fait pour moi. Ma mère rédigeait un journal de toutes les actions de sa fille. C'était l'histoire jour par jour des progrès de ma sœur et aussi de ses fautes enfantines. L'éloge et le blâme étaient distribués, suivant l'occasion, avec une impartialité saisissante. Chaque dimanche ma. mère lisait avec recueillement ce journal à ma sœur, qui entendait ainsi, comme dans une bouche étrangère, le récit de sa vie. Combien un pareil moyen doit être puissant sur une àme novice ! Car le ton du reproche ou de l'encouragement n'a plus rien de personnel. La louange a plus de prix et le blâme n'a rien d'amer. Nulle gronderie, nul emportement; la justice seule parle, et ses arrêts sont comme les tables de la loi ! L'enfant sent sur lui ce regard attaché , qui le suit à chaque heure, veillant et dormant , sans qu'il puisse y échapper. Quel bon apprentissage ce doit être de la justice et de la vérité!
Ma mère revint de Paris, non pas royaliste, mais assez émue de ce qu'elle avait entendu et vu des Bourbons. Elle m'apprenait les noms de ces princes si longtemps expatriés, qui m'étaient plus inconnus que ceux de la cour de Golconde. Elle me parlait surtout de la dignité imposante de Louis XVIII. Pour moi, je ne connaissais et ne vou»
QCINET. — HiSTOinE UK MtS tUÉLS. 8
lais connaître que le roi Coiillon.Sur ce seul nom, je m'étais formé un portrait et une histoire fabuleuse de ce nouveau roi. Il était habillé en femme et filait une quenouille. Je tenais à cette légende de mon invention avec la force obstinée que le peuple met dans toutes ses légendes ; il était trop tard pour m'en faire revenir.
Cependant ma fidélité fut mise à une rude épreuve, durant un voyage que nous fîmes presque aussitôt après dans ma ville natale. Nous y arrivâmes précisément le jour où le comte d'Artois y faisait son entrée. Je fusébahi de voir que des hommes s'attelaient à sa voiture, à la place des chevaux. Cet ébahissement devint de l'indignation , de la fureur, de la rage, de l'imprécation, quand de toutes parts éclatèrent à mes oreilles les cris frénétiques de : Vive d'Artois ! Et les chapeaux étaient garnis de cette cocarde blanche qui, sans que je susse pourquoi, m'était si odieuse. Tout le monde n'était donc pas bonapartiste à ma manière ! Ceux qui l'étaient hier avaient donc cessé de l'être? Quel bouleversement dans ma pauvre cervelle ! Au premier moment je ne songeais, pour me venger, qu'à renier ma terre natale, puisqu'elle se reniait elle-même. J'en fus bientôt détourné par un spectacle qui ne me permit plus de songer à autre chose.
Au plus fort de ma fièvre, on me montra dans Ifi corléfi^elc m \réclial Ney ; de ce moment, je n'eus
plus d'yeux et d'oreilles que pour lui. Je ne songeais pas même à me demander pourquoi il élail là. Je le contemplai, j'étais ébloui, cela me sul'lisait. Et il me semble que cette succession rapide dans les sentiments d'un enfant peut expliquer beaucoup de choses obscures dans les sentiments d'une foule, ou même d'un peuple. Je voyais le maréchal Ney et j'oubliais tout le reste. Je le vois encore, marcher lentement sur un des côtés de la route, grand, la taille superbe, la tête droite, point rodomont, ce qui contrariait un peu l'idée que je me laisais de tous mes héros, mais calme, serein, souriant même. Il rencontra des enfants ; peut-être le firent-ils penser aux siens, car il s'arrêta pour les caresser de la main, sous le menton. Combien je les enviais ! mais l'éblouissement me tenait immobile ; je n'osais approcher.
Je n'ai revu le maréchal Ney qu'une seule fois, et dans sa tombe, lorsque le caveau fut rouvert, après trente ans, pour recevoir les restes de l'un de ses fils. Je dus m'approcher pour prononcer un dernier adieu, sur l'invitation de sa famille. Je vis alors cette bière du maréchal, grande, massive, déjà rongée par les années et placée en biais, comme si elle avait été déposée à la hàle el en secret pendant la nuil.
VU
Le temps n'était pas loin où ma persévérance allait recevoir sa récompense. On était en mars. Les violettes étaient déjà écloses, et j'en avais une quantité des plus belles dans mon jardin. Je n'entendais plus personne raconter d'histoires de batailles. Le père Grenouille était mort et oublié. Mon ma: Ire de collège n'osait plus se souvenir du capitaine de dragons; les garnisaires autrichiens eux-mêmes étaient partis ; avec eux avait diparu cette exaltation que leur présence entretenait parmi nous. Que faire après une pareille ardeur? Rentrer simplement, obscurément dans le collège, dont les salles, vides enfin de fourrage, venaient d'être rouvertes? Pouvait-on y songer ? Etait-ce là une fin pour une semblable Odyssée?
Cette seule idée me glaçait d'effroi.
Nous avions bien ajouté les masques à tous nos autres divertissements, et nous nous y étions jetés avec notre fureur ordinaire. Nous allions le soir passer la tète à travers les carreaux de papier dans les fenêtres des boutiques, et nous jouissions
de la figure ébahie de celui qui recevait une visite si inattendue. Chose plus bizarre ! Nous allions chercher dans les forêts des carcasses de chevaux dévorés par les loups et blanchies par les années. Nous nous attelions par des cordes deux ou trois à l'un de ces grands squelettes; la nuit arrivée , nous traînions dans la ville notre proie au seuil de quelque royaliste noté qui avait provoqué notre ressentiment. Le matin, nous nous tenions en embuscade. Et quels fous rires lorsque nous voyions notre homme ouvrir sa porte en bonnet de nuit et reculer d'horreur à la vue de l'immense squelette ! Car j'avais soin pour ma part de dresser et de suspendre les miens par des ficelles en forme de Rossinante , devant ce que je me figurais être le castel de don Quichotte. Tels étaient nos jeux favoris à nous autres enfants de l'Empire.
Nous en avions d'autres moins effroyables ; par exemple, nous allions chaque soir d'hiver, déguisés et masqués, à un bal d'enfants, dans une pension de demoiselles, que gouvernait une vieille religieuse, la personne la plus tolérante et la meilleure que j'aie connue. Que de bagues de crins, que de devises charmantes, que de cœurs percés de lléches, enchaînés, furent distribués dans ces bals où m'apparutplus d'une BéalrixdePortinari de douze ans! Car il faut avouer que ces petites figures
étaient ravissantes et quelques-unes étaient déjà des beautés accomplies.
iMais cela aussi finit. Gomme nous sonnions un soir à la porte (.j'étais déguisé en bailli), la bonne religieuse ouvrit; ce fut pour nous congédier presque aussitôt, après nous avQir appris que le carême avait commencé ce jour-là même. C'était le mercredi des cendres ; nous l'avions oublié.
