‹ Histoire de mes idées; autobiographieChapitre 5 sur 14 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Quand la porte du collège se referma sur moi, je lus frappé do stupeur, et le temps ne fit qu'augmenter ce saisissement du prisonnier. Devant moi s'ouvrent des années stériles, vides d'événements, vides surtout de bonheur, où pour l'incertaine perspective de quelques notions ébauchées, je perdis ce que j'acquérais chaque jour dans le commerce vivant des choses. Mes parents demeurant à deux journées de là, je cessai entièrement de les voir. Je ne sortais jamais en ville, ou si cela arrivait, c'était pour un moment, et ce moment ne servait qu'à ranimer l'effroi de la captivité.

L'éducation cessa brusquement. Une instruction maussade, forcée, dut en tenir lieu. En pensant à ces insipides années, Tennui, la nostalgie

144 HISTOIRE DE Mi:S IDEES

s'appesantissent de nouveau sur moi. Le même voile terne qui couvrit toutes mes facullés et en arrêta court le développement s'étend à mes yeux. Aucun homme, aucun objet ne m 'apparaît à iva-l vers cette uniformité douloureuse. Je ne sais par où commencer, par où finir. Tout se perd dans le même sentiment de vide et de détresse. Il faut que je soulève ce voile de plomb pour retrouver quel- ([ues vestiges de moi-même.

El que l'on ne pense pas que ces infortunes de l'adolescence ne laissent aucune trace dans la vie. Elles durent encore pour moi. Le souvenir de ces années, non pas seulement perdues, mais étouffées, me poursuit ; elles m'oppressent en songe comme une calamilé prématurée. J'ai peine en y pensant à me défendre d'un sentiment de révolte. Que de fois je les ai reprochées avec amertume à mes parents, comme s'ils eussent pu agir autrement ([u'ils n'ont fait !

Ma première peine, celle dont j'avais conscience, était de me sentir prisonnier. Celle-là pesait sur chaque heure, sur chaque chose, et il en fut ainsi tant que dura ma réclusion. Au lieu de l'épanouissement continuel dans lequel j'avais vécu, c'était une gène inexprimable en face de mes maîtres, de mes camarades et de moi-même. Car je ne me reconnaissais plus. Sitôt que l'heure des études était passée, j'allais au haut d'un vieux rempart

r[ui servait de clôtiiro, el d'où l'on apercevait la (\impagne. Là je regardais Irislcment au loin du côté de mes forêts. Je com])tais les pierres d'un mur dégradé, par lequel on eût pu tenter une évasion. Mon seul plaisir était d'imaginer quelque belle fuite. La crainte de raflliclion que je causerais m'empêcha de mcltro a icun de ces projets à exécution.

Lorsque nous sortions de notre prison, on nous conduisait assez loin hors de la ville. Mais le sonliment de ma captivité me suivait jusque dnns le fond des bois, et j'étais incapable de prendre aucun plaisir aux choses mêmes que j'aimais pardessus tout Je traînais dans nos plaines de Bresse la langueur qui m'accablait. Il arrivait souvent que nous allions sur la roule de Gerlines,dont nous n'étions plus éloignés que d'une heure. J'eusse été désolé qu'on eût poursuivi jusqu'à cet endroit chéri. Je ne voulais pas que ces lieux me vissent dans ma servitude ; ils m'auraieni trouvé si changé ! Quand nous rencontrions des paysans qui allaient au village, je me détournais d'eux pour ne pas les voir. Je n*aurais su ni comment les aborder, ni comment les quitter. Ces jours, ces heures n'existaient pas pour moi. Je voulais n'avoir aucun témoin qui pût me les rappeler. Le regret de la liberté n'eût peut-être pa^ suffi à me plonger dans un étal qui me remplissait à la fois de douleur el

de honte. La captivité explique la douleur ; mais la honte, d'où venait-elle? Je pense qu'elle avait pour cause l'interruption subite de tout progrès du côté de Tàme et de l'esprit. J'avais été arraché à mes sources de vie, à celles où j'avais puisé un instinct prématuré des grandes choses. Je n'avais plus autour de moi les instructions morales de ma famille, surtout de ma mère, ni le contre-coup des émotions du peuple. La maison paternelle, le foyer, la vie publique, tout m'avait manqué à la fois. Et en revanche, quelle compensation avais-je trouvée ? Des études machinales qui m'hébétaient, auxquelles mon sourd désespoir m'empêchait de prendre le moindre intérêt. Jamais une parole de confiance, d'intimité (moi qui n'avais été conduit que par ces mobiles) ; jamais une de ces voix de l'âme qui m'avaient initié à tant de choses et à un langage que je ne devais plus entendre. Pas même délivres, car j'en manquais absolument et j'étais brusquement tombé des pièces de Shakespeare à Estelle et Némorin deFlorian. Dépaysé, désorienté, précipité des nues, exclu des beaux cieux de la légende, abimé, perdu dans toutes les sécheresses et aridités d'une classe, je m'étais odieux à moimême.

J'essayais bien par moments de retrouver ces beaux élans que j'avais connus. Mais pour cela l'aurais eu besoin de Tuile maternelle. J'élaii

HISTOIRE DE MES IbÉES 147

incapable par moi-même de me relever jusque-là, ucore moins de m'y soutenir. Après quelques tentatives, dont je sentais l'impuissance, je me résignai à suivre le chemin banal, mais je le suivais mal, parce que je me sentais déchu. Je prenais une défiance exagérée de moi-même. Le souvenir de ma vie libre me revenait encore mal à propos ; et je n'étais qu'un mauvais esclave, tout en me faisant un devoir rigoureux d'être un esclave accompli.

Que les hommes faits sourient à leur aise de ce supplice d'un adolescent. Ces tourments n'en ont pas moins été réels, et que nepuis-je en les racontant les épargner à d'autres ! 0 prémices de la vie ! belles fleurs de l'adolescence ! premiers fruits du {*rintemps! que vous avez été amers pour moi ! et (|ue je me réjouis dans mon cœur de ne plus avoir à vous cueillir !

Loin que mes compagnons de captivité fussent une consolation pour moi, j'eus prôsi[ue autant de peine à m'accoutumer à eux qu'aux choses mêmes. Nous étions partis de chemins si différents pour arriver aux mêmes points ! Nous avions si peu d'idées communes entre nous ! Ils étaient si bien faits à cette discipline qui m'était si nouvelle ! Aucune de mes histoires ne les intéressait. Com- ))ien cette première rencontre avec la société régulée me fut difficile (cl sans doute par ma faute) I

f-i5 HISTOIRE DE MES IDEES

mon âge augmentait encore ces différences.

Grâce à la méthode de mon premier mailre qui m'avait fait commencer le latin dès qu'il m'apprit à lire, j'étais arrivé sans m'en apercevoir à la fin de mes études. J'achevais ma rhétorique à treize ans, et mes compagnons avaient dix-huit à dixneuf ans, différence immense à cet âge. C'étaient presque des hommes. De quelle ressource pcuvais-jeétre pour eux avec mes légendes de l'île Cabrera ? Je leur paraissais un vrai Vandale, et d'autre part, la préoccupation constante de leurs parures, des modes nouvelles, des chaînetles d'argent et d'acier, m'étonnait presque autant, moi qui ne songeais qu'à m'évader et à me perdre à tout jamais dans le grand bois de Gerlines !

Le premier contact avec la société de mes semblables ne m'inspira ainsi qu'un sentiment profond d'isolement. En voyant combien ce qui m'intéressait par-dessus toute chose était indifférent aux autres, je pris le parti de n'en jamais parler. J'appris à cette école combien le monde intérieur, dans lequel nous vivons et que nous croyons le centre de vie, excite peu la curiosité des autres, à moins qu'ils n'y retrouvent leurs propres souvenirs et une image d'eux-mêmes. Je me taisais, ou, s'il fallait parler, les mots sortaient à peine de mes lèvres. Tout ce qui s'était éveillé prématurément en moi, RU souffle de la vie libre, fut refoulé, enseveli au

fiïSTOIRE DE MES IDEES 149

plus profond de mon être. Je me sentis appauvri par mon isolement. Dans l'état de trouble, de stérilité, de timidité, de marasme, où je tombais de plus en plus, il eût fallu pour me sauver une personne qui me comprit sans que j'eusse besoin de parler; surtout il eût fallu qu'elle me tînt une compagnie perpétuelle, sans que j'eusse l'embarras de solliciter jamais sa présence. Mais où rencontrer un être pareil? Il existait cependant pour mon salut; je devais le rencontrer, et nous devînmcfi sar-le-champ inséparables.

OÏlNLt. — IIISTOlàE DE lliS ibttj. Il

^•''^0 HISTOIRE DE MES IDÊEâ

Parmi les sentiments bizarres que faisait naître une vie de contrainte, le plus étrange était la froideur que Ton devait afficher devant ses camarades pour sa propre famille. C'eût été le comble du ridicule que d'embrasser devant témoins ses parents avec effusion. Il fallait leur marquer sinon un détachement complet, au moins une souveraine indifférence; tant la sécheresse de l'àme était une condition de ces temps ! Nous craignions la visite des nôtres bien plus que nous ne la désirions; nous savions que nos gestes, nos embrassemenls étaient épiés avec malice. Et malheur cà celui qui eût pleuré de joie à la vue de son père, de sa mère, de ses sœurs, de ses frères après une longue absence : il se fût difficilement relevé de ce moment de faiblesse. La crainte du ridicule tarissait d'avance toutes nos joies. Aussi recevions-nous peu de visites, même de nos plus proches parents. Mais quand l'un d'eux fianchissait cette enceinte de moquerie , dont nous nous entourions» c'était là un événement qui ne pou-

v.iit manquer d'être fertile en conséquences.

La mère d'un de nos camarades vint le voir; elle était accompagnée de sa fille. Gomme il n'y avait pas de parloir, je vis de loin, non pas leurs caresses (ils n'auraient osé s'embrasser), mais leurs sourires. Je vis surtout la jeune fille et je ne l'oubliai plus. Elle avait les cheveux d'un blond doré, les yeux bleu de ciel, l'air de visage angcli((iie. Elle portait une petite coiffe rustique, que j'eusse mieux aimé ne pas lui voir; mais je me souvins d'une estampe de la ya/'c/m/è/*e de Raphaël, quemademoiselle Geneviérrappelait traitpour trait, et je trouvai bientôt mille raisons pour me raccommoder avec cette coiffure champêtre à laquelle, il est vrai, elle donnait une élégance charmante. J'en- Icndis, ou je crus entendre le son de sa voix, une voix argenlinc, cristalline, la voix du printemps lui-même, qui m'atteignit au cœur. Elle était avec les siens au fond d'un corridor. J'eus à peine le temps d'arrêter sur elle mes yeux en [lassant; je ne la revis plus jamais que de loin dans le jardin dont j'étais séparé par une cloi- )n en palissade ; mais ce moment suffit pour graver en moi une imago aui ne devait plus s'el- ■ icor.

Et comment ne la bénirais-je pas, puisque dès ce moment je cessai d'être seul. Partout je me sentais dans la compagnie et sous la protection de cet

être charmant. Elle avait sur moi l'action bienfaisante du premier rayon de l'aube.

Je savais le nom du lieu qu'elle habitait. Il n'était pas loin de Gertines. Mais je n'osai jamais demander son nom de bap/ême et je ne l'ai jamais bien su. Et qu'importe? En avais-je besoin? Lui faisais-je avec moins d'expansion mes confidences les plus intimes ? M'adressais-je à elle du fond de mes tristesses avec moins de piété? A quoi bon l'appeler? Ne venait-elle pas sans que j'eusse besoin de prononcer son nom? Tout cela, bien entendu, sans paroles , sans témoignage humain, mais seulement dans le repli le plus caché du cœur.

J'aurais pu la voir de plus près, lui parler peutêtre ; l'occasion se présenta même de faire visite à ses frères à la campagne. Je m'en gardai bien, ainsi que de tout ce qui aurait pu amener le moindre changement dans une relation où tout était enchantement, délices. Je sentais combien mon édifice était fragile. Je retenais pour ainsi dire mon souffle, de peur de dissiper cette première fleur de bonheur. J

Il me suffisait de savoir qu'une personne aussi angélique existait avec moi dans le monde. La terre en était tout embaumée. Je ne souffrais point de son absence , car elle ne me quittait pas. Elle

m'élait et me reslaiL toute présente. Je ne lormais aucun projet. Je n'avais aucune crainte du lendemain. Je ne pensais pas même qu'elle pût se marier, être promise peut-être ! Sa douce, radieuse compagnie ne pouvait pas m'être enlevée.'

Tout cela, direz- vous, était chimérique. Nullement. Je n'ai jamais su m'alimenter de chimères en l'air, me complaire de mes seules inventions comme de réalités. Il me fallait au moins un point vivant, une apparition réelle, un son de voix. Où tout cela manquait, je sentais le vide et ne faisais rien pour le combler. Je pouvais sur un regard bâtir un édifice de félicité, mais il me fallait au moins ce regard, cette promesse , cette assurance de la vie. S'éprendre de ses pures fantaisies comme d'un amour réel , je n'ai jamais compris qu'un cœur vivant pût se contenter à ce prix !

Au reste, aimer me suffisait. Je n'avais point encore l'ambition d'être aimé. Le premier de ces sentiments remplissait mon cœur. Gomment aurais-J9 été capable de supporter le second sans en éli 9 accablé ? Voir de loin blanchir dans les bois la maisonnette de mademoiselle Genevier, eût été le comble de mes vœux. Gette joie suprême ne me fut pas donnée ; j'y perdis peu de chose, tant j'employais bien les heures à imaginer cette demeui-e inconnue. El je n'en faisais pas une chaumière, mais une maison de tous points assortie à celle dû

Gertines; même j'y ajoutai quelque vignoble, un bouquet de sapins, un pont élancé sur le ruisseau, un chemin sablé pour aller jusqu'au bois. Car c'étaient là justement les améliorations que nous avions projetées.