L'absence fut cruelle à plus d'un cœur. Il est vrai que je n'avais pour ces belles aucune préférence. Toutes me semblaient également adorables; il n'en fut pas ainsi de mes compagnons. Plusieurs d'entre eux avaient fait un choix. Pour attendrir ces inhumaines, n'osant parler, ou ne le pouvant, ils entreprirent d'écrire. Grave affaire pour des gens aussi illettrés que nous l'étions tous. Après d'inutiles essais, ils s'adressèrent à moi ; à mon grand étonnement, ils me prièrent de leur composer leurs lettres. Je me demande encore pourquoi ils s'en fièrent à mon génie plutôt qu'au leur. Quoi qu'il en soit, j'écrivis, et même j'écrivis avec un plaisir étrange pour moi. Quelle n'était pas ma surprise de prendre une plume sans ennui, chose qui ne m'était jamais arrivée! Le plaisir que je trouvais à composer ces lettres venait surtout de ce que j'étais complètement étranger aux sentiments que j'exprimais. Je pouvais ainsi me donner ample carrière. Tout ce que m'avait inspiré la
fille d'Agamemnon trouvait là un emploi naturel. Comme je n'avais aucun secret pour ma mère, je ne manquais pas de lui porter ces belles pièces d'éloquence et de lui demander son avis impartial, qu'elle ne me marchandait pas. Quant à nos amoureux, très-satisfaits de ma prose, y trouvant l'exacte peinture de leur passion, ils se contentaient de recopier mes lettres, d'une belle écriture moulée sur papier encadré d'or. Tels furent mes premiers travaux littéraires. Je puis leur donner ce nom, puisque l'invention en fit heureusement tous les frais.
Ce petit commerce de lettres remplit assez bien le commencement de 1815, mais il cessa faute d'aliments, li était rare que mes lamentations nous valussent une réponse. Je ne devais m'inspirerque de mon propre fonds ; il n'était point épuisé. Mais sur ces entrefaites, nos gens se lassèrent d'aimer ei je nus cesser d'écnre.
IQg HISTOIRE DE MES IDEES
Tout nous ayant ainsi manqué à la fois, nos pauvres imaginations ne savaient plus à quoi se prendre. Un grand bruit vint nous sauver. Il y avait réunion chez mon père ; on jouait au boston. Un voyageur arrive de Bourg : « Vous savez, dit-il, la nouvelle ? l'Empereur est revenu de l'île d'Elbe. » A ces mots la femme du sous-préfet se trouve mal ; on cherche du vinaigre, de l'éther. Il n'en fallut pas tant pour que le bruit descendît jusqu'à nous. Dieu sait s'il nous trouva préparés.
Il me semble qu'auparavant la légende de l'Empire avait été pour moi impersonnelle. Je la voyais au loin dans les armées, dans les bivacs, dans la foule en uniforme. Je crois que de ce jour-là seulement elle prit à mes yeux un corps véritable et s'appela Napoléon. Car c'est bien à lui que je commençai dès lors à m'intéresser, et non plus seulement à la France armée. De ce moment il se dé tacha pour moi comme une figure distincte au mi lieu de ce grand pêle-mêle de fourgons, de canonsrenversés que j'avais vus dessinés dans les aima
nachs boileux el qui composaient pour moi toule riiistoire. De cet instant, je ne vis que lui ; cette impression fut nouvelle pour moi.
Il était débarqué, cela était certain. Mais pourrait-il traverser la France? Quoi! presque seul! ijue de dangers à chaque pas, mon Dieu! Ah ! s'il levait au moins passer dans notre bourgade ! comme il y serait reçu! Car je sentais bien qu'en cela j'avais le même cœur que la foule. Chaque malin l'inquiétude, l'espérance, l'angoisse aug mentaient. Était-il au moins sauvé? Tant de bruits rontradictoires étaient répandus dans le même moment ! Tantôt vaincu, tantôt vainqueur! le plus souvent prisonnier ! On parlait môme d'une cage de fer. Qu'une pauvre âme d'enfant ait pu survivre i ces chocs, à ces épouvantes, à ces transports pendant douze jours, voilà ce qui m'étonne encore !
Il y avait dans notre voisinage un vieux serrurier, le père Tillier, dont le fils était grenadier de la garde à l'ile d'Elbe. La boutique de ce serrurier devint pour moi un lieu sacré. J'avais toujours quelque ferraille à y faire raccommoder, attendant les nouvelles ; mais il n'en vint aucune et le grenadier ne parut pas.
Un soir, un régiment entre dans la ville. Nous étions à table. L'un des commandants de ce régiment frappe à la porte, monte, se présente avec
son billet de logement à la main. Mon père le fait asseoir à côté de lui. L'oflicier refuse de mansrer il n'a ni faim, ni soif. 11 paraît au désespoir', bientôt il rompt le silence et, se voyant accueilli comme il l'était, il s'ouvre devant nous. 11 raconte qu'il est inconsolable, car il est partagé entre son affection et son honneur. Lui, vieux soldat, illustré l'année précédente à la défense du fort de Huningue, il a prêté serment au roi, il est résolu à tenir ce serment. Mais quelle situation ! Le voilà arrivé au moment de la crise, à l'endroit où se croisent les deux routes de Bourgogne et du Bourbonnais. Il veut entraîner son bataillon loin de la première que suit l'Empereur ; il le veut, il va le tenter. Mais réussira-t-il ? Ce doute le désespère. Aussi bien le voisinage des aigles a fasciné les soldats. Demain, s'ils obéissent encore, ils se raviseront, ils feront volte-face une heure après. Abandonné, méconnu, pas un n'écoutera sa voix.
Et des larmes inondaient son visage martial.
Je ne perdais pas un mot de ses paroles, et quoique je fusse certainement troublé du désespoir que montrait ce brave officier, j'étais au fond ivre de joie à la pensée que ce beau régiment irait donc grossir l'armée de mon héros de l'île d'Elbe, pour lequel je tremblais déjà depuis tant de jours.