Je trouvai encore ce grand avantage d'élever, de placer cette demeure de la félicité dans tous les lieux qui me plaisaient. A partir de ce moment, je fis une différence réfléchie entre les paysages. Us me parurent d'autant plus beaux, qu'ils étaient plus retirés , plus ombragés de chênes et que je pouvais mieux y cacher le trésor de mon cœur.

Avant ce temps, la nature ne me donnait que l'impression de la liberté dos champs : aller, venir, courir, se perdre, se retrouver dans la forêt, c'était la vraie beauté. Depuis ce jour, je pris plaisir au chant du rossignol, aux premières feuilles du printemps qui approchait. Je senlis une âme non plus seulement en moi , mais dans les choses ; je ne voyais plus sans ravissement un buisson d'aubépine en fleur. Du milieu de ces touffes argentées se levait et m'apparaissait mademoiselle Genevier, comme elle m'avait apparu une fois, en réalité, dans le jardin.

Pour la première fois aussi je fis attention à l'église de Brou, à ses marguerites de pierre, à ses lacs entremêlés, à ses devises, à ses murailles tout imprégnées d'amour. Je regardais avec curiosité

HISTOmE DE MES IDÉES li)3

autour des lornbeaux dans le chœur les figures charmantes des pleureuses sous leurs capuchons de marbre ; là aussi je trouvais des ressemblances qui me remplissaient de surprise et de joie.

Gomment finirent de si belles amours ? Elles ne pouvaient augmenter; elles ne devaient pas finir; elles m'accompagnèrent dans les deux premières années d'un apprentissage douloureux de la vie ; Mies semèrent sous mes pas des Heurs mêlées de larmes. Aujourd'hui quand je me représente notre doux, ineffable printemps de Gertines , avec son parfum de mauves et de seigles en fleur, je vois encore errante au fond de quelque taillis, comme le bon génie du lieu, cette figure bocagère qui sourit et qui passe.

Ce niéme printemps de 1816 devait donner Tessor chez moi à des sentiments bien différents. A rapproche de Pâques mon confesseur me recommanda de communier la dimanche suivant. Je lui répondis que je n'avais point encore fait ma première communion , ce qui Tétonna beaucoup ; puisque je touchais à la fin de mes études. Ma mère , contrairement à- l'usage reçu en France, avait éloigné ce moment. Elle voulait que j'apportasse à un acte si grave une pleine connaissance ; si elle eût pu retarder encore cette heure solennelle, assurément elle l'eût fait. On jugea au contraire qu'étant dans ma treizième année, il n*y avait plus un moment à perdre. Je fus envoyé au catéchisme.

Je gagnai à cela que mon instruction religieuse allât très-vite. On m'épargna tous les déboires d'une trop lente préparation. A peine eus-je paru au catéchisme, on se déclara satisfait. C'est le seul succès véritable que j'aie eu dans ces années de collège, et je le dus à mon directeur. C'était

un missionnaire provençal, le premier homme éloquent que j'aie entendu. Il vit du premier coup combien mon cœur était isolé, avide d'amour infini. Il m'en nourrit, il m'en combla. Il m'épargna toutes les épines de la théologie, il éloigna toutes les aspérités, tous les sophismes. Pour la première fois, on était content de moi. J'avais des ailes.

Il eût pu m'embarrasser , me terrifier dès le premier pas en mettant aux prises son Église et celle de ma mère; il rî'en fit rien. Point de discussions, ni de chicanes. Il resta sur les hauteurs, me parla le langage auquel j'avais été accoutumé. De ce cœur resserré, concentré, il n'eut pas de peine à tirer les eaux vives, jailHssantes qui s'y étaient amassées depuis que je ne conversais plus qu'avec moi-même.

Touché de cette âme si novice, et déjà ouverte en secret à tant de choses, éclairé, pénétrant, il ne fit avec moi qu'une seule faute qui eût pu élre grave, mais qui ne doit point lui être imputée. Il m'adressa dans la confession des questions que je ne compris pas. Je lui dis que je n'avais pas compris. Il répéta ses mêmes questions, et moi ma même réponse. Sur quoi il témoigna une surprise qui eût bien dû me surprendre moi-même. Heureusement je n'y attachai pas ma pensée. Il fit une chose non moins dangereuse. Non content de marquer son étonnement, il institua de sa

pleine auloi'ilé un prix ({ui n'était point en usage et qu'il créa pour moi. Je ne pouvais guère attribuer cet honneur à mes réponses au catéchisme, vu qu'elles avaient été satisfaisantes, rien de plus. Ayant d'ailleurs affaire à des commençants de cinquième ou de sixième, il n'y avait rien de trèsméritoire à ce que j'eusse eu quelque avantage sur eux. Ces réflexions pouvaient me mener loin; aucune d'elles ne me vint en ce temps-là.

D'ailleurs, pensais-je à ce qui se passait sur la terre? Je nageais en pleine iclicité. Ma seule peine était l'absence de ma mère. Car il m'en coûtait d'entrer loin d'elle dans le ciel vivant qui s'ouvrait devant moi. Elle m'envoyait des inslructions, des prières qu'elle composait jour par jour. Et c'était avec sa pensée luthérienne, calviniste, libre, philoso})liique, que je m'avançais dans cet itinéraire au-devant d'une Église qui la condamnait. Que n'ai-je gardé ces instructions, ces prières pour en enrichir ce récit ! elles pourraient aujourd'hui servir à d'autres qu'à moi. Autant qu'il m'en souvient, elle me demandait grâce pour les infirmités de l'Église catholique; elle m'adjurait de voir les vérités éternelles à travers le voile terrestre et la rouille des temps qui les avait couvertes. Elle me suppliait de juger avec une certaine grandeur les petitesses du culte etden'enpas faire retomber la coulpe sur la religion elle-même.

KiSiUiliL'. Uh MES iuk&6 ihU

Ainsi je marchais au-clevaiU des mystères, appuyé d'un côté sur une mère prolestante, de l'autre sur un missionnaire catholique. C'est peut-être la première fois et la seule que la réconciliation entre les deux Églises s'opéra pleinement , non pas en théorie, mais dans la pratique fervente d'un enfant; et le principal honneur en revient .issurément à celle dont la pensée , planant audessus de tous les rites , m'emportait vers Dieu même. Mon directeur aussi y eut sa part, puisqu'il n'ignorait pas quels enseignements je recevais 'le ce côté, et qu'il n'y fit pas obstacle. D'un mot, il eût pu porter le trouble, l'horreur dans mon âme. 11 ne lui fallait que cette parole pour me précipiter du haut de l'échelle de Jacob, où je montais avec tant de confiance dans la nue. S'il m'eût dit au moment de ma plus grande ferveur : « Le moment est venu de se décider , votre mère est damnée ! Choisissez entre l'Église maternelle et mon Église ! » Je n'eusse jamais fait ce choix, ou plutôt il était fait d'avance, et non pas au profit de celui ([ui Teût provoqué. Mais par quels déchirements il m'eût fallu passer ! Quel bouleversement! quel œnversement de tout mon être! peut-être n'auraisje pu sortir de ce chaos affreux qu*en renonçant a loute croyance : et indubitablement, la première (ue j'aurais rejetée aurait été celle de l'enfer.

Enfin il arriva, le jour reaou table.

La communion devait se faire dans l'église où j'avais été baptisé, Notre-Dame de Saint-Nicolas de Bourg. Loin d'éprouver la moindre anxiété, je ne sentais que paix, sécurité profonde. Je mêlais, sans y établir aucune différence, mes prières protestantes et mes prières catholiques. Seulement je récitais les premières que je savais par cœur, et je lisais les secondes. Je m'appliquais à tenir dans mon cœur la juste balance entre les deux Églises ! mais je crois que j'étais surtout rempli de celle que je ne voyais pas, d'abord parce qu'elle était absente et que je craignais de l'oublier, ensuite parce que je savais qu'elle avait été persécutée, qu'elle était encore méprisée dans nos pays, el que son sang avait été versé le dernier.

Une épreuve restait encore. Mon directeur monta en chaire ; toute mon àme fit silence pour 1 écouter. Il dépendait de lui de me plonger de la béatitude dans le désespoir.

Il fut tel que je l'avais vu dans le confessionnal

et cent fois plus émouvant. Je pouvais croire qu'il parlait pour moi seul , tant ma situation particulière fut ménagée et protégée ! Pas une seule parole contre les hérétiques ! C'est la première fois que je fus touché par un discours public. Pour celui-là, il me prit jusque dans l'intime moelle de mes os. Lorsqu'il fallut nous lever et faire le tour de l'église, je me soutenais à peine; les larmes célestes m'aveuglaient.

D'où vient qu'un état aussi angélique ne s*est pas soutenu? Le dimanche suivant, je communiai encore, mais avec moins d'extase peut-être. Puis les semaines, les mois se suivirent. Bientôt il ne me resta que le souvenir de ma béatitude passée. D'où vint cette tiédeur après cette ferveur qui dut faire illusion à mon directeur lui-même? Il partit. Je ne le revis plus. Ceux qui le remplacèrent ne tentèrent pas même de ranimer le brasier éteint.

Fut-ce ma faute à moi seul? fut-ce la faute de rÉglise qui ne sut pas garder une âme qui s'était si pleinement livrée ? Est-ce que les deux Églises que j'avais embrassées à la fois se nuisaient l'une à l'autre ? Est-ce que cette conciliation que j'avais crue achevée dans mon âme de treize ans n'était qu'apparente ? Est-ce que la force me Tianqua pour soutenir à moi seul une entreprise où tant de génies se sont consumés en vain? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après avoir connu les délices de

la vie bienheureuse, je retombai peu à peu en quelques mois sur la terre, comme si j'avais lait un rêve sacré ; il m'en restait une vague impression qu'aucune cérémonie ne ranimait plus.

L'odeur de l'encens avait imprégné le vase, mais l'encens avait cessé de brûler. Je ne discutais pas, je ne cherchais pas à ébranler en moi mon édifice religieux. Tant s'en faut. 11 s'affaissait de lui-même presque à mon insu ; et celte destruction lente, invisible, irréparable, ne fut jamais pour moi une cause de douleur. Je n'ai jamais compris que l'on pûl souffrir de n'avoir plus ce qu'on appelle une illusion. La vérité m'a toujours paru le seul bien désirable. Dès qu'une chose ne me semblail plus vraie, il m'était impossible d'en rcgrelter la possession, quoi qu'il pût arriver.

Plus tard, j'ai lu, ce que je n'avais point fait encore , les Écritures , les Pères , Vlmitalion de Jésus-Christ. Mon imagination en fut subjuguée. Si je continue un jour ce récit, on verra combien je m'atlachai à ces témoins, avec quelle sincérité je me plaçai sous leur garde ; mais je ne confondis jamais ces émotions toutes littéraires et d'imagination avec l'émotion des mystères et de la foi. J'avais eu mon jour d'alliance réelle avec l'Église. J'avais senti un moment mon cœur dans le tabernacle. Gela m'a servi tout le reste de ma vie à faire la dilTorGiice entre la Rhétorique et la Religion,

piilre l'Art et la Foi. Je ne me suis pas cru converti lorsque je n'étais qu'ému. Jamais la fantaisie lie m'a abusé sur la réalité. J'ai lu, moi aussi, le (icpie du Christianisme. J'ai vu plus tard les merveilles des cathédrales gothiques de France, d'Allemagne, d'Espagne, l'Athènes de saint Paul, les prodiges de Raphaël et de Michel-Ange, surtout de Giollo, Rome, Saint-Pierre, la chapelle Sixline, le pape bénissant la ville et le monde; j'ai été onime un autre ravi , ébloui. Mais je savais que cet éblouissement était un effet poétique. Il n'y avait rien dans tout cela qui ressemblât de loin à ce qui s'était passé dans Téglise de Notre-Dame de Bourg. Ce moment est unique. Il n'est pas revenu ; il ne reviendra pas. Il devait à la fois clipser tous les autres et les éclairer de leur véritable lumière-

OUATHIÈME PARTIE

Quand les historiens parlent de la chute des empires, ils en cherchent seulement le contre-coup dans la vie publique. Je veux montrer que cet écroulement de 1815 eut partout des retentissements dans la vie privée. L'enfant, l'adolescent ne purent y échapper non plus que l'homme fait.

Dans ce changement de tempérament de toute une nation, c'est une douleur poignante pour

haque individu que la nécessité de donner brusquement une autre direction à son esprit, de refouler, de détruire toute son éducation passée et de

0 créer, pour ainsi dire, en quelques mois une autre nature. C'est, à peu prés, comme si les hommes changeaient en un moment non pas seulemont de climat, mais d'atmosphère ; ils auraient

QCIXKT. — IIISIOIHK DE M tS ;DLK3. 12

peine à respirer. Voilà ce que nous éprouvions dans le cataclysme subit de 1815. Môme les biens incontestables qui se trouvèrent mêlés à ce déluge de maux nous indignèrent ; ils étaient trop nouveaux pour que nous pussions en sentir autre chose que l'amertume.

Ainsi l'étude, qui devait être pour moi plus tard ma vie même, commença par m'ètre odieuse ; et il en fut ainsi tant que j'obéis à des maîtres. Pendant les deux années que je passai au collège de Bourg, je n'ouvris pas un seul livre classique sans répugnance. Ne recevant plus d'autres livres, je perdis peu à peu le désir d'en recevoir, et il me semble que ce tut un Donheur pour moi d'avoir si mal retenu ce qu'on nous enseignait. Car une seule chose s'était maintenue dans les collèges délabrés de l'Empire, la rhétorique. Elle avait survécu à tous les régimes, à tous les changements d'opinion et de gouvernement, comme une plante vivace qui naît naturellement du vieux sol gaulois; nul orage ne put l'en extirper.

Nous ne savions ni grec, ni latin , ni français ; mais nous composions des discours, des déclamations, des amplifications, des narrations, comme au temps da Sénèque. Dans ces discours, il fallait toujours une prosopopée à la Fabricius ; dans les narrations, toujours un combat de générosité, toujours un père qui dispute à son fils le droit de

HISTOIKL uc mca iiJfiES 167

mourir à sa place dans un naufrage, un incendie, ou sur un échafaud. Nous avions le choix entre ces trois manières de terminer la vie de nos héros, ainsi que la liberté de mettre dans leur bouche les paroles suprêmes. Je choisissais en général le naufrage, parce que la harangue devait être plus courte. Étant interrompue par la tempête, deux lignes suffisaient dans ce cas. Mais tout cela avec un médiocre succès ; et en somme je sortis du collège à peu près comme j'y étais entré, n'ayant rien appris, mais n'ayant aussi rien à oublier.

168 HIRTOIRB DE MES IDÉSS

Je n'eus pas besoin d'aller fort loin pour voir l'abus sanglant de ce don d'amplifications. Les cours prévôtales épouvantaient alors nos provinces. Un des premiers usages que je fis de ma liberté fut de suivre la foule aux audiences de ce terrible tr ibunal. On jugeait Brillât-Savarin ; c'était l'homme le plus populaire de notre pays. Je le vis calme et presque souriant sur la sellette ; il était là sous l'inculpation d'une conspiration bonapartiste. J'entendis le réquisitoire du ministère public qui l'accusait formellement d'avoir tramé l'assassinat de tous les nobles et de tous les riches propiiélaires du déparlemeni. Une si extravagante inculpation eût (lil ouvrir tous les yeux. Elle fut admise sans contradiction. Dans la même journée j'entendis l'accusation et la sentence de mort qui fut exécutée le surlendemain. Que ce moment terrible m'est resté présent ! Gomme il réveilla mon bonapartisme un peu assoupi ! et que cette première tache de sang de la Restauration a été ineffaçable dans mon souvenir! Jusque-là, je n'avais aucun parti pris contre elle;

je sentis ce jour-Là un commencement de liaine.

Je me hàlai de retourner dans les forêts de Cerlines. Un paysan des Ripes sort tout elîaré de sa cabane ; il regarde longtemps autour de lui, et me demande à voix basse des nouvelles. « Condamné à mort! » lui dis-je. Le paysan pousse un soupir et va se cacher au tond de sa chaumière. Ce soupir dans ce lieu désort entre les étangs et la forél fut la seule protestation que j'entendis pendant la terreur blanche. On eût pu croire que le peuple n'en ressentait aucune impression. L'événement a montré cependant qu'elle était profonde et d'autant plus redoutable qu'elle n'éclatait par aucun signe. Je venais d'expliquer Tacite pendant toute l'année; ce paysan tremblant dans une pareille solitude me le fit comprendre pour la première fois.

Au milieu de ces circonstances nouvelles, que devenait en moi la légende de Napoléon ? Si je veux analyser à cet égard mes sentiments, voici ce que je trouve. Cette légende subit comme tout le reste une grande éclipse dans les premières années qui suivirent 1815. La poussière soulevée de terre couvrit pour un moment celte mémoire. Les images, les portraits de Napoléon élant proscrits comme sa personne, ainsi que tous les symboles qui pouvaient le rappeler, aigles, drapeaux, uniformes, nous ne savions où le chercher. Quoique

nous fussions ses contemporains, sa figure nous était bien moins connue qu'elle ne Test aujourd'hui. Tant de calamités privées nous entouraient, qu'il disparut un moment à nos yeux dans l'immensité du désastre. Il était défendu de parler de lui ; à force de se taire, on se surprenait à oublier. Tant qu'il vivait, l'imagination, déconcertée par sa chute, manquait de point d'appui pour prendre un nouveau vol. L'Océan, fidèle gardien, amortissait tous les bruits. Puis, l'exila cette vertu singulière, éminente : dès qu'il se prolonge, il semble éternel ; il fait promptement oublier l'exilé, ayant tous les avantages delamort comme châtiment, sans le retentissement incommode qu'excite le supplice. Notre monde d'Europe prenait ainsi peu à peu l'habitude de vivre sans parler de Napoléon, sans même penser à lui. Les proscriptions, les menaces, la peur, l'éloignement, puis les spectacles nouveaux et l'inconstance humaine se réunissaient pour produire ce silence. Il dura sept ans. Il fallut la rumeur et bientôt le retentissement soudain, imprévu, longtemps révoqué en doute, de la mort pour rendre à Napoléon l'empire posthume des imaginations et des esprits. Pendant sept années, l'exil l'avait fait descendre chaque jour dans le silence, dans l'ombre, presque dans l'oubli. La mort le remontra soudainement à toute la terre, et lui rendit en un moment, pour toujours, son royaume de bruit.

J*avais fait comme tout le monde ; j'avais enfoui bien avant dans mon souvenir le nom, l'image du héros. Il était là, mais en secret, et sans que j'en msse pour ainsi dire conscience. Lorsque son nom fêtait prononcé, c'était presque toujours par ses jnnemis. Ses écrits ne pouvaient le défendre ; ils l'étaient pas encore réunis en corps d'histoire, et |es adversaires profitaient avec un art insigne de moment où il n'était permis à personne de porter témoignage de la renommée.

Je démêlais assez bien ce que la passion et la haine dictaient aux écrivains de l'ancien régime ; jusque-là, je ne me laissai pas ébranler. Le pamphlet de M. de Chateaubriand ne fit aucune impression sur moi. Il n'en fut pas ainsi des paroles de madame de Staël; elles se gravèrent profondément dans ma conscience, car j'y trouvais l'accent de la dignité humaine offensée, ce même accent auquel j'avais été accoutumé dès mes premières années. D'ailleurs, tous ceux qui avaient contre l'Empire un grief quelconque le faisaient valoir avec empressement, et ce côté nouveau, jusque-là dissimulé, de la figure de Napoléon, éclatait de tous côtés par de justes représailles, lia révélation de la servitude eût dû m'étonner moins qu'un autre ; pourtant elle fut pour moi comme une chose nouvelle.

D'abord, je ne voulus rien céder de mon héro«.

Ce qu'il avait fait, il avait dû le faire ; Je nmï«. je m'obstinais; tout ce que Ton racontait n mail qu'inventions de chouans. Cependant, même en me débattant, je recevais l'impression des choses. Pour la première fois, je sentis un violent combat intérieur, lorsque, pressé par des autorités que ma raison reconnaissait, je dus me poser cette question : comment concilier ma religion pour Napoléon avec ce ferment d'idées libérales qui m'arrivaient de tous côtés, et que j'étais bien décidé à ne pis abandonner?

Cette première difficulté qui s offrait à moi au commencement de la vie était trop grave pour que je pusse la résoudre seul. Elle jeta un grand trouble dans mon esprit. Je ne sais comment j'en serais sorti, si le travail qui se faisait alors chez un grand nombre, la tendance de ce temps-là et les ressources de mon âge, ne m'y eussent aidé. Entre Napoléon et la liberté, je ne fis pas positivement mon choix ; je ne sacrifiai pas l'un à l'autre (je ne croyais pas encore ce sacrifice nécessaire) ; mais le sentiment de la liberté et toutes les idées qui s'y rapportaient prenant peu à peu le dessus, chaque jour j'y pensais davantage, et moins à Napoléon. Sa figure de plus en plus voilée s'effaçait, disparaissait de mon esprit.

Si l'on m'eût parlé de sa captivité, ma religion so serait réveillée en sursaut ; mais aucune nou-

HISTOmE DE MES IDEES 178

v?llc ne venant de ce côté, mon imagination n'allait pas au-devant et ne trouvait plus d'aliment. Sans que j'eusse besoin de renier mon héros, il s'éloignait; il semblait disparaître pour laisser place à tout un monde d'idées qui ne pouvaient se rencontrer avec lui. C'est dans cet intervalle de 1815 à 1821 , pendant qu'il était comme absent du monde, que germèrent librement en moi les premières semences qui jamais n'eussent pu croître à son ombre.

Lorsqu'on 1821, éclata aux quatre vents la formidable nouvelle de la mort de Napoléon, il fit do nouveau irruption dans mon esprit, il l'obséda ; il se dressa pour ainsi dire debout dans mon âme comme dans celle de tous les hommes de ce temps-là. iMais il était trop tard pour la remplir et y reprendre sa place souveraine. Cette place était prise par d'autres fantômes que lésion. Il m'avait laissé deux ou trois années de répit ; j'en avais profité: ces années m'avaient suffi pour échapper à l'autocratie de son génie.

Il revinthanter mon intelligence, non plus comme mon Empereur et mon maître absolu, mais comme un spectre que la mort a presque enti^îrement changé. Car je voyais en lui un être tout différent de celui que le monde avait connu. Cette idéologie qu'il avait tant maudite, il devait désorm.ais la servir, puisqu'il n'était plus qu'une idée. En outre,

ses compaiçnons revenaient l'un après l'autre et témoignaient de sa conversion aux idées qu'il avait foulées aux pieds, tant qu'il avait été le maître. Il avait fini par être conquis lui-même par ces notions de liberté et de justice. [Quelle plus grande démonstration de leur vérité, de leur puissance ! Il avait voulu les écraser ; il avait fini par s'y soumettre. N'est-ce pas montrer qu'elles sont invincibles ?

Ainsi, nous revendiquions la gloire non comme l'appui, mais comme l'ornement de la liberté. Quel hommage que celui du maître du monde à l'avenir souverain, que nous sentions tous en nous ! Voilà comment j'accommodais ce qui m'avait paru inconciliable , mon culte pour Napoléon avec ma soif de liberté. Ce n'est pas nous qui allions à Napoléon, c'est Napoléon qui revenait à nous ! Fallait-il le rejeter? Quel mal pouvait nous faire une grande mémoire convertie à nos propres espérances? Il était bien entendu, en effet, que la conciliation s'opérait dans les nues, avec une ombre morte , un fantôme, non pas avec un monarque évadé du tombeau.

Par malheur, je ne tardai pas à m'apercevoir que je ne suivais plus ici la voie du peuple. Dans ces différents efforts, j'avais quitté le vrai terrain de la légende ; pour la première fois je me séparais ae l'esprit des masses. Après toutes ces ccm-

biiiaisons d'intelligence par lesquelles j*avaispassé, je revins auprès des premiers compagnons de mon enfance, les ouvriers, les paysans de Gertines ; il me sembla alors avoir fait un long voyage d'idées dans le pays des chimères, auquel ils étaient restés étrangers. Sitôt que je voulus, comme autrefois, ouvrir la bouche sur notre commune religion bonapartiste , je vis que nous étions séparés par des abîmes. Voici en quoi consistait la différence.

Je n'envisageais plus Napoléon qu'au point de vue de l'histoire ; c'était un passé sur lequel s'exerçaient mes réflexions. Pour mes compagnons de charrue, c'était tout autre chose; ils n'avaient éprouvé aucun de mes embarras. Gomme ils n'a valent embrassé aucune idée nouvelle, ils étaient demeurés inflexiblement attachés à l'ancienne. Jamais la liberté n'avait fait obstacle dans Jenr esprit à Napoléon ; ils ne s'étaient pas ingéniés à les concilier. Ce qui n'était plus pour moi que l'histoire était resté pour eux la vie même. Us n'avaient pas toujours pensé à Napoléon, cela est vrai ; mais ils n'avaient pas pensé à autre chose. Ils n'avaient pas laissé une autre idée occuper leur esprit. Tant qu'il vécut, ils l'attendirent ; rocrt, ils l'attendaient encore.

Quelle fatale découverte pour moi) Je compris que je marchais seul. Quelque chose s'était brisé

entre le peuple dont je faisais partie et moi. J'entrai dans la jeunesse en rompant avec les masses cette communauté primitive de sentiments populaires qui avait fait la force de mes premières années. Était-ce la faute des masses? était-ce la mienne? Et qu'importe? il est certain qu'il avait fallu se séparer pour avancer.

Combien de fois faudra-t-il rompre ainsi avec ses propres racines? Je sentis que la voie serait douloureuse.

J'ai insisté sur cette nrscoire intérieure , parce qu'il me semble que beaucoup de nos contemporains y retrouveront la leur. Je ne comprends guère le plaisir de répéter à satiété : « Voyez 1 admirez ! je suis seul de mon espèce ! »

Au contraire, mon vrai bonheur , ma force est de retrouver en moi à chaque pas la bonne vieille nature humaine.

M16T01RL VL M£S IDÉES i il

Si la plupart dos hommes passent insensiblement d'une saison de la vie à une autre , sans avoir conscience de ce changement, au moment qu'il s'accomplit, je l'ignore. Pour moi, ce travail de la vie s'est fait par violentes secousses. Tel jour, telle heure, je me suis trouvé autre que je n'étais; je pourrais dire l'instant où, cessant d'être enfant, j'ai commencé d'être homme. Ce fut la première fois où je fis un acte de volonté contre moi-même, où je sentis par une décision virile que je pouvais être maître de mon cœur. A cette heure-là, je passai d'un âge à un autre : j'en eus la conscience nette et distincte, comme si je m'étais repétri de mes mains.