HISTOinE PE MES IDEES 111
Le Tcndomnin, par un brillant soleil de mars, le régiment se réunit de bonne heure: il obéit, il va joindre les Bourbons. C'en est fait, il est parti dans la direction de Moulins qui l'éloigné le plus do l'Empereur. Tout rempli de ce que nous avait dit le commandant, je cours à sa suite dans la campagne. Maigre ies fâcheuses ap])arences, j'avais déjà attaché à ma casquette une petite cocarde tricolore, que j'avais eu soin cependant de cacher aux yeux de mes parents sous un bouquet de violettes. Au détour d'un long mur, je VOIS une troupe revenir au pas de course. Quels sont ces hommes? point de colonel, point d'officiers. C'étaient nos gens de la veille. Il s'étaient arrêtés sur le grand chemin et avaient refusé de faire un pas de plus, hors de la direction de l'Empereur. Les officiers avaient commandé, prié, supplié, le tout en vain. Ils avaient alors continué seuls de s'éloigner. Mais les soldats revenaient en bon ordre et c'était un sergent-major qui commandait le régiment.
Des qu'il m'aperçoit : « Petit, donne-moi ta cocarde !» Je ne me fis pas prier. Pour ma récompense, j'eus l'honneur insigne de faire ma rentrée dans la ville à côté du sergent, en tète des troupes. Ma bonne fortune ^'oulut que nous ne passâmes pas sous les fenêtres de mon père. Au reste, qu'avais-jeà craindre ? Je ne voyais rien,
ll^ HISTOIRE DE MES IDÉES
je n'entendais rien. Je ne sentais plus la terre sous mes pieds. Le régiment portait ma cocarde. Voilà le plus grand lionneur et le seul que m'ait valu mon bonapartisme.
Une lie nos Béatrix nous fit ce joar-Ià même en échange de quelque bagne de crin un drapeau tricolore bordé de magnifiques franges d'or. Sans attendre davantage, nous parcourons les villages voisins, étendard déployé, à travers les prés, les bois, les landes. Quand nous approchions d'un village, nous entonnions cà grand cris :
]1 faut partir, Agnès l'ordonne.
A<lieu plaisir, adieu repos !
Premier chant de Béranger qui soit arrivé jusqu'à nous, bien entendu, sans que nous connussions le nom de l'auteur. Ma surprise était grande de ne pas voir les paysans quitter la charrue et les bergers leurs troupeaux pour marcher à noire suile. Car nous mettions dans ce chant une ardeur f[ui eût dû entraîner les montagnes. Quand noua venions à ces mots :
Anglais, que le nom de ma bellA Dans v«js r.uigs porte la terreur !
nos voix épouvantaient les échos.
l i * HISTOllAË. DE Mia IDRÇS
Plus tard, quand nous vîmes rangé dans le pré le bataillon de garde nationale [ui partait pour Béfort, nous le regardâmes avec orgueil. Nos chansons n'avaient-ellei pas servi à en grossir les rangs ?
Ainsi errant et chantant à travers les' bois et les prés, je fis une rencontre qui fut pour moi un terrible augure. Dans un petit taillis, sur un sol émaillé de violettes et de primevères, je 'trouvai un cadavre. C'était celui d'un soldat. Il avait au flanc droit un large trou fait par une balle. Le sang déjà figé avait laissé une longue trace sur la terre. Il avait la bouche toute grande ouverte et les deux bras étendus, tatoués de fleurs et d'aigles. Personne n'était auprès du mort. J'appris plus tard qu'il venait d'être tué comme il essayait de déserter à la faveur de ce taillis.
Quoi donc ! un vieux soldat déserter à pareil moment ! Cette image me poursuivait partout. Au miUeu de la nuit j'étais réveillé par la vue de ce soldat. Il m'apparaissait rouge de feu, la bouche ouverte pour crier au secours. Alors je me levais sur mon séant, j'aurais voulu crier même. Mais la honte d'avoir peur d'un revenant, la crainte des railleries de mon père me retenaient cloué sur mon lit. Une sueur froide me glaçait. Je restais moi aussi la bouche ouverte comme le spectre.
Une nuit cependant je ne pus résister, tant
iiibiornE Db'. .uh:s idées 115
l'apparition fut obstinée et cruelle. Je couchais à un premier élage dans un corps de logis séparé du reste de la maison. Le soldat mort paraît. Je sors à tâtons de mon lit, de ma chambre, le spectre sort avec moi. Je descends dans les ténèbres les escaliers ; en me retournant pour mettre la main sur la rampe, je le revois avec l'alTreuse blessure saignante. Je sens l'haleine de feu sur mon épaule. Je parcours l'étroit corridor dans toute sa longueur, et le soldat marche après moi. J'ouvre la porte d'en bas, il entre ; je la ferme, je le revois en face. J'approche du lit d'un domestique: « Le soldat ! » dis-je d'une voix étoullée. Et il s'avance au bord du lit. Enfin une autre voix que la mienne se fit entendre. Même alors il s'obstina quelque moment encore avant de disparaître.
Celte vision, la seule que j'aie eue de ma vie, avait une réalité, une force persistante que j'essayerais en vain de peindre avec des mots. Ce n'est pas que je crusse aux revenants. Je n'y avais jamais cru. Ce n'était pas non plus seulement une vaine imagination, c'était une véritable obsession dans laquelle tous mes sens étaient complices.
Le lendemain on eut la magnanimité de ne pas me railler. Personne, pas même mon père, ne me parla du spectre. A la fin. il cessa de mo
tourmenier. En relisant pour la dixième fois, vers ce teiïips-là, la vision de Macbeth, celle de Hamlet, je ne pouvais m'empecher de médire ; Moi aussi i'ai eu la naiennel
De plus en plus abandonné à toutes les îmagîimlions populaires, vivant de légendes, en faisant moi-même au besoin, que nous importaient VAcle additionnel dont nous ne soupçonnions pas Texistence, les chambres dont, je crois, nous ne connaissions pas même le nom? Tout cela nous était clranirer, comme s'il se fût agi de la Chine. Moi qui me rappelle la moindre circonstance, le moindre objet de ce temps-là, un cuirassier qui passe au trot une lettre à la main, le reflet du soleil sur sa cuirasse, une clarinette et un violon qui jouent un air des Visilandines en tête d'un attroupement, un prisonnier qui chante une tyrolienne sur mon bateau, l'écho qui répond derrière une touffe d'arbres, j'ai beau chercher dans mes souvenirs : rélcclion de l'assemblée des Cent-Jours n'y a laissé aucune trace. Le nom, les paroles d'aucun représentant n'arrivèrent jusqu'à nous, dans noîrc profonde nuit. Je lais une exception pour la nomination du maire de notre village qui fut une léte, une lueur. La liberté pour nous, comme
QCl.ItT. — lll«TOIRt DE MIS IULES. 9
pour la foule, c'étaient les beaux uniformes, c'étaient les beaux grenadiers dont quelques-uns recommençaient à passer et dont nous nous étions remis à colorier les images. C'était loin de nous, dans une région inaccessible, l'Empereur sur son cheval blanc ! Je veux bien que la France fût au fond de nos cœurs, et certainement elle y était, mais voilée et enfouie sous notre idolâtrie toute païenne pour un seul.