Avant d'entrer dans ces intimités, je m'interroge encore une fois ; je me demande s'il est bon, s'il est convenable de donner son secret, comme je le

fais dans ces pages. Je me réponds sans doute avec trop de complaisance que cette appréhension serait naturelle, si je composais de ces souvenirs un livre destiné à affronter le grand jour ; rcais

'7H Hib'fOIRE DE MEa luEES

relégué à la fin de mes œuvres , il me semble que je parle chez moi , incognito , porte close, sans avoir à craindre aucune indiscrétion. Cette réflexion que j'abandonne à la bonne foi de celui qui me lira me rend la sécurité qui peut-être allait me manquer ici.

Parmi les nombreuses personnes que je connus, dès que je fus en liberté, se trouvait une famille alliée assez étroitement à une maison souveraine. La nécessité des temps avait borné cette famille à une condition médiocre, assez semblable à celle (le mes parents. Si jamais ces nouveaux amis avaient nourri quelque grande ambition , ils avaient dû y renoncer. Au moment dont je parle, ils étaient heureux de l'obscurité parcimonieuse dans laquelle ils vivaient. Mon père et ma mère étant dans une quasi-intimité avec eux , j'allais les voir.

Le chef de la maison entrait à peine dans 1 âge mûr ; il avait pris sous sa garde ses sœurs orphelines. Fin, pénétrant, bon observateur des hommes qu'il connaissait bien, supérieur de beaucoup à tout ce qui l'entourait , son grand , son unique bonheur était de lire Homère et Diogène Laëilc dans l'original, chose rare, unique peut-être alors dans nos provinces, qui ne pouvait manquer de me frapper chez un homme du monde.

lie trouvai avec lui ses deux sœurs en deuil.

HISTUiriE DE MES IDÉES 179

Tune de seize ans, l'autre de dix-huit. Elles étaient à table. A mon arrivée elles enlevèrent un immense pain de seigle qu'elles avaient peine à perler ; je m'avançai pour les y aider, mes yeux rencontrèrent la plus jeune ; elle m'étonna comme un spectacle dont je n'avais aucune idée.

C'était une personne régulièrement belle, d'une beauté de statue antique, le profil tout romain, les yeux immobiles, élincelants, sous une foret de cils, le front un peu bas, chargé de cheveux noirs d'ébène dont les tresses étaient nouées en masses sculpturales, une tête d'Agrippine faile pour le diadème; plutôt grande que petite, un cou de cygne, une taille fière, mais le leint mat et qui paraissait étranger. Son nom, tout romain comme elle, voulait dire Beauté. En outre, son costume de deuil lui donnait je ne sais quel air de sœur grise. Elle parla peu. Ce silence même ajouta pour moi à la stupéfaction que me causa sa présence. Elle m'inspira une sorte d'effroi, comme si j'eusse vu se mouvoir une statue avec laquelle je ne me serais senti aucun point de ressemblance.

Dès que je fus seul, je senlis avec une netteté parlaite deux choses : premièrement, qu'elle était inaitresse de mon cœur, de mes yeux, de ma mémoire, comme personne ne l'avait jamais été ; deuxièmement, qu'il fallait m'arracher à cette obsession et me retrouver moi-i^^gae. Car cet hôte,

180 Hl&TOlIlfcl DE MES IDEES

froid, inconnu hierencore, que je trouvais parloul en moi, et qui m'était bien plus présent que moimême, me causa dès le commencement une peine insupportable. Ce n'était plus la vision complaisante de mademoiselle Genevier que je gouvernais à mon gré, au milieu des aubépines et des genêts en fleurs. C'était une force dont je me sentais opprimé, écrasé. En même temps que je lui fus soumis, je me résolus de lui échapper.

Cruelle, funeste expériencepour une âme novice, de s'apercevoir pour la première fois qu'elle n'est plus maîtresse chez elle; qu'une autre, et bien pis encore, que la pensée d'une autre l'investit et la possède; que la solitude primitive est détruite sans relour ; qu'un personnage étranger s'est glissé dans les premières ombrer matinales ! Cette première douleur n'eut rien de vague, eUe fut perçante, cuisante. Je m'éveillai à la vie morale par un cri de l'àme. Bientôt après, en aimant, je sentis l'intolérable douleur de ne pas être aimé. Car je ne songeais pas même à l'être ; je n'eus jamais l'idée que cela fut seulement possible.

Quoique je fusse dès lors tel que j'ai été plus tai'd, je sentais trop ce qui me manquait par les années. De plus, je voyais avec un discernement auquel l'âge n'a rien ajouté combien peu de ressemblance morale il y avait entre nous, que ce n'était pas celle que le devais aimer librement,

HISTOIRE DE MbS IDÉES 181

volontairement , qu'ainsi le mal dont je souffrais n'était qu'une folie ; cette folie pouvait aisément devenir ridicule. Elle l'était presque à mes yeux. Je voyais tout cela, je me le disais cent fois le jour , bien mieux que n'eût pu le faire le plus ôage Mentor.

Pour conclure, il eût fallu m'interdire la vue de la personne que j'aimais. Cette idée ne me vint pas. Je connaissais trop peu le moyen d'échapper à un sentiment si nouveau ; peut-être aussi eûtce été trop exiger des forces de mon âge. Je profitai donc de toutes les occasions que j'avais de voir celle que j'étais déterminé à fuir. Elles étaient nombreuses, presque de chaque jour ; et en vérité mon mal n'en fut point augmenté ; il fut dès le premier jour tout ce qu'il fut dans la suite, sans s'accroître ni diminuer ; et le moyen qu'il en fût autrement, avec le parti que j'avais pris de me vaincre , en même temps que de me livrer?

Dès que le jour paraissait, je montais sur une hauteur d'où j'apercevais de loin la maison à travers les arbres. Je suivais des yeux les oiseaux qui allaient se poser à l'angle du toit ou dans le verger. Enfin moi-même je prenais mon vol. Après avoir composé mon visage, après avoir pris toutes les résolutions les plus stoïques, je m'avançais gravement à pas lents vers cette demeure redoutée. Au moment de franchir le seuil,

QlILNET. — HtSTOinE DK MtS IDKKS. iS

iS2 HISTOIRE DE MES IDÉES

j'hésitais. Je retournais sur mes pas. Tout mon «œur se soulevait. Je m'éloignais, je fuyais dans lacampagnejusqu'àce que j'eusse retrouvé le calme que j'avais cru me donner. Alors je revenais ; sans me consulter, je franchissais le ve/ger, la cour, le jardin. J'arrivais devant celle qui était pour moi un objet de crainte, bien plus que de désir, à demi mort au dedans, mais sans que rien trahît au dehors l'état par lequel je venais de passer. Durant de longues heures d'entretiens frivoles ou sérieux, je me donnais la triste joie de l'enfant de Sparte, qui, sans crier, se laissait déchirer par le renard ; moi aussi je me sentais déchirer. Mais* ni mon visage, ni mes paroles n'en témoignaient rien ; et cela dura trois ans, sans qu'aucun étranger aitjamais pu dire dans cet intervalle qu'il me soit échappé un mot, un geste, un regard, un soupir qui ait révélé mon secret. Moi seul je le possède. Celle qui en fut l'objet ne s'en est jamais doutée. Combien cette première vision des choses belles fut accablante, écrasante pour moi, sans nulle proportion avec mes forces, c'est ce qu'il m'est impossible de dire. Cette jeune âme que je portais en moi depuis quinze ans, avec qui j'avais si bien accoutumé de vivre, je ne la trouvais plus, mais à sa place une inconnue qui conduisait mes yeux, ma pensée, là où j'étais déterminé à ne pas les diriger. Que cette sujétion me fut nouvelle !

Que mon silence me coulait cher ! que de cris élouITés, dès que j'étais renfermé seul dans ma chambre ! Une fois ils percèrent les murs ; ils furent entendus de toute la maison, mais sans qu'on en soupçonnât la cause. Gela fut rejeté sur le compte des nerfs; el il ne manqua pas de personnes charitables pour m'apporter de?, gouttes d'Hoffmann.

Un seul point me restait, la volonté inébraiilable de m'alTrancliir, à tout prix. J'ouvris un siège en règle contre moi-même. Je portai la cognée à l'arbre naissant ; je frappai avec ur acharnement étrange ; mais quelle prise pouvais je avoir contre la tyrannie de la beauté? par où l'attaquer ?

Je sentis alors douloureusement à mes dépens combien l'idolâtrie de la beauté est une chose accablante quand elle règne seule! Je voyais la beauté pure ; sans chercher rien autre chose, j'en étais ébloui. Je me trouvais ensorcelé par celte magie, avec une sourde indignation contre moimême, de ce que, sans le consentement de mon cœur, ou plutôt malgré son désaveu formel, j'étais retenu dans ce cercle d'esclavage.

Et comment m'y soustraire? Si je m'étais épris des sentiments de la personne qui me maîtrisait ainsi, ou seulement s'ils étaient entrés pour une grande part dans cette surprise de mon cœur,

j'aurais pu me dire que je me faisais illusion, qu'elle n'était point telle que je l'imaginais, que je me forgeais un fantôme sans réalité. Mais non ! Cette manière de me défendre m'était impossible. Je savais par un pressentiment sûr que si je devais jamais trouver un cœur semblable au mien, ce n'était pas en elle qu'il fallait le chercher.

Ce que j'aimais en elle, ce n'était ni sa pensée, ni son âme, que je ne connaissais pas. Ce que j'aimais, c'était la beauté, la beauté seule, telle ^\ qu'elle m'était apparue pour la première fois. Pouvais-je me dire qu'elle n'était pas belle? Voilà ce qu'il aurait fallu pour me déhvrer. Je l'essayai d'abord. Je contestai le témoignage de mes yeux ; je me démontrai que cette figure, que je prenais pour celle de l'éternelle beauté, n'était rien de cela. J'employai contre moi-même une autre arme qui me servit un peu mieux, l'ironie. Je détruisis de cette manière plusieurs fois pièce à pièce mon idole. Je me crus sauvé. Mais, au premier regard, tout ce long travail de destruction était lui-même détruit. A la première rencontre, il ne restait que l'évidence de la beauté vraie, invincible, indiscutable, qui m'enveloppait, m'hébétait de ses rayons; je me voyais de nouveau avec désespoir plus impuissant que jamais? contre cette domination.

Retiré à la campagne, c'est là que je m'aperçus combien le mal que je croyais vaincu, à me-

sure que je le nourrissais, était devenu profond. J'en pus juger à l'impression que fit sur moi la nature ; non que je la revisse avec plaisir ; ce fut tout l'opposé. C'est sur elle que je fis retomber d'abord le mécontentement qui me rongeait. Pour la première fois, notre pauvre Certines me parut indigent. Ingrat que j'étais! je n'en goûtais plus, je n'en comprenais plus la douceur, la placidité. Car je ne voyais pas dans cet agreste, rustique horizon, un seul endroit où je pusse placer la figure toute sculpturale de celle qui avait détruit ma paix. Ce n'était pas au milieu de nos taillis, sur le bord de nos étangs plaintifs, parmi les joncs et les fougères, que je pouvais dresser celle statue romaine. Dès lors je travaillai à gâter dans mon esprit le paysage qui ne m'offrait aucune relation avec la pensée dont j'étais obsédé. Le silence de nos bois me semblait horrible et pire encore la plaine jaunie, dépouillée de ses moissons. Une tristesse maladive s'en exhalait avec les miasmes des marais. Alors j'aspirais avec une ardeur indicible à d'autres horizons; j'étais pris du mal du pays pour toutes les contrées que je ne connaissais pas, et d'abord pour l'horizon romain ou pour celui de la Grèce. Car c'est là, sans doute, que se trouvait une terre digne d'Elle, là-bas, au loin, au bord de la mer bleue.

Une fois sur ce chemin, je travaillai de mon

mieux à refaire, à corriger la création. De pîiis en plus brouillé avec nos landes bocagères, que je méprisais, parce que je ne les comprenais plus, je m'en éloignai autant que je pouvais. Je n'allai pas d'abord jusqu'à Rome et Athènes. Mais, armé d'un fusil, je franchis pour la première fois l'horizon de nos montagnes. Je visitai les ruines de notre Revermont, la Tour de Saini-André, Rignat, le vieux château de Jasseron, qui me parut, depuis ce jour-là, ressembler à une tombes sur la colline. Je poussai jusqu'à la rivière d'Ain, jusqu'à notre orageux voisin, le Rhône. Je vis avec surprise qu'à quelques pas de notre demeure se trouvaient des sites âpres, sauvages, tels que j'en avais imaginé. Mais à peine y avais-je touché, j'aurais voulu m'engager plus avant dans le désert. Celte première vue de la nature alpestre ne faisait qu'irriter en moi le désir tout nouveau de changer de lieu, d'émigrer. Où? je n'aurais pu le dire.

Le soir venu, il fallait sortir de ces solitudes. Je redescendais la montagne, je rentrais dans notre douce retraite devenue pour moi une prison. Je respirais en toutes choses. une fièvre mille fois' plus maligne que celle de nos marais. Mille idées funestes fermentaient dans mon âme. J'en rapporterai une seule; que ce soit là mon châtiment.

Comme je revenais dans la tiède vapeur de nos étangs la mélancolie des lieux, des choses, m'op-

primait ce soir-là plus qu*à rordinaire. Un gar- (leur de chevaux fit entendre, dans l'avenue d^ Moiilmort, le chant du bouvier. La longue note ténue, tremblante de ce chant né dans nos plaines et fait pour elles, me navra de son lent accent de détresse. Le sentiment que je portais en moi en silence était trop fort pour mon âge. Je pliais sous le faix.