Combien j'étais alors fortement engagé dans la légende! Que ne fallait-il pas pour m'en déLer! Est-ce à moi de m'étonner si les masses vjnt tant de peine à s'en défaire? S'il m'arrivait jamais de me sentir porté à trop de sévérité pour les idolâtries du peuple, ne devrais-je pas me souvenir que je les ai toutes partagées? Et pourtant j'avais près de moi le remède à ces superstitions dans la sagesse, dans l'esprit de liberté de mes parents qui n'ont pas pu m'en préserver. Il m'a fallu éprouver par moi-même ce qu'il y a de pesant dans le joug d'une renommée qu'on n'examine plus. Encore après cela, que d'études, que de labeurs soutenus, que de loisirs employés à ma seule libération avant que d'échapper au servage d'un grana homme et d'oser lui demander compte de ma sei'vitude passée !
NliiTUlili!. IJK ME8 IDEEB Mi
Jusque-là, je n'avais jamais lu un journai ; à [)eine si j'en avais vu par liasard. Tous les malins un capitaine en retraite, monte en pleine rue sur un banc de pierre, faisait lecture devant le peuple assemblé et silencieux de ce que l'on appelait les papiers. Ce mot seul, qui sentait le grimoire, m'eût éloigné de ces assemblées taciturnes. Je n'acceptais pour valables que les nouvelles qui m'arrivaient toutes vivantes, de bouche en bouche, transformées et élevées à mon niveau par les imaginations de chacun. C'est ainsi que j'appris le récit de la bataille de Waterloo ; je l'ai entendu bien des fois, en dQ<> pays différents, dans la bouche des paysans, des manouvricrs, et toujours le même. Quelle n'a pas été ma surpi-ise il y a (juchiues jours, lorsqu'à quarante-deux ans et deux cents lieues d'intervalle, j'ai entendu ce môme récit tel que je l'entendis pour la première fois d'un homme du faubourg du Galvai*-e :
€ L'aidtj de camp de l'Empereur est monté sur
120 HlSTOiriE DK MES IDÉEU
une colline et il a dit : — Sire ! je vois une armée innombrable de Prussiens !
« Napoléon monte à son tour et il regarde avec sa lunette.
« — Non, dit-il, vous \ous trompez; ce sont nos gens, c'est Grouchy. Vous avez peur ! vous vous trompez.
« — Sire, dit l'aide de camp, je vous le dis, c'est une armée de Prussiens.
a — Alors, dit l'Empereur, nous sommes perdus, nous sommes trahis ! •
VoiM aussi la première impression que nous reçûmes de la bataille. C'est celle qui a persisté jusqu'à nos jours, la trahison !
Peu à peu quelques détails historiques se mêlèrent à notre légende. Notre maître d'école insistait sur la manœuvre de la cavalerie qui, disait-il, avait tout perdu par son trop de courage, chose qu'il avait éprouvée par lui-même plus de vingt l'ois en sa vie. Mon père était consterné, ma mère aussi, et je ne l'étais pas moins qu'eux. Dans la région légendaire où je vivais, les événements qui suivirent nous échappèrent; la bataille seule fit impression sur nous.
Waterloo nous apparut en réalité par les premiers soldats débandés qui arrivèrent dans notre bourgade. Ces uniformes mêlés, ces cavaliers, ces
lanciers à pied, confondus avec les fantassins, tous un bâton blanc à la main, pour rentrer dans leur vilUige, ces soldats, déjà redevenus à moitié laboureurs, ôtaient jusqu'à l'idée de l'espérance.
Avec quelle anxiété nous les interrogions ! Mais nous ne tirions jamais d'eux que la même réponse : la trahison ! Comme ma mère pressait de questions deux soldais qui logeaient chez nous, voici la réponse que j'entendis : « Le soir, le maréchal Ney est venu devant le régiment : « Allons, mes « enfants, retournons à l'ennemi ! ... »
Je n'ajouterai pas ce qui suivit. La panique durait encore à deux cents lieues du champ de bataille !
11 ne restait plus qu'à attendre de nouveau les hôtes étrangers de Tannée dernière. Ils revinrent, et je me trouvai encore au même endroit de la route pour les apercevoir de loin. Plusieurs de ceux que nous avions vus l'année précédente reparurent, mais ce n'étaient plus les mêmes hommes. Ils ne craignaient plus rien et ne pensaient plus à se faire tolérer. Les étrangers se montrèrent plus farouches, nous nous tînmes plus à l'écart. J'y perdis à peu près tout mon latin rustique. D'ailleurs nous fûmes bientôt submergés par le déluge d hommes qui passèrent sur nous.
Pendant que tous nos voisins se croyaient mieux garantis et peut-être plus honorés s'ils avaient des
officiers pour garnisaires, mon père et ma mèvo avaient demandé comme une grâce qu'on leur envoyât seulement de simples soldats. Ils pensaient qu'ils pourraient échapper ainsi plus facilement à toute communication avec les étrangers, et s'épargner le supplice de les voir de trop près. La dépense se trouva plus grande, parce que notre maison ne désemplissait plus de barbares. Nous en avions quelquefois jusqu'à trente à la fois. Mon père avait abandonné les trois quarts de son logement à ce qu'il nommait ses hordes de goujats; il se réserva pour lui et pour nous cinq pièces, dont aucun d'eux ne dut approcher, convention qui fut strictement observée. Pendant tout le temps que dura l'invasion, pas un seul étranger ne parut à la table de mon père, ni ne se permit de s'asseoir à son foyer. Si cette règle eût été enfreinte, je ne sais ce qu'il eût fait, mais il ne l'eût pas endure j.»atiemment.