Je m'arrêtai; j'armai mon fusil; j'en mis le canon dans ma bouche, et je me précipitai à la course pendant une cinquantaine de pas. Ce mouvement fut irréfléchi. Mais, en y pensant plus tard, j'ai trouvé qu'il y avait au fond ce sentiment obscur: si le fusil part pendant ma course, c'est qu'il est décidé en haut que je ne dois pas être un homme. Ku contraire, si le fusil ne part pas, c'est la preuve que je réussirai à me vaincre. J'extirperai de mon cœur l'image qui m'accable, je serai et ferai quelque chose.

Une vive douleur est attachée à la croissance physique. Il y a aussi dans la croissance morale de cuisants aiguillons. Pour ceux-ci je les ai ressentis dans toute leur force. Chaque homme a son moment de chaos. Le mieu fut profond, à cette heurelà. Je ne suis plus jamais tombé si bas. Au sortir de cette nuit fiévreuse, j'apeçus un commencement de lumière. Depuis ce moment, elle a été souvent obscurcie, mais elle ne m'a jamais abandonné.

188 HlblUlitK U£ M£S IDÉUB

Chaque année, pendant l'automne, nous nous trouvions réunis, ma mère, ma sœur et moi. Jusque-là, ces temps avaient été des époques de félicité sans mélange, car il n'y avait pas alors sur la terre trois êtres plus intimement unis que nous l'étions. On me tenait compte de petits progrès insensibles. Rien de plus charmant que l'association d'un fils, d'une sœur et d'une mère. Ce qui n'a pas de valeur pour l'un en a une grande pour l'autre. Si ma mère était peu frappée, et avec raison, des progrès de mon intelligence, au contraire, ma sœur, qui sortait comme moi de l'enfance, sentait le moindre changement qui s'opérait en moi. Elle prétendait que j'étais comme le jeune cerf, qui ajoute chaque année un nouveau rameau à son bois; c'est elle qui faisait toujours la découverte de ces prétendues acquisitions, que nulle autre qu'elle n'apercevait. Mais, comme elle s'obstinait et qu'elle assurait que j'avais gagné quelque chose, que le lemps n'avait pas été perdu, nous fmissions, ma mère et moi, par la croire et nous en rapporter

aveuglémenl à elle. Si j'étais un ignorant pour ma inére, j'étais presque un savant pour ma sœur; l'équilibre se trouvait ainsi rétabli.

Au milieu de cette paix des anges, le changement violent qui s'était fait en rnoi ne pouvait manquer d'être remarqué ; il le fut et je ne m'en défendis pas. Celait bien assez de garder le secret au dehors. Je ne me contraignis pas dans Tinlimité de ces deux âmes, qui me semblaient être deux parties de moi-même. Je leur montrai mes révoltes, mes lassitudes ; elles en furent consternées. L'intrusion d'une image étrangère dans notre petite société à trois nous devint de jour en jour plus insupportable, et j'étais encore celui qui y était le plus opposé. Nous nous concertions pour faire à cette image une guerre implacable ; chacun de nous eut son rôle assigné dans cette lutte. Ma mère prit le rôle de l'ironie contre moi ; celui de ma sœur était de trouver le défaut de la cuirasse dans mon idole, et elle prétendit enfin savoir de bonne source que cette beauté accomplie ne dansait pas en mesure. Premier point pour ébranler la Déesse. Nous trouvâmes encore, en examinant de plus près, que ses beaux cheveux nattés à l'antique étaient peut-être un peu rudes. Je convenais dans mes bons moments qu'elle avait le teint bronzé d'un beau vase étrusque. Mais là s'arrêtait la critique. Toutle reste échappait à nos traits. En dépit

de ces moqueries, l'inquiélude, le trouble, s'étaient glissés parmi nous.

Gomme nous revenions, par une chaude soirée de septembre, de notre promenade dans les bois, où nous avions chacun épuisé nos moyens de défense, un ouragan nous surprit. Le tonnerre tombait à chaque instant autour de nous ; la nuit était noire. Un éclair nous enveloppe : « Mourir ensemble ! » Ce cri nous échappe à tous trois en même temps ; nous nous jetons dans les bras l'un de l'autre. Pour elles, ce cri sortait du ciel; mais moi, combien mon cœur était troublé!

En ce moment la petite clochette du père Pichon commença à tinter. Je l'entends encore en écrivant ces lignes après quarante années.

HISTOIRK l>i: MFS IDÉES 191

C'est dans l'automne de 1817 que j'eulrai au collège de Lyon : bâtiments noirs, voûtes ténébreuses, portes verrouillées et grillées, chapelles liuiiiides, hautes murailles qui cachaient le soleil. J'y passai trois ans. J'aurais dû y mourir d'ennui; et ce tut tout le contraire. C'est là que je retrouvai la solitude d'abord, et, qui l'eût cru? la liberté.

Ce grand bien, je le dus à la musique. On s'ingénia à me trouver un réduit où jo pusse prendre mes leçons. On finit par découvrir dans l'épaisseur d'un mur un coin étroit, obscur, méprisé de tout le monde, qui servait aux ouvriers pour y déposer leurs outils.

Un abbé me demanda si je m'accommoderais de ce taudis. Je tremblais qu'il ne se ravisât; je l'assurai que c'était là justement l'endrou qu'il me fallait. Sur ma réponse, il m'en donna la clef. Une fois possesseur de cette bienheureuse clef massive, je sentis que je pouvais m'isolcr, qu en un mot j'étais libre!

De ce moment, en effet, je le lus, et n'ai plus cessé de l'être !

En examinant ce lieu de délices, Je trouvai qu'il était encombré de vieilles briques cassées; des toiles d'araignées en tapissaient les murs obliques, lézardés. Le jour n'entrait qu'à peine à travers une fenêtre basse, garnie d'un treillage de fer; encore les vitres en étaient obscurcies par une poussière séculaire ; la vue s'ouvrait sous une voûte lugubre qui ne laissait jamais arriver un rayon de soleil.

Je m'installai dans ce cachot comme dans un palais.

Quand j*eus rangé les briques entas, il me resta pour me mouvoir une niche de quatre ou cinq pieds carrés, où j'avais toutes les peines du monde à me tenir debout. Un pupitre, un lutrin, qui devait me servir de table à écrire, une chaise de paille, qu'avais-je besoin déplus? Et comment ne m'arrêterais-je pas avec complaisance à décrire ce réduit? Aucun endroit de la terre ne doit m'étre plus précieux. C'est là, dans ce cachot, que j'ouvris enfin les yeux à la lumière. C'est là que je naquis à l'intelligence, à l'amour des beaux livres, des belles idées immortelles, de tout ce qui n'avait fait jusque-là qu'effleurer ma vie, et qui devait y tenir désormais une si grande place.

En regardant mieux à l'extrémité de la voûte, je vis, ou je crus voir le Rhône; j'en tressaillis

de joie. 0 beau fleuve rapide, turbulent compagnon, si je suis réellement né à ton murmure, et si tout le reste m'oublie, souviens-toi de moi quand lu passes. Tu es ici mon témoin pour tout ce que j'ai fait, pensé, rêvé, aimé; souffert, espéré dans ce réduit, où nul n'entrait que moi ! Toi seul m'as vu, toi seul m'as entendu ! Aide-moi à retrouver fidèlement ces heures si bien ensevelies !

C'était un bien inexprimable que d'avoir trouvé pour me recueillir ces quelques pieds carrés. Mais il dépendait des maîtres auxquels j'étais soumis de rendre ce bien inutile et de relarder de trois ans encore ma première heure de vie intellectuelle.

Si le directeur du collège, M. l'abbé Rousseau, eût voulu me plier aux usages stricts et à la règle de la maison, combien n'aurail-il pas eu d'occasions de me désespérer ! Heureusement l'abbé Rousseau n'y songea seulement pas. Savant et aimant la science pour elle-même, cet austère vieillard sentit que la passion de l'étude allait s'éveiller chez moi et qu'il n'avait qu'à me laisser faire. Grand, sec, taciturne, timide, la tète un peu courbée sous la méditation, la face jaune, il était, avec un visage sévère, la douceur, la mansuétude même. Pendant quelques jours il m'observa; puis, voyant quel usage je faisais de ma retraite^ il m'en laissa jouir à mon gré et cessa de m' observer. Homme de solitude, il compris combien la solitude

me serait bonne; il la fit autour de moi. Je pus donc m'enfermer à loisir dans mon fort ; je pus m'y verrouiller, y passer une partie de la journée, sans avoir à rendre compte à personne de mes actions, ni de mes pensées.

De ce jour, je vécus à peu près comme dans un grand couvent, où j'aurais occupé ma cellule. Pendant les trois années que j'y passai, quoique je fusse en violation presque perpétuelle de la règle, m'oubliant pendant les études, et quelquefois pendant les offices, les repas et jusqu'à la nuit, je n'entendis jamais de l'abbé Housseau, ni de personne, une parole de blâme. Une fois seulement, à la revue qu'il passait le dimanche, il se trouva que j'avais ciré un seul de mes souliers; encore n'en fit-il pas la remarque; il se contenta de sourire et de soupirer en passant.

Je ne puis espérer que ce digne homme vive encore ! En quelque lieu qu'il soit, je lui adresse ici, du fond de l'àme, ma iervente reconnaissance. Par la douceur qu'il répandit sur ma vie, par la liberté qu'il me laissa , au milieu d'une règle inflexible pour tous les autres, il me donna trois ans de sécurité, de paix, de silence, pendant lesquels mon intelligence put enfin s'éveiller et se prendre à quelque chose. Je ne pouvais naitre à la vie spirituelle qu'en pleine liberté; tant que selle-ci me manqua, je ne fus rien. Dès qu'elle

HISTOmS DE MES IDEES 195

m'appartint, je m'éveillai. Si elle pouvait m*êlre retirée, je retomberais dans mon premier néant.

Après une violente crise de l'àme, chaque homme est destiné à une grande surprise. En revenant après une interruption de travail même assez longue à sa profession, à son emploi, à son métier, à son instrument, à son outil, il découvre que, sans étude, il y a fait des progrès dont il ne peut douter. Car le mécanisme même qui semble ne pouvoir se passer d'une habitude soutenue lui est devenu incomparablement plus facile. Ses doigts, sa langue se sont déliés. Ses yeux voient ce qu'ils ne voyaient pas, ses oreilles entendent ce qu'elles n'entendaient pas, comme s'il eût agi, travaillé pendant son sommeil. C'est que la vie tout entière a monté d'un degré.

L'esprit a franchi l'intervalle que les sens hébétés ne pouvaient mesurer sans vertige. L'âme a poussé le corps et l'a jeté en avant dans la mêlée. Le moment était venu pour moi d'éprouver tout ce que je viens de dire.

Tant que les études classiques me furent enseignées, elles me parurent une servitude ; j'y refusai obstinément mon esprit et ma mémoire. Dès que ces études cessèrent d'être obligées, je me passionnai pour elles ; j'entrepris de me donner moi-même l'éducation et l'instruction que j'avais follement rejetées de mes maîtres.

J'ouvris un livre latin qui se trouva sous ma main. C'étaient les Métamorphoses d'Ovide. Grande fut ma stupéfaction d'en comprendre couramment plusieurs vers et surtout de les lire avec plaisir. Je renouvelai cette épreuve sur d'autres auteurs, par exemple, sur Pline l'Ancien; je le compris encore. Mon étonnement redoubla. Quelques mois auparavant, l'idée ne me fût pas seulement venue de tenter cette épreuve, et certainement elle n'eût pas réussi.

Il me sembla que des entraves s'étaient rompues dans mon esprit. De vives lumières s'étaient allumées ; un rideau s'était déchiré, je voyais ce que je n'avais jamais vu. Les mots même que je croyais ignorer, je les devinais. Je ne sais combien de sens nouveaux s'étaient subitement éveillés en moi.

Me voilà embarqué dans la mer de l'antiquité latine , avec la volonté formelle de lire tout ce qu'avaient écrit les Romains, cherchant toujours si ce monde que je venais de découvrir n'allait pas m'échapper, et en prenant de plus en plus possession avec un plaisir mêlé de surprise. Gomme je n'avais jusque-là jamais attaché mon attention aux œuvres de l'antiquité, j'y arrivai neuf, autant que l'enfant qui vient de naître. En même temps, je possédais tous les instruments nécessaires pour la saisir. L'antiquité ne m'apparut pas lentement,

HISTOIRE DE MKS IDKKS 107

proi^rossivement après an long effort, ainsi qu'il arrive par les voies ordinaires; je n'étais usé sur rien. Elle se leva, elle éclata, elle se dévoila tout entière devant moi, en un moment, comme une journée splendide qui n'aurait pas d'aurore.

La bonne fortune (car je n'avais aucun guide) voulut que, dans cette course furieuse, je suivisse néanmoins l'ordre des temps. Et je ne me contculai j)as du texte, je lus avec une ardeur presque aussi dévorante les commentaires dans mes belles éditions d'Elzevir, des Variorwn que je tenais de mon grand-père. Texte et commentaires , tout m'était bon, pourvu que je retrouvasse seulement un parfum, un écho de ce monde antique. Après avoir commencé parles fragments d'Ennius, par Piaule et Térence, Lucrèce, je descendis le torrent jusqu'à Glaudien; mais je ne m'arrêtai pas à celte première décadence; j'arrivai d'un bond jusqu'à Sidoine Apollinaire, Grégoire de Tours. Dans celte première faim insatiable, c'est à peine si je faisais un choix; l'aridité des Questions naturelles de Séncque, loin de me rebuter, me ravit. Je me délectai de celte physique fabuleuse par laquelle je corrigeais celle de M- Biot.

Je tombai malade assez sérieusement. Je ne voulus pas perdre une heure ; un de mes camarades me lisait à mon chevet les plus beaux livres de VÉncide! Ah ! qu'il eût été doux de mourir au

Qrf>ET. — ïirsTOM.Ë ht: mks io(!es. 14

1 èS IISTOIRE DE MES IDÉES

milieu des premiers enchantements des plaintes de Didon ! Qui m'assure d'ailleurs que dans cette fureur d'antiquité il n'y avait pas au fond l'image de ma belle Romaine ?

Le bon abbé Rousseau nourrissait innocemment cette fièvre ! Toute sa bibliothèque y passa bientôt. Je ne voulais pas qu'une seule ligne de l'Antiquité romaine m'échappât, et je crois en effet que j'y réussis. Pour lui, avec sa mansuétude ordinaire, il se contentait de dire quand mon père l'interrogeait sur moi : « Je ne sais en vérité où peuvent le mener ces immenses lectures ! » Apres quoi il me prélait ses éditions les meilleures, ses textes les plus complets, ce qu'il ne faisait pour personne ; puis il recommençait doucement à branler la têle et à soupirer.

Cette première curiosité aveugle un peu assouvie, je revins sur mes pas ; je recommençai ce long voyage. Pour me conduire, je n'avais ni conseiller, ni mailre ; mais je trouvai bien mieux que cela dans les incomparables monuments des Elzévirs que j'avais rapportés de la bibliothèque de Cerlines. Je trouvai là rassemblés les commentaires des Gasaubon, des Scaliger, des Gujas, des Sigonius, des Érasme, des Juste-Lipse. Si j'avais dû aller chercher moi-même ces savants hommes, je me serais découragé avant de les avoir découverls. En les voyant réunis, je n'eus qu'à m'abandonner

à eu.<; et sans que je m'en aperçusse, ils me conduisirent sur le chemin de la haute philologie, où je n'aurais plus eu besoin que de persévérance pour glaner moi aussi peut-êlre quelques épis après leur moisson.

Cette grave compagnie ne me fut pas inutile. J'appris de ces maîtres, chemin faisant, à ne laisser passer aucun mot sans le peser, l'examiner de près, sans chercher son histoire dans celle des mœurs, des usages, des opinions, des lois. Ce fut pour moi la première révélation de l'histoire, que j'aperçus non dans les faits, qui me touchaient alors faiblement, mais dans les révolutions intimes de la langue.

En même temps je fis un choix entre les auteurs qui me semblaient d'abord tous également divins. Je n'osais m'avouer que les poêles romains me laissaient un peu froid. Quand il fallut en convenir, c'est moi que j'accusai, non pas eux. Enfin je me décidai, et ce fut pour Tacite. J'en fis mon bréviaire, mon compagnon, mon homme. Je ne m'en séparai plus ni jour, ni nuit.

Qu'est-ce qui faisait de Tacite un livre unique, incomparable pour moi? Ce n'était pas seulement ce qu'on a coutume d'y chercher, le secret de l'âme d'un tyran. Je découvris en lui quelque chose qui me regardait et me touchait de plus près : le récit de ce que j'avais vu moi-même, des catas-

trophes, des chutes d'empire ; des empereurs fugitifs, renversés, relevés, rejetés en quelques mois ; des aigles prises et quittées, des révolutions de soldats qui me remettaient en mémoire la cocarde que j'avais donnée au bataillon de 1815. Les Cent Jours reparaissaient dans les vies rapides de Galba, d'Othon; surtout je retrouvais Tavant-garde des barbares que j'avais vus au bivac. Je les reconnaissais dans les mœurs des Germains, dans les guerres lointaines de Varus, de Germvinicus.

Ces langues inconnues, vandales, qui avaient résonné à mes oreilles, ce tumulte d'armées, ces Ilots intarissables d'hommes blonds qui avaient passé sous nos fenêtres, j'avais la prétention de les retrouver presque les mémos dans les descriptions de mon Tacite. Les Hérules, les Chérusques avaient défile devant moi, et voilà que je les revoyais passer. Bientôt j'allai plus loin que l'historien. Par delà son horizon je découvrais la forêl de lances des Cosaques ; je reconnaissais en vedettes perdues les petits chevaux des Huns pour les avoir vu mener à l'abreuvoir.

Ainsi les grandes invasions de 1814 et de 1815 avaient laissé dans ma mémoire un fond d'impressions, d'images à travers lesquelles j'entrevoyais toutes choses. L'écroulement d'un monde avait été ma première éducation. Je m'intéressais dans le passé à tout ce qui pouvait me présenter

HISTOIRl DE MES IDEES 20l

quelque vraisemblance avec ces immenses bouleversements d'hommes qui avaient d'abord frappé mes yeux. Grâce à cette analogie, l'histoire que je ne pouvais souffrir devenait une chose vivante, de morte qu'elle était auparavant. Le passé était à bien des égards le présent qui m'agitait encore.

Quand je lus dans Sidoine Apollinaire que les barbares de son temps enduisaient de beurre leurs moustaches, ce petit détail replaça vivement sous mes yeux ce que j'avais vu cent fois de nos garnisaires allemands , croates , russes ; et il me semble que si mes contemporains faisaient un retour sur eux- mémos, ils avoueraient que le sens historique des grandes masses humaines, caractère de notre époque, a été éveillé, suscité en eux par la même cause, par le même spectacle du débordement des peuples hors de leur ancien lit.

Voilà du moins pourquoi j'associai si vite, par un rapprochement autrement inexplicable, à ma passion pour Tacite, mon engouement pour Grégoire de Tours ; il n'avait pu m'échapper dans la pauvre bibliothèque de Certines qui se composait de quelques volumes.

Avec lui l'invasion était non plus seulement une menace éloignée , mais un événement accompli. De tous côtés faisaient halte, en masses profondes, ces mêmes hôtes étrangers que j'avais connus dans la maison paternelle. Moi aussi j'avais vu la

fabrique des nations enfanter peuples sur peuples pour nous engloutir. Moi aussi j'avais entendu en 1814 et 1815 retentir le marteau d'Attila sur nos campagnes. J'avais vu, revu les Goths, les Wisigoths ; hier encore ils arrivaient la tête ombragée de rameaux verts, comme les forêts qui marchent dans le songe de Macbeth. Pouvais-je oublier leurs chansons de guerre ? N'osèrent-ils pas mettre le feu à l'un de nos pavillons de Gertines , qui en porla toujours la cicatrice? J'avais conversé avec les hommes chevelus de Mérovée, de Glodion, de Ghilpéric, de Gontran ; et, ce qui ajoutait à l'illusion, je retrouvais, dans le latin de Grégoire de Tours, le latin barbare dont je m'étais servi avec eux.

Tout cela fit que j'entrepris dès lors sur Grégoire de Tours un travail à l'exemple de mes grands commentateurs, et je possède encore cette ébauche. J'étais là sur le chemin des travaux modernes. Pendant plusieurs années je m'y obstinai, ainsi qu'à l'étude des barbares, jusqu'à ce que je me visse tout à coup devancé de 1822 à 1824 par les beaux travaux qui ont commencé la renommée de M. Guizot et d'Augustin Thierry, Dès leur début je jugeai que la place était prise et bien prise ; je dus me chercher une autre voie. Je n'aurais pas même parlé de cette première tentative si l'on n'y voyait, ce me semble, comment sans auxiliaires,'

IlISTOmB DE MES IDÉES £0S

sans l'impulsion de personne, dans le fond d'une province , le sentiment historique des époques primitives s'éveillait naturellement, spontanément dans un esprit novice, pàv le souvenir de la barbarie où nous avions tous été enveloppés ; nous en sortions à peine.

204 HISTOTRË D£ UKS IDCSS

Combien cette antiquité, aperçue ainsi dans la solitude, me fut salutaire ! Elle devenait peu à peu pour moi comme une religion ! Je goûtais dans toute sa sérénité la félicité des âmes élyséennes ; car, n'ayant point d'application à faire de ces premiers travaux, j'étais récompensé de mon désintéressement par la conversation avec les anciens, par-dessus les temps. 0 premier regard d'un adolescent sur le monde des esprits ! que vous l'emportez sur la première vision de l'univers ! Je sentais la paix des choses mortes. Cette paix, bien mieux que l'haleine du Rhône, me rafraîchissait le cœur.

Le sort m'a été propice en me donnant pour première base le génie latin. Sans cela, mon chaos eût été plus lent encore à s'organiser. C'était peoitétre l'esprit qui m'était naturellement le plus opposé. Mais il me fournit un lest puissant qui m'empêcha d'errer à tous les vents de la fantaisie, comme je n'y étais que trop enclin. Si j'eusse commencé, ainsi que je l'aurais dû, par les Grecs, je me se-

HISTOIRE Di kss ID£E8 205

rais, je crois, brûlé à celle vive flamme éthérée. Il me fallait un peu de glace pour amortir ma première fièvre.

Un tempérament d*un autre genre était celui que je trouvais à Téglise. Nous allions chaque jour à la messe. Je portais avec moi une grande Bible latine et je la lisais pendant l'office. Il eût suffi d'un simple signe d'un de nos directeurs pour mettre fin à ces à parle dans lesquels je m'absorbais au point de ne plus suivre les cérémonies. Or, cet in-folio très-apparent ne pouvait échapper aux yeux de personne. J'eus la liberté d'achever ma Bible, delà recommencer jusqu'à la dernière ligne. Après quoi je la remplaçai par les Confessions de saint AiiQusfin, par Clmilalionde Jésus-Christ, qui m'alla droit au cœur, tant je m'appliquai comme ma propre histoire tous les élans du solitaire vers sa cellule. A ces œuvres ascétiques je finis ])ar mêler les Méditations et les Sermoiis de M. Ncckcr, que ma mère, à mon départ, avait cachés dans mon bngnge.

Les oflices ainsi rem[)lis finissaient à mon gré toujours trop tôt. Je n'en sentais le poids que lorsque mon tour venait de servir la messe; car je ne pouvais plus ni lire, ni penser, ni rêver. La crainte de sonner à contre-temps ou de troubler la sainteté du moment et du lieu m'absorbait entièrement.

Cette perpétuelle lecture de la Bible dans l'église aurait dû, ce semble, ranimer mon ancienne ferveur. On le croyait peut-être. Les cérémonies auxquelles j'assistais eussent pu servir de commentaires pour me ramener à la foi. Je ne fis rien pour la chercher, ni pour la fuir. Elle ne revint pas ; je n'en fus ni affligé, ni glorieux. Non que je restasse insensible aux beautés du culte. Mais ces beautés mêmes produisirent sur moi un effet opposé à celui qu'on aurait pu attendre. Ayant toujours sous les yeux le texte de l'Ancien etduNouveau Testament, je regardais les cérémonies avec curiosité, pour voir quel rapport elles avaient avec ce texte. C'étaient pour moi comme des notes vivantes en regard des saints livres. Je m'accoutumais ainsi à mon insu à voir toutes les pompes et les mystères du culte par lé côté historique. Je ne dogmatisais pas ; je ne niais pas. Je m'expliquais chaque chose ; j'étais souvent attendri, jamais ébranlé.

Une fois le sentiment de l'histoire é\eillé dans mon esprit, aucun des éblouissements du culte ne put m'atteindre. Je n'eus plus une heure, un instant d'incertitude. Pendantque j'étais plongé dans mes lectures bibliques, j'entendais avec stupéfaction la prose monacale de l'Église. J*avais, tout ensemble, le sentiment de l'antiquité orientale et celui d'un chant du moyen âge.

Je comprenais la dissonance de ces temps ; j'admirais comme elle était adoucie, au point de se changer en accord par l'harmonie des siècles. Dans cette surprise de l'àme J n'y avait nul retour à la foi. Dieu merci, je nt? ih'en fis point accroire sur ce sujet, non plus que sur aucun autre.

•>(lî5 HlSTOiriK DE MliS IDÉE»

VU

Ce collège, élait-ce donc l'abbaye de Thélèmef] chacun y faisait-il ce qui lui plaisait ? Tant s'eiî faut. J'ai dit que l'ordre y était extrême, la règle inllexible, excepté pour moi seul. Encore avais-je mes heures d'assujettissement. Mon étude nominale était la philosophie. On suivait ccllo des séminaires, connue sous le nom de Philosophie de Lyon. C'est un traité en latin, où sont réfutées toutes les idées des penseurs modernes.

Notre maître, abbé disert du dix-huitième siècle, aimable, élégant, chantant bien, prêchant mal, eût été tenté, je crois, de sortir de cette voie. Mais aucune pensée philosophique n'avait alors percé en France. Je me trouvai rejeté soudainement en pleine aridité de l'Empire, avec la nécessité de ne parler que latin. Belle et dernière occasion de faire montre de mon patois croate, hongrois, slavon ! Je ne m'en avisai pas. Au milieu de ce jargon dans lequel le maître était plus embarrassé que l'élève, quelle pensée pouvait surgir ! Trop heureux quand on avait pu arriver à bon port d'une phrase com-

mcncée sur Coiidillac, ornatissimo et amplissimo >iro ! Maître el auditoire reprenaient alors péniblement haleine ; et nul ne se sentait impatient de la récidive. Ces heures étaient donc à peu près vides ; si les autres eussent ressemblé à celles-là, je n'aurais rien à en dire.