HISfOIRE u,u ntùii lUKKS 123
Dans ce pêle-mêle, une chose eût dû me donner dès lors le goût passionné de l'étude. C'était de voir, au milieu du fracas de ces traîneurs de sabres, mon père s'asseoir chaque matin tranquillement à sa table de travail. Retranché derrière un paravent, il formait autour de lui comme une enceinte sacrée, ouverte seulement aux méditations les plus hautes, les plus profondes, que les hourras (le la foule étaient incapables de troubler. Il avait embrassé un travail colossal, trop colossal peutêtre, dont la première partie seule a été publiée, sur la théorie du magnétisme terrestre, qu'il identifiait dès ce temps-là avec le principe de Télectricité. Non content de tracer les lois générales de ce grand sujet tout neuf encore, il avait entrepris de calculer les tables de l'inclinaison et de la déclinaison pour toute la surface de la terre. Ces calculs gigantesques qui eussent exigé le calme de la retraite et toute une classe de l'Institut, il les poursuivait dès l'aube du jour, sans se laisser distraire un moment par tout ce tumulte de van-
dales qui remplissait sa demeure. C'est au milieu de ces hordes qu'il entassait ses formules, ses équations, ses chilTres. A peine s'il s'interrompait un instant quand les tambours tyroliens, les trompettes hongroises venaient s'exercer à sa porte. Il se levait, il les congédiait d'un signe de tête, el revenait aussitôt à la courbe de l'équateur magnétique*.
Quin'eût penséqu'une telle ard^nrde découvertes jointe à un esprit original et pénétrant, n'eût fini par lui assurer un nom dans les sciences? Cependant il n'en fut rien, tant les circonstances furent accablantes pour lui. Ses travaux, soutenus pendant quarante années d'une persévérance sans égale, devaient rester- ensevelis. Tout ce qu'il devait en retirer, c'est de confirmer par son exemple celte vérité éclatante : que des hommes doués des facultés les plus rares, les plus énergiques, meurent ignorés, faute d'une circonstance favorable pour les produire au jour. Isolés, ils s'embarrassent en des chemins où personne ne les suit. Ils font des découvertes ; mais comme elles ne viennent pas à la lumière, ils laissent le temps à d'au-
» La préface seule de ce grand ouvrage a été publiée sous le titre : Mémoires sur les variations magnétiques et atmosphériques dn globe terrestre, avec un prospectus des tables de la déclinaison et de l'inclinaison de l'aiguille aimantée sur touts la terre, présentés au bureau des longitudes par Jérôme Quinet Boii"^. 46 pages.
HISTOIUe. uiS MES IDEES 125
Ircs hommes de les faire à leur tour et n'en reliront aucun honneur. Leur nom arrive toujours Irop tôt ou trop tard pour la renommée. En revanche, combien de sots parviennent à un facile triomphe ! Le talent, le génie même ne sont que des |)romesses. Il y faut joindre l'étoile : où elle nian({ue, tout manque.
Mon père eut pourtant une jore, une seule, dans celle recherche infatigable de la vérité. Il avait annoncé d'avance formellement à la Société de géographie de Paris, et à son président, M. le contre-amiral de Rossel, que V inclinaison actuelle doit être de zéro à l'équaleur vers lo7igitude cinq à six degrés à Vorîent de Paris. Il demandait que des observations fussent faites à ce sujet dans le golfe de Guinée. Ce qu'il avait deviné théoriquement, seul, sans nul secours, du fond de sa bourgade, fut confirmé à la lettre dans le voyage de découvertes de l'amiral Duperrey. Le capitaine Sabine trouva à nie portugaise de Saint-Thomas zéro d'inclinaison^ à cinq degrés environ de lo?igilude orientale. Quel bruit n'eût pas fait d'une découverte pareille un savant en crédit ! Et qui jamais entendit parler de celle-là*?
Quand je le voyais, sa table embarrassée jusqu'aux bords de ses immenses calculs, j'éprouvais
* Voy. Mémoires sur les variations magnétiques, etc., par Jérôme Quinet, p. 46.
un certain élonnemenl de ce que l'amour de la science pût remplir ainsi des jours entiers. Par malhuur, celte admiration stérile n'allait pas plus loin. Ma mère lui demanda un jour en quoi consistait la félicité éternelle des justes après leur mort ? « Dans la connaissance des secrets de l'univers, > répondit-il. Cette réponse m'est restée. Mais je n'en tirai aucun fruit. Le voisinage et Texemple de cet esprit siipcrieur furent perdus pour moi, au moins en ce qui louche l'étude. Son extrême sévérité me faisait associer je ne sais quelle idée terrifiante à ces sublimes mathématiques, auxquelles je devais prendre quelque goût, mais beaucoup plus lard.
Tandis que dans la chambre de mon père je ne voyais que chiffres entassés, aiguilles à aimant, machines électriques, tables de logarithmes, que j'osais à peine regarder du coin de l'œil, tant cela me paraissait ressembler à des grimoires de nécromancie, à deux pas de là, dans la chambre de ma mère, j'étais sûr de trouver dès mon entrée quelque beau livre qui m'attendait pour me transporter dans un monde enchanté : la Jérusalem délivrée , puis VArioste , sans compter Hamlet et Macbeth, que je ne quittai plus, jusqu'au jour où on me les confisqua au collège comme un livre plein d'exemples dangereux pour un enfant bien né.
HISTOIRE DE MES IDÉES iTl
Avec l'exemple que je recevais de tels pareiils, commoiil devenais-je de plus en plus un ferveni disciple de la force el du hasard ?
Ce n'était point un désir puéril de contradiction. J'aimais la fierté démon père. Je ne trouvais rien à répondre aux plaintes de ma mère contre la dureté du maître. Mais excepté eux, personne ne prononçait jamais devant moi le mot de liberlé ; personne ne semblait la regretter, ou même s'apercevoir de son absence. On désirait que la guerre finit, sans le dire même. Mais ces plaintes étranges sur l'oppression de l'àme, sur l'élouffement de la pensée, je ne les entendais jamais ailleurs que dans la chambre de ma mère. Je ne doutais pas que ces plaintes ne fussent fondées, mais je me serais gardé de les répéter à d'autres, certain qu'elles eussent provoqué la risée. Surtout je ne faisais aucun effort pour me détacher de mon héros.
Ce n'est pas que je connusse l'histoire de sa vie. Assurément, je n'eusse pu dire pourquoi je l'avais choisi de préi'érence à tant d'autreb.
La légende de Monlebello sur son brancard» voilà tout ce que je savais avec quelque certitude de l'histoire de mon temps.
Le reste m'apparaissait au milieu d'une confusion de caissons et d'affûls abandonnés dans la plaine. La pensée que mon héros avait sauvé la Révolution n'entrait pas davantage dans ma préférence pour lui. Cette idée n'était pas arrivée jusqu'à moi. Je ne l'entendis jamais exprimer par personne.