Mais la philosophie se trouva pour moi dans les mathématiques. C'est à elles que mon père me destinait. Je devais m'y donner tout entier. Si j'eusse cherché mon maître entre mille, jen'eusse pu choisir mieux, non pour son extérieur, qui était cel li de l'astronome tombé au fond du puits, mais pour sa (NTudeur, pour son ingénuité et aussi pour sa science, qui était profonde.

xM. Chachuat (je veux garder le souvenir decet homme qui me fit tant de bien) était de Cluny ; il avait conservé le costume de l'autre siècle : habit à rabat, long jabot, culotte courte, cheveux on cadencllcs qu'il fut le dernier homme de France à quitter ; petit chapeau de merveilleux qu'il avait oublié de changer depuis le Directoire ; avec cela, d'épais cheveux tombant sur le front, dos sourcils hauts, arqués en hyperbole, de beaux grands yeux noirs toujours ouverts sur l'inPini et qui semblaient composer toute sa figure; (hstrail comme Mènalque et plus que Ménalquc. Mais celte distraction venait de la contemplation perpétuelle des vérités les plus sublimes. Il y avait chez lui de l'enfant et

du Keppler, au moins par l'enlhousiasme délirant pour les formules qui règlent l'univers. M. Ghachuat avait deux grandes passions, Tune pour le calcul intégral, l'autre pour les contes de fées. Il trouvait dans les infiniment petites créatures des contes de Perrault je ne sais quel rapport avec les quantités infinitésimales. Quel qu'il fût, ce rapport me convenait d'avance ; je ne devais pas chicaner sur ce point. D'ailleurs, toujours sur le trépied, il étouffait dans les mathématiques élémentaires; il bridait d'exhaler quelque part cette ménade matlicnia tique, cette Muse-Uranie qui l'inspirait au point de le faire bredouiller en parlant. Il me trouva. Son enthousiasme me gagna pour ce que j'ignorais complètement; dès le premier mot, je lui donnai l'occasion de me confier cette flamme vraiment sacrée qu'il n'osait montrer à personne; ce qu'on en apercevait malgré lui ne donnait déjà que trop de prise à la malice des écoliers.

J'avais, entre mille autres, un préjugé qui m'était commun avec la plupart des hommes. A force d'entendre répéter que les mathématiques tarissent l'imagination, j'avais fini par le croire. Voyant déjà mon fonds si faible, me défiant à outrance de mes forces, je ne craignais rien tant que de les appauvrir encore. Je l'avouai à mon maître dès la première heure; je lui marquai toute ma répugna;îce à m'engager dans une science qui devait

étouffer les voix confuses que je sentais s'éveiller.

Cet aveu fit bondir M. Ghachuat. Il me démontra que les hautes mathématiques ont leur imagination ample et même démesurée ; pour le prouver, il eût pu citer son propre exemple; il ajouta que pour résoudre telle équation qu'il me cita, il fallait une inspiration aussi spontanée que pour composer une olympique de Pindare. J'en restai persuadé. II fit mieux que de m'enseigner les mathématiques, il me les lit aimer. C'est en effet la seule étude dans laquelle j'aie profité sous un maître.

Pour la première fois je me donnai à un guide ; ce travail entrepris avec tant de répugnance fut celui qui m'a laissé les meilleures traces, les plus utiles. Rien de ce qui pouvait parler à la fantaisie ne fut oublié. Les cent bœufs sacrifiés par Pylhagore jouèrent naturellement un grand rôle dans notre géométrie. Pour m'attirer plus loin, mon maître me montrait en perspective, dès les premiers pas, les cimes les plus hautes du calcul différentiel. Alléché par cet appât, entraîné vers ces grands inconnus, je marchais sans fatigue, à peu près comme un enfant que l'on trouve égaré dans les Alpes. On lui montre les cimes blanches de la Jungfrau; il croit déjà y toucher de la main, et il ne fait pas attention aux cailloux de la route. Moi aussi, du fond de mon ignorance, je montais, je m'élevais peu à peu ; les veux attachés sur ces su-

bliin es hauteurs, je ne sentais en rien l'aspérité de? choses. Je crois que par celle méthode qui semblait faite pour moi, mon maître m'eût conduit où il eût voulu; il m'eût fait enirer dans le sanctuaire, sans fatigue, sans effort, tant son enthousiasme me portait aisément vers les régions éthérées où il habitait jour et nuit.

Le moment arriva néanmoins où je dus me séparer de lui pour enirer dans les mathématiques spéciales. De ses mains naïves, je passai entre les mains de M. Clerc : visage austère, buste de philosophe grec, le front large et sillonné, tout chez lui marquait la règle, la correction, la méthode rigoureuse. M. Clerc était un des meilleurs professeurs et des plus savants hommes de France ; il était de l'école des Laplace et des Lagrange. Je restai deux ans sous sa sévère discipline. Il ne s'agissait plus de la partie légendaire de la science. C'clail le nerf des choses, sans nulle complaisance pour la fantaisie de qui que ce fût. Malheur à celui qui restait attardé en chemin! Celui-là perdait le fil du labyrinthe et ne le retrouvait plus. Je ne me perdis pas, car j'ose dire que je sentais la sublimité, la poésie inexprimable des mathématiques; les ailes du bon M. Chachuat me soutenaient encore de loin à loin.

Uétrangeté de celte science m*étonnait; rien ne m'y avait préparé dans ma vie. Tout était également

nouveau, inattendu, comme si j'eusse respiré sur une autre planète perdue aux confins de l'univers. Et je n'étais pas assez fantasque pour ne pas jouir de ces vérités inébranlables, les mêmes partout, les seules qui m'eussent donné jusque-là le sentiment de la certitude. Celaient à mes yeux comme des colonnes d'émeraude, fixes, immuables, qui se dressaient tout à coup au milieu du chaos de mon intelligence en ferment. Je m'appuyais avec sécurité sur ces colonnes; le monde se raffermissait à mes yeux, et j'osais m'engager plus avant.

J'aimais comme un pythagoricien la pureté incorruptible de la géométrie. M. Clerc, intraitable sur les figures que nous devions tracer comme au burin, faisait de cette incorruptibilité un devoir. La langue de l'algèbre, mystérieuse et lumineuse, me saisissait. Ce que j'admirais surtout dans cet idiome, c'est qu'il ne consent à exprimer, à articuler que des vérités générales, universelles, et qu'il dédaigne les vérités particulières. Je lui attiibuais en cela une fierté que je refusais aux idiomes humains ; à ce point de vue, l'algèbre me semblait la langue du Dieu de l'esprit.

Je comprenais assez bien aussi le genre de style propre à l'algèbre; j'étais frappé de l'art avec lequel les mathématiciens éloignent, rejettent, éliminent peu à peu tout ce qui est inutile pour arriver 6 exprimer l'absolu, avec le plus petit nombre pos-

QHKET, — HISTOIRE DB MEI lîiitê. J5

sible de termes, tout en conservant dans l'arrangement de ces termes un choix, un parallélisme, une symétrie qui semble être l'élégance et la beauté visible d'une idée éternelle.

Gela me donnait l'idée d'un certain style bref, serré, radieux, et commençait à me corriger des longuesi)hr8i5es[ramsiniesdesMémoiresd'im homme de qualité, que je lisais vers ce même temps, par la même occasion.

Si l'algèbre m'avait frappé, je fus ébloui par l'application de l'algèbre à la géométrie. Les sections coniques me jetèrent dans un véritable ébahissement, bien plus que les Mille et une Nuits. Les propriétés surprenantes de ces courbes me confondaient. J'avançais de prodige en prodige; quelques bribes que j'avais aperçues de Malebranche et même de Spinosa dans notre Philosophia Lugdunensis, venant à mon secours, il me semblait qu'au milieu de ces courbes sublimes je touchais à l'atelier de la Création. Tant que je comprenais, j'habitais, moi, pauvre étincelle, au foyer de Dieu même. L'idée, la possibilité d'exprimer une ligne, une courbe par des termes algébriques, par une équation, me parut aussi belle que VIliade. Quand je vis cette équation fonctionner et se résoudre, pour ainsi dire, toute seule, entre mes mains, et éclater en une infinité de vérités toutes également indubitables, également éternelles, également res-

plendissantes, je crus avoir en ma possession le talisman qui m'ouvrait la porte de tous les mystères.

Ainsi les mathématiques me donnaient le goût de la lumière; elles furent longtemps ma seule école de rhétorique. Dès ce moment j'aspirai, du fond de ma nuit, à la clarté, et n'ai plus cessé d'y aspirer, même dans les premiers temps où trop de ^ tendances opposées et le bruit intérieur de mes jeunes années me laissaient en proie à une confusion qui me désespérait, car je voyais le chaos et ne pouvais en sortir.

Je dois aussi en partie aux mathématiques mon aversion pour les paradoxes, et il est de fait que je ne m'en suis jamais permis un seul, tout en sachant parfaitement qu'ils sont le moyen le plus sûr, le plus facile de se faire écouter d'une société usée ou corrompue.

Tant qu'il fallut avancer, gagner du pays, la curiosité me soutint dans ces sublimes éludes. Plus tard, lorsqu'il fallut revenir sur ses pas, quand la science ne fut plus le but, mais l'examen, je me sentis refroidi. Je tombai des nues sur la terre; d'autres idées aussi m'envahirent.

Le jour passait dans ces travaux. La nuit, pour m'en délasser, j'allumais une petite lampe sourde; quand tout le monde dormait autour de moi, et que j'étais bien sûr qu'aucun rayon de ma lampe ne

pouvait me trahir, je revenais aux poètes. Sans sortir de mon lit, je me donnai, dans le repos de ces nuits, l'italien qui me parut d'abord un jeu, mais que j'appris bien, avec méthode. Dans le profond silence de minuit à quatre heures du matin, je lus pour la première fois, dans l'original, Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse ; j'entrevis Machiavel. Il m'est toujours resté depuis, en relisant ces grands hommes, l'impression matinale de ces moments pris au sommeil. La solennité des heures qui sonnaient aux horloges de la ville m'est restée présente. Quelquefois, vaincu par le sommeil, je me rendormais en balbutiant ces vers, qui brillaient à mes yeux comme la pourpre ; ils faisaient pâlir mes Latins. Dès lors j'aimai l'Italie; je me jurai de ne pas mourir sans la voir, et n'ai plus cessé de m' occuper d'elle. Ces heures nocturnes sont des plus douces de ma vie. Soit complaisance de mon bon génie, l'abbé Rousseau, soit oubli, je ne fus jamais surpris et ne fus interrompu qu'une fois, vers minuit, par un cri lugubre : Au feu! Toute la maison se trouva bientôt sur pied. Mais j'avais soufflé ma lampe; mes grands Italiens dormaient en sûreté sous mon chevet»

Histoire db mes idées 217

Où, comment, par quoi moyen trouvais-je avec tout cela le temps de produire un déluge intarissable de vers de toute nuance? J'en couvrais mes papiers, mes lettres, mes livres ; quand le papier me manquait, je les laissais déborder jusqu'à la marge de mes sections coniques et de mes équations, à l'extrême mécontentement, à l'indicible aversion de M. Clerc. Il éclata plusieurs fois, et toujours vivement.

Quel était le sujet inépuisable de ces compositions? Je n'ai guère besoin de le dire.

Ce n'était pourtant pas des vers d'amour dans l'acception ordinaire de ce mot; mais des cris, des accents de douleur, une lutte ardente contre mes sentiments à mesure qu ils renaissaient, la volonté de les extirper, l'indignation d'un combat à outrance si long, si opiniâtre, des chants de victoire, puis des aveux de rechute ; et alors quelles imprécations contre moi-même, quelquefois aussi contre la personne dont le souvenir obstiné me poursuivait, quoiqu'elle fût très -innocente de ce tumulte

^Id HISTOIRE va fffcIS IDEl»

intérieur ! Il est certain que ces premiers vers m'aidèrent beaucoup à me vaincre. Ma peine devenait supportable, quand je l'avais exprimée bien ou mal. J'apprenais ainsi qu'une pensée cuisante que l'on a enfermée dans un mètre se transforme en une certaine douceur. Au reste, ces vers disaient mal ce que Je voulais dire ; j'étais esclave dans ces rhylhmes que je ne dominais pas: nouvelle source de mécontentement.

A mesure que je composais cette quantité innombrable de vers, j'avais le bon sens de les brûler, non pas cependant sans les avoir communiqués à mon Aristarque, ma mère. Ses critiques n'étaient ni aveugles ni décourageantes ; elles ne devenaient railleuses que lorsque je tombais dans une mélancolie trop noire ou dans Timitation de mes Latins, ce qui était presque inévitable. Alors elle était sans pitié : « Je vois avec plaisir, m'écri- « vait-elle, que malgré ta furieuse passion tu ne « dédaignes pas trop, chemin faisant, de faire « main basse sur Properce et sur Tibulle, et cela « me rassure pleinement sur ton compte. »

Cette raillerie que je sentais méritée me perçait; je me redressais sous l'aiguillon; cela aussi m'aidait à m'aguerrir. J'avais d'ailleurs un autre grand sujet de poème, c'est celui qu'après quarante ans j'ai repris en prose dans ces pages. J'avais entrepris une chronique en vers de mes

HISTOIRE l)t: MKS IDKKS - 1 'J

Souvenirs d enfance. Je conduisis au terme cet ouvrage assurément plus bienfaisant pour moi que mes élégies grecques ou romaines. La nature me poussa à me rattacher à oe?*souvenirs, au moment où j'en avais le plus besoin;

Pour Ôl?e encore heureux, soyons encore enfant.'

Tant je me sentais déjà séparé de l'enfance et même de l'adolescence! Je m'attachais à ce rivage, ta mesure qu'il s'éloignait. Je m'avançais avec inquiétude vers l'avenir inconnu; j'aurais voulu dès lors fixer mon cœur, mon imagination dans les jours déjà irréparablement écoulés. Je me sentais oppressé de ce grand soleil qui éclate avec la jeunesse; je cherchais à me replonger dans l'aube et la première rosée des premiers jours. Ce que j'avais éprouvé de la vie me remplissait d'effroi ; je me retournais en arrière vers des temps sans mémoire.