Qu'est-ce donc qui m'attirait invinciblement vers ce nom? J'étais ébloui sans savoir par quelle lumière. Je me sentais enveloppé d'une splendeur avec laquelle ma raison de onze ans ne pouvait se mesurer, et il me semble que le peuple, dont je partageais toutes les impressions, n'aurait pu luimême donner une autre explication de son éblouissement. Il avait comme moi une imagination d'enfanl et une raison d'enfant. Gomme moi, il élait subjugué par une puissance qui lui était trop supérieure. Dans le fond, nous adorions les uns et les autres la force aveugle, sans l'appeler parce nom. Elle était à elle-même sa raison, son droit ; nous ne lui demandions pas autre chose.
Mes parents jugèrent qu'il serait impossible de me disputer à cet entraînement des masses qui avait la force d'un élément ; ils n'entreprirent pas une lutte ouverte. Mais sous mon idolâtrie, ils se-
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mcrenl l'amour ardent de la liberté, de la dignilé humaine, se confiant à l'avenir du soin de m'éclairer sur ce qu'il fallait conserver ou rejeter. Au risque d'anticiper çà et là de quelques années, je dois insister sur ce point.
De l'éducation opposée que je recevais de mes parents et de la foule au milieu de laquelle je vivais, il résultait insensiblement deux directions en moi, et j'avais la plus grande peine du monde à les concilier. J'adorais ce que tout le monde adorait; en même temps j'avais la plus grande aversion pour les tendances d'esprit cachées sous mes idolâtries. C'est de quoi je m'aperçus dès que je m'avisai de réiléchir. Toutes les pensées qu'on exprimait devant moi me blessaient, ou plutôt, j'étais oppressé par cette haine de la pensée que je trouvais partout et qui n'était qu'une imitation ou un excès d'empressement à obéir. Ma pauvre intelligence encore brute faisait effort pour s éveiller ; elle ne rencontrait que le vide autour d'elle. J'étais dans la situation d'un homme qui naîtrait dans un désert, où il ne trouverait pas une goutte d'eau. Je souffrais de cette aridité, sans savoir pourquoi je souffrais.
Ce qui m'élonnait le plus, c'est que des choses claires pour moi n'existaient pas pour d'autres, ou leur étaient inintelligibles. J'entendais des gens que je mettais avec raison. 9 cent piques au-dessus de
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moi répéter à toule occasion et d'un air sardonique : Je ne comprends pas. Ces quatre mois composaient le fond de la langue d'alors; ils les répétaient à propos des sentiments qui m'étaient le plus naturels, le plus familiers, qui étaient pour moi comme la respiration. Ils les redisaient surtout imperturbablement à propos des livres que j'apprenais à connaître et que j'aimais le mieux : Madame de Staël ! — Je ne comprends pas. — Hamlet ! — Je ne comprends pas. — Macbeth ! — Je ne comprends pas.
Il en fut de même, sans exception aucune, de tous les ouvrages qui m'ouvrirent peu à peu les yeux à la lumière.
Cette réponse uniforme, générale chez ceux que j'étais le pins accoutumé à respecter, me consleruait. Car j'admettais bien que ce qui me semblait admirable pût paraître pitoyable à d'autres. J'avais une trop juste idée de mon ignorance pour ne pas me défier de moi-même. Mais plus je m'en défiais, moins j'admettais qu'il fût possible que les autres n'entendissent pas du premier coup ce que moi j'entendais avec mon intelligence, que je sentais si sourde et si grossière. Mon humilité se refusait absolument à cette pensée. Quand donc je surprenais dans la bouche des autres ces [mots sacramentels : Je ne comprends pas ., je ne pouvais y voii' qu'une certaine malice orgueilleuse qui desséchait
ma raison naissante. Si l'on m'eût dit : Ce que vous prenez pour beau est laid, pour vrai est faux, pour grand est petit, j'aurais pi'ofilé de ces avertissements : du moins je me serais incliné avec douleur devant cet arrêt. Mais la prétention de ne pas comprendre ce que moi je comprenais me desorientait entièrement, elle me jolait dans un vrai désespoir. Je n'osais plus me tîer à l'évidence.
Que me restait-il alors à faire? A chercher les lieux les plus déserts ; et j'avais trouvé à trois lieues de la ville une colline enveloppée de sapins, surmontée d'une ruine, qu'on appelle la Corne dArthus. Je portais mes livres les i)lus chéris dans celle ruine. Je les lisais à haule voix, avec des larmes de rage, de confusion et de surprise. Je prenais à témoin les rochers, les bois qui m'entouraient, les éperviers qui passaient sur ma tète ; je me disais : « Ils comprennent , eux , comme moi, si les hommes ne veulent pas comprendre ! »
Combien de temps il m'a fiillu pour reconnaiiro que s'il y avait de la malice dans celte prétention de ne pas entendre, il y avait aussi quelque sincérité! Les esprits les plus cultivés avaient été retenus dans un tel vide, qu'ils avaient réellement perdu la trace des idées vivantes ; la langue même en était oubliée, comme celle de la liberté. Ils ne pouvaient y revenir. C'était même une soullrance
intolérable pour eux que le voisinage de pensées auxquelles ils ne pouvaient plus s'élever. Dans un trop long servage, l'àme avait perdu ses ailes et maintenant elle s'en vengeait par le ricanement.
Mon éducation avait fait de moi un barbare, je l'avoue. Mais si j'avais la rudesse du barbare, j'avais quelques-unes de ses qualités: l'intelligence ouverte à tout ce qu'il y avait de fier, de hardi, d'entier, et je pourrais dire de primitif dans la pensée des autres. Aussi étais-je entraîné par une force irrésistible vers les grands poètes abrupts.
Ce qu'il y avait de plus inculte chez eux était ce qui m'attirait le plus. Mais ces grands hommes, c'était là aussi un secret à garder ; et qu'y avait-il alors de plus ridicule au monde après madame de Staèl que Shakespeare, Goethe, Schiller, quand ces noms arrivèrent par hasard jusqu'à nous?
C'est peut-être à cette barbarie prolongée que je dois de n'avoir jamais été dupe des grands pastiches d'Ossian, dont tout le monde se disait engoué sur la foi de Napoléon, car c'était son poète. Un de mes camarades s'appelait Oscar. Je n'eus pas de repos que je n'eusse lu les plaintes d'Ossian sur Oscar. Elles ne répondirent pas à cette nature première que j'avais conservée en moi. Fingal, Malvina, Garril me laissèrent froid; il
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me semblait toujours que j'étais beaucoup plus ca pable de vraie sauvagerie qu'ils ne l'étaient euxmêmes.
L'éclosion de l'intelligence était ainsi une vraie douleur en ce temps-Là. L'ironie est en effet une puissance terrible lorsqu'elle est dirigée contre un enfant, et c'était l'arme de presque tout le monde contre toute idée nouvelle, tout sentiment ingénu, contre tout l'univers moral, condamné sous le nom d'idéologie.
Do mon côté, il y avait aussi des choses claires pour les autres et qui m'étaient absolument incompréhensibles. Quand sous les oppressions, les iniquités, les drapeaux divers, j'entendais des ouvriers, des artisans dire : « Après tout, je suis pour celui qui me paye. » Ou encore : « Qu'importe à ce* lui qui ne se mêle pas de ce qui ne le regarde pas ! » Quand j'entendais ces paroles qui ont si souvent frappé mes oreilles, je ne pouvais non plus les croire sincères. Je croyais toujours que ceux qui parlaient ainsi voulaient railler ou dissimuler. Quelles épreuves il m'a fallu avant d'admettre que des paroles d'esclaves fussent possibles, mémo en plein esclavage !
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Pour achever de mater nos passions soldatesques, on avait pris pour règle de me faire apprendre tout ce qui pouvait être enseigné d'utile ou d'agréable dans notre bourgade. Si l'on avait voulu seulement m'apprivoiser par la musique, le but se trouva bien dépassé.
Le violon, dès que je l'entendis, fut pour moi la première révélation d'un monde de poésie. C'est par ce chemin, je crois, et par les contes de fées que je me sentis introduit dans les régions vraiment imaginaires.
Je trouvais dans les sons tantôt fluets, tantôt graves qui sortaient de ce petit corps si frêle, je ne sais quelle impression de magie ; ils me faisaient penser aux voix de la fée Morgane et de l'oiseau bleu couleur du temps, car j'étais attiré bien moins par ce que j'entendais que par ce que je me figurais. Aussi dès la première leçon me sentis-je comme ensorcelé ; je ne quittais plus guère mon violon, au grand désespoir de mes voisins, .
Le jour ne me suffisant pas, je voulus y eni-
ployer la nuit. A peine étais-jc au lit, je me mettais sur mon séant et je m'armais de mon redoutable archet, jusqu'à ce que le sommeil fût plus fort que moi. Mon sommeil était plein de sons magiques. Eveillé avant le jour, je me dressais sur mon lit, et là, debout, en chemise, de peur de perdre un instant, je commençais aussitôt mes mélodieux accords. La fascination qu'exerçait sur moi cet instrument, dont je me servais d'une manière barbare, comme tout le reste, amena un incident qui m'oblige encore de rire toutes les fois que je me le rappelle.
Un jour de septembre, le soleil était à peine levé , tout le monde endormi. J'étais debout, selon 4:na coutume, sur mon lit, et je m'escrimais à de furieux arpèges. Un hussard croate, réveille par ce terrible Orphée, s'élance dans ma chambre; sans me laisser le temps de résister, il s'empare de mon violon. Mais avant que j'eusse pu m'indigner, quel étonnement ! quels ravissements, grand Dieu ! quels chants ! quels accords ! quelles mélodies inouïes ! C'était bien la féerie que je m'étais représentée. Je restai immobile, pétrifié, les bras tendus. Cependant le hussard, grand violoniste, se promenait de long en large, tout à son inspiration, sans faire attention à mon attitude. Mais voilà que le tableau se complique. Ma mère, ré* veillée dans une chambre voisine par ces sons ra*
vissants, s'interroge, s'étonne; elle en croit à peine ses oreilles. Ce changement incroyable, surhumain, comment a-t-il pu se faire en une nuit? Quel prodige d'en haut s'est accompli en moi? Car on ne peut en douter plus longtemps, c'est bien de ma chambre, c'est de mon violon que parlent ces accents émus, vibrants, enchanteurs, au lieu du charivari ordinaire.
Sans se consulter davantage, sans prendre le temps de se vêtir, ma mère sort de son lit; elle accourt sur la pointe du pied pour vérifier le miracle ; une servante, ébahie comme elle, la suit. Elles ouvrent la porte et regardcul. Je les vois et je frémis. Par bonheur, le soldat tournait alors le dos en marchant vers la muraille opposée. Elles le virent sans être vues, et n'eurent que le temps de fuir. Bientôt le hussnrd s'mterrompit et me rendit le violon, comme il l'avait pris, sans prononcer un mot. Quels rires immodérés quand nous nous retrouvâmes ! Et nous on jouissions d'autant mieux qu'ils éclataient à la barbe de l'ennemi. Ah ! que ces jours sont loin ! que d'années m'en séparent! Du fond de quel abîme je les aperçois et qu'ils me semblent pourtant être d'hier !
Au reste, ces moments de joie complète devenaient de plus en plus rares. Dans les invasions précédentes, je ne sais quelle espérance, quelle gaieté intrépide avaient surnagé au milieu du dé-
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lugo. Il me semble que c'est à partir de celle seconde invasion que la France s'est sentie atteinte et qu'elle a changé de tempérament. Pour ce qui me regarde , ce fut un changement à peu près complet dans ma manière d'être et de vivre. Une tristesse profonde s'étendit autour de nous. Je m'en sentis enveloppé pendant de longues années.
Gomment aurais- je pu y échapper? Je voyais subitement renié et maudit tout ce que j'avais idolâtré jusque-là. Du jour au lendemain, ce que j'avais tenu pour sacré se trouva être un objet d'horreur. Il me fallut d'abord enterrer ma cocarde, puis mon drapeau bonapartiste. Je m'étais fait dessiner un aigle dans le jardin. Je l'avais semé de fleurs ; la tète était marquée par des résédas, le corps par des basilics; les ailes étendues par des violettes. Il fallut arracher l'aigle brin à brin ; ta quoi je ne pus me résigner.
Ce qui me confondait, c'est qu'en une nuit, ce qui avait été honneur, vertu, devint subitement crime, infamie. Et la condamnation ne s'arrôlail pas aux choses; elle frappait ceux que j'aimais le plus. D'abord mon maitre d'école, le capitaine de dragons était proscrit. C'est par lui que j'appris pour la première fois ce mol. Puis des gendarmes vinrent chercher le conventionnel dans notre maison. Ils fouillèrent jus([ue dans mon lit. On le trouva dans un grenier à foins, d'où il fut jeté en
prison. Je savais que là il jouait aux cartes avec 'e bourreau, voulant, comme il nous le faisait dire, se le rendre d'avance favorable, dans le cas où il aurait affaire à lui. Un peu après, on l'exila à Bruxelles, où je suis venu prendre sa place. Tous mes héros, s'ils rentraient au village, n'étaient plus que des brigands.
Quelle éducation je reçus en peu de semaines de ce changement inconcevable pour moi ! Les visages mêmes étaient autres, et ce qui ajoutait à ma consternation, c'était le silence. On n'osait plus se servir des mots qui avaient caché pour nous l'espérance dans l'année précédente, le père la violellc, le petit caporal. Tout me semblait métamorphosé, tout l'était en effet, les choses, les hommes, la langue même. Or, je trouvais simple que les choses fussent différentes, mais je ne pouvais concevoir que les pensées, les paroles et même les visages changeassent en même temps.
L'impression de cette versatilité fut si grande, qu'elle s'est attachée à moi dans tout le reste de ma vie. Il en est résulté que dans les courts moments que j'eusse voulu voir durer, je sentais la fragilité des choses, je sentais surtout celle des hommes. Le passé m'était la force de jouir du présent. Chose singulière, mais parfaitement vraie, je n'ai été délivré de cette cruelle attente, dans laquelle j'ai passé ma vie, je n'ai connu, goûté la
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vraie sérénité d'esprit, le vrai contentement, que (loi)uis le jour où, n'ayant plus rien à sauver, je me suis trouvé au fond de l'abîme.
Au milieu de ces derniers jours de l'automne de 1815, précurseurs de tant d'autres qui devaient leur ressembler, un souvenir, un seul, me revient encore avec plaisir.
C'était dans les plus beaux jours de la Terreur blanche. L'ordre vint d'illuminer pour célébrer la chute de Napoléon et le retour de la légitimité. Personne ne manqua à l'injonclion formelle. Toute la bourgade fut éclairée comme en plein jour. Je sortais à cette heure-là de mon bateau, à la nuit toml)ante. J'entre dans la rue, l'aviron à la main. Je lève les yeux, je vois toutes les maisons étinceler, sans excepter la nôtre. Sa façade soutenait dignement la comparaison avec celle de nos voisins. Me précipiter sur les escaliers , ouvrir les fenêtres, éteindre les lumières, fut l'affaire d'un instant ; et je ne me contente pas de souftler sur les lampions, je les disperse, je les foule aux pieds. La nuit profonde se fait aussitôt sur notre toit et tranche avec la clarté resplendissante du reste de la rue.
Le scandale fut grand , surtout Tétonnement. Car beaucoup de ceux qui s'indignaient tout haut m'approuvaient au fond du cœur. A ce moment, le procureur du roi, faisant sa ronde, s'extasiait sur
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reiithousiasme des habitaiils. Soudain il avise cette longue masse noire qui reste obslincmciil plongée dans les ténèbres. Un mot d'un passant rinslruit de l'histoire. Il court dans une réunion, chez le sous-préfet, où il savait que mon père devait être. Il le trouve jouant tranquillement au reversis : « Savez-vous ce que votre fils vieni de faire?... »
Qu'on imagine, si on le peut, ce qui suivit ce début. Les plus indignés tremblèrent sur le châtiment qui m'était réservé.
J'attendis patiemment mon sort , et même je m'endormis. Pour mon père, il ne me dit mot de cette aventure, ni ce soir-là, ni le lendemain, ni le surlendemain, ni jamais. J'appris un peu plus tard, par ma mère, qu'il en avait été ravi au fond ducœur et ne cessait d'en faire avec elle des gorges chaudes. Hélas! malgi-é tout, cette aventure fut la dernière. Avec elle finit pour moi la vie bienheureuse de l'enfant.
Dans l'éducation que j'avais reçue jusque-là, mes parents avaient été dirigés par une idée trèsraisonnable. Ils avaient sagement pensé que cette éducation était la meilleure préparation à la vi. que devait nous faire l'Empire. S'il eût duré, nous étions, sauf l'esprit d'indépendance ({u'ils n'avaient pu s'empêcher de faire naître en moi, fout armés pour ce qui nous attendait.
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N'étions-nous pas destines, en effet, à mourir prématurément au coin de quelque bois , d'une mort sanglante et ignorée ? Ne fallait-il pas avant tout nous aguerrir, nous tremper de fer? Et d'ailleurs pourquoi tourmenter par de vaines études des enfants qui auraient à peine quelques années de jeunesse, et qui n'arriveraient certainement pas à la virilité? Ne fallait-il pas au moins leur laisser respirer l'air libre à pleins poumons, puisque cela devait durer si peu ? Ma mère s'expliquait clairement avec moi là-dessus, comme sur toute chose, avec un singulier mélange de force, de résignation, de liberté d'e.>prit et d'amertume. Aujourd'hui, comme alors, ces motifs me paraissent sans réplique.
Mais quand pour tous les esprits clairvoyants Napoléon eut Hni son rôle, mes parents songèrent qu'un si grand changement dans la vie publique devait en amener un tout semblable dans l'éducation et dans la vie privée. Ils pensèrent qu'il était temps de mettre fm à la vie d'enfant de troupe et au commerce incessant avec les soldats et les prisonniers de guerre. Dès lors, le nom de collège lut sérieusement prononcé. Il fut décidé (jue pour commencer on m'enverrait à celui de ma ville natale.
Cette résolution fut pour moi un coup de tonnerre, ta[\l j'y étais peu préparé. Elle fut exécutée
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à la lettre dans cette même fatale année de 1815 ; et certes, si je plaignais mon héros de la captivité qu'il allait endurer désormais au milieu de l'Océan, je ne trouvais pas la mienne moins intolérable. Je me voyais prisonnier comme lui, en même temps que lui ; mais je ne pouvais comme lui maîtriser mon désespoir. Je fis mes adieux, non-seulement à mes compagnons, mais à toutes les choses que j'aimais. Je distribuai aux plus dignes ma pie, mes lapins, mon corbeau éclopé ; quant à mon épervier, qui avait survécu à tous les bouleversements d'empires, et que j'avais toujours laissé en liberté, il s'était envolé peu de jours auparavant avec un cri sauvage, après avoir plané sur ma tète, m'avcrtissant par là que nos beaux jours étaient finis pourjamais.
Dans quel monde allais-je entrer? Quel qu'il fût, il m'était odieux d'avance. Un jeune oiseau de proie enlevé nouvellement aux forêts et porté à la ville dans une cage d'osier ne tombe pas dans un désespoir plus morne. Mais au moins cet enfant des forêts, dès qu'il se voit captif, a la fierté de se laisser mouriV de faim.