2S0 BISTOIRE DE MES IDÂIA

Plongé dans ces rôves, iî eût été facile à mes camarades de me troubler, de me persécuter même, comme il arrive ordinairement. Je le craignais, et j'eus grand tort. Quoique je me fusse fait une existence très à part, nul d'entre eux ne tâcha seulement de la déranger. C'est ce qui m'attache si fortement aujourd'hui à leur souvenir. Dans un si grand nombre de jeunes gens déjà tout formés, il n'en est pas un seul dont le nom ne me rappelle quelque qualité aimable, sérieuse ou éclatante. Pour voisin de table, j'avais à droite mon compatriote de Bourg, Jayr, qui devait être l'un des derniers ministres de la monarchie de Louis-Philippe ; pour vis-à-vis, le docteur Trousseau, qui ne l'était encore qu'en herbe, mais dont l'esprit était déjà presque mûr.

Jules Janin était plus jeune que nous de deux ou trois ans. Ah ! le bon compagnon! La jolie tête enfantine, espiègle, épanouie! Les beaux cheveux noirs bouclés ! Et quels francs rires de lutin dans nos corridors sombres! Les murs doivent s'en

souvenir. Quelle joyeuse, gracieuse ignorance de soi-même! Il jouait alors aux billes ; il jouait surtout de la harpe, et bien mieux que le roi David. Aussi faisions-nous de saints concerts dans l'église à l'élévation et au salut, Janin jouant de l'instrument du prophète, moi du violon; son maître, M. Bédard, de la basse ; un autre, de l'alto. Notre maître de philosophie chantait des alléluia d'une voix claire et vibrante. Ces concerts de séraphins nous donnaient, le jour où ils avaient lieu, de grands privilèges, tels que celui de manger à une table d'honneur, en compagnie de messieurs les chantres.

Parmi tant d'amis, j*en avais deux principaux que la mort m'a ôlés. Le premier, Eugène Brun, avait devancé toute l'école romantique par son amour du bizarre, du fantasque. Son histoire est celle de beaucoup d'hommes de notre génération. Eugène Brun s'était vieilli volontairement par la lecture assidue, continuelle d'un seul auteur, J.-J. Rousseau; encore, dans cet auteur, ne goûtait-il qu'un seul ouvrage et le pire : les Dialogues^ où s'exhale la bile, la mélancolie maladive de l'auteur d'Emile. A quinze ans, mon ami Brun avait toute la sensibilité amère, toute la misanthropie incurable de J.-J. Rousseau à soixante. Et ce qui y mettait le comble, c'était la langueur, la douceur angelique dont il recouvrait ses juge-

ments atrabilaires. Outre son originalité qui était véritable, cette seconde originalité acquise était devenue une maladie réelle; elle m'inspirait autant d'étonnement que de pitié. Car j'étais tout le contraire, prêt à me passionner pour tout ce que je voyais, autant que lui à tout critiquer dans les œuvres, non-seulement des hommes, mais du Créateur.

J'éprouvai cruellement celte misanthropie dans un petit voyage à pied que nous fimes ensemble, au sortir de notre coquille, pour visiter les Alpes. A peine fûmes-nous au pied de ces géants, et eûmes-nous apci'çu leurs cimes, sa verve s'échauffa contre l'univers. Le ciel, la terre, l'eau, les rochers, tout était misérable. Quoi! étaient-ce là les Alpes! Quelle pitié, bon Dieu! Autant vaudraient des taupinières!

Disant cela, il corrigeait dans sa tête la forme des lieux, il rasait le Mont Blanc, il ébréchait la Faucille, il extirpait la Dent de Jaman, il donnait en passant un coup d'épaule au pays de Gex qu'il noyait dans le lac de Genève. Bref, il ne laissait pas pierre sur pierre de tout l'édifice du Jura et des Alpes, tant de Suisse que de Savoie. Je l'écoutais ébahi, d'autant plus qu'il parlait bien, avec conviction, et je l'aimais sincèrement.

Nous passâmes à Ferney. Je courus au château de Voltaire, qui n'était qu'à une centaine de pas.

Mon méprisant ami ne daigna pas se déranger. Il s'assit en m'attendant sur un las de pierres et tourna le dos pour ne [)as voir la demeure du contradicteur de Rousseau. Il se réservait exclusivement pour la maisonnette de Jean-Jacques, que nous visitâmes en effet le lendemain; encore en critiqua-t-il amèrement l'enseigne, l'ameublement, la distribution, qui ne répondaient nullement à l'idée qu'il s'en était faite. Mon premier ravissement des choses ne fut pas entamé par ce terrible compagnon ; mais je pensai qu'un juge si intraitable m'était envoyé du ciel comme un excellent conseiller inaccessible à toute complaisance. Aussi fut-il le seul auquel je confiai le secret de mes œuvres littéraires. Il les lut ; illes traita comme il avait fait des Alpes, c'est-à-dire qu'il les mit en poudre. Et pouvais-je m'en plaindre? Aussi reslàmesnous jusqu'à la fm les meilleurs amis du monde.

S'il eût vécu, il eût certainement fait parler de lui.

Le second de mes amis, Gelin, était un sage. Des cheveux blonds, de grands yeux épanouis, parlaient tout d'abord pour lui, car il était de son naturel fort taciturne. Quelle âme droite, forte, tempérée ! Si je ne l'avais connu, je n'aurais pu croire qu'une si grande égalité d'àme, un si parfait équilibre fussent possibles dans un âge si tendre !

$24 HISTOIRE DE MBS IDREâ

Toutes mes agitations se passaient sous ses yeux, et il n'en vit jamais rien, tant elles lui étaient alors étrangères. Il devint officier, et fut dans les guerres d'Algérie ce qu'il avait été au collège. Calme, imperturbable, il y avait peut-être en lui l'étoffe d'un Gatinat. Malheureusement, des injustices le dégoûtèrent; il quitta le service et mourut peu de temps après, comme il avait vécu, avec placidité, en prenant un bain de pied dans un ruisseau

HiSTOlHK DE AlfclS iULiùi 225

Le jour vint de Texamen pour l'École polytech nique. Je savais combien il était important pour mes parents que je ne me tirasse pas trop mal de cette épreuve ; cette pensée suffisait pour me troubler. Que serais-je devenu si j'avais su que mon père se trouvait dans la salle? Far bonheur, je l'ignorais. L'examinateur était M. Raynaud, dont je connaissais les ouvrages. J'aurais pu répondre certainement mieux que je ne fis. L'honneur resta sauf, mais ce fut tout. Je fus jugé admissible et mon sort demeura incertain. Mon père eut la générosité de se montrer satisfait de ce résultat, vu mon âge. Gomme en effet j'étais dans ma dix-septième année, il n'y avait pas trop à se désespérer, si cette première épreuve n'avait pas été plus décisive. 11 me restait trois ans encore pour la recommencer.

Rassuré de ce côté-là, choyé même, je dis adieu au collège pour n'y plus rentrer. Dans ma première extase de liberté, je voulus arriver à pied a Certines. Un brouillard épais empêchait de voir

a deux pas de distance ; je m'égarai. Je portais au bout d'un bàlon deux objets dont je n'avais pas voulu me séparer, mon violon et ma Bible latine in-quarto. A chaque instant j'étais arrêté par quelque tronc d'arbre qui se dressait devant moi. Tout à coup un coin de mur se dessine dans le brouillard, c'était une des fermes voisines de la maison. J'y touchais au moment que je m'en jugeais éloigné à plusieurs lieues. Ce moment de surprise, où tous les objets m'apparurent, est un des plus délicieux dont je me souvienne. J'entourai de mes bras les vieux arbres qui me reconnaissaient, tout changé que j'étais. De là je tirai cet augure, qu'égaré dans le monde intellectuel où je ne faisais qu'entrer, la confusion dans laquelle j'étais plongé aurait un terme ; la brume immense se dissiperait, j'apercevrais enfin le jour, vers lequel j'aspirais du fond de mes ténèbres.

Quel retour! quel revoir! Il y en avait eu auparavant d'aussi charmants ; celui-ci fut le dernier de ce genre. Aucune ombre ne s'y mêlait, aucun souci de mon avenir ; j'étais encore sous les ailes maternelles; l'instant où je passais de l'adolescence à la jeunesse était regardé comme une dernière trêve qui nous était donnée. Nous sentions que cet instant serait rapide, qu'il ne reviendrait pas. Nous résolûmes d'en jouir sans appréhension ni trouble d'aucune sorte.

HISTOIRE DE MES IDÉES t^^l

Les premières heures se passèrent à nous étonner les uns des autres. Combien j'étais surpris de retrouver dans ma sœur, au lieu de l'enfant que j*avais laissée, une grande, svelte, et pourquoi ne le dirais-jepas, une charmante jeune fille ! De son côté, combien n'était-elle pas stupéfaite des changements qui s'étaient faits en moi, dans mon visage, dans ma voix, dans mon air! Et nous avions l'un pour l'autre la prétculion que tous ces changements se fussent accomplis à notre avantage. Nous nous regardions des matinées entières pour nous reconnaître, pour nous retrouver, pour nous découvrir de nouvelles perfections. Nous lûmes ensemble Goldsmith , Walter Scott, Byron , Cooper , qui nous étaient nouveaux à tous deux. Je ne voyais pas entrer en scène une seule des jeunes héroïnes des lacs d'Ecosse sans interrompre et sans m'écrier : « Oh ! pour celle-là, c'est toi ! » De son côté, ma sœur ne voyait pas dans ces mêmes livres un intéressant corsaire, un beau pirate, un aimable braconnier, un noble banni, chef de clan, sans déclarer que je lui ressemblais trait pour trait. Je me défendais, elle insistait. Nous prenions ma mère pour arbitre. Ma mère laissait à son tour le vase de fleurs qu'elle dessinait. Elle jugeait en dernier ressort et presque toujoursfavorablement,nous mettant l'un et l'autre fort au-dessus de noshéroo et de nos héroïnes, sûr moyen d'accorder le différend.

Ainsi se passaient dans l'union la plus parfaite qui fût au monde ces derniers jours de paix , de quiétude qui ne devaient plus revenir. On m'interrogea sur mon ancienne passion ; je déclarai fièrement que je l'avais vaincue. J'y avais réussi par de constants efforts contre moi-même. Cette victoire remportée obscurément me donnait quelque assurance ; sans vouloir me mettre à de trop rudes épreuves, on consentit à me croire. Moi-même je ne m'exposai pas à revoir celle que je craignais encore, et ne l'ai revue de ma vie.

De ce moment, il fut convenu entre ma sœur et moi que, tout bien considéré, nous étions seuls faits l'un pour l'autre; nous passerions nos jours ensemble ; tout autre attachement trop vif serait, après celte parole donnée, une véritable infidélité ; l'amitié était cent fois meilleure que l'amour, je venais d'en faire l'épreuve. Nous devînmes dès lors inséparables ; nous goûtâmes tout ce que l'amitié la plus parfaite peut créer de joie ineffable entre un frère et une sœur, l'une entrant dans l'adolescence, l'autre prêt à en sortir.

Ma sœur eût très-mal accueilli mes compositions, à cause du sujet qu'elle désapprouvait hautement. Je me gardai de les lui montrer, et en vérité nous avions bien mieux à faire ! Nous gravions l'un pour l'autre des devises éternelles sur l'écorce des arbres. Les siennes étaient presque toujours sen-

sées , charmantes , par exemple celle-ci qu'elle grava sur un jeune platane :

Puissé-ja croître en sagesse, autant que ton feuillage!

Si je prenais un fusil et si j'allais faire la guerre à quelque malheureuse volatile perchée dans le verger ou tapie dans les blés, ma sœur était toujours là, sortant à l'improviste d'une broussaille, d'une verchère ou d'un sillon ; et par ses cris, ses gestes, elle faisait déguerpir l'oiseau et lui sauvait la vie longtemps avant que j'eusse pu approcher. Elle me faisait honte de mes sottes tueries; j*y renonçai bientôt.

En revanche, elle était implacable pour les serpents, et nous en rencontrions souvent; il y avait surtout de beaux serpents d*eau qui fuyaient devant nous avec majesté, debout dans les ruisseaux, le corps bleu , flambant , dressé entre les deux rives, la tête à aigrettes, sifflant à travers les fleurs blanches des nénufars. Quand j'avais à la fin abattu le monstre, on ne me marchandait pas l'éloge.

Durant l'ardeur du jour, luttant avec les cigales, nous remplissions nos sombres futaies de nos duos de Grétry :

Entends -tu gronder le tonnerre?

Pendant ce temps , l'épcrvier planait lur nou*»

QOinLT. — HISTOIRE DK MKS IDÈMâm 15

et tout à coup parlait d'un vol affairé. Le fléau des batteurs accompagnait nos conversations, nos chants, nos silences de son rhythme précipité qui marquait ces instants rapides. Nous suivions dans l'air la paille légère et nous ne demandions rien de plus.

Se peut-il que ces heures n'aient laissé aucune trace dans ces lieux, que tout soit redevenu silence, que l'herbe ait poussé sur le seuil, sur l'escalier, sur le foyer, comme si des milliers d'années avaient passé sur nous? Pourtant moi je sens bien que je vis encore !

A cerlains jours, nous faisions de grandes chevauchées dans la montagne du Revermont. Nous allions jusqu'à Neuville et à l'entrée du défilé de Gerdon. Nous nous arrêtions sur les cimes. De là, le paysage nous montrait à la fois ses deux faces opposées (car il en a deux), l'une pleine de doux reflets, de molles haleines, de petites prairies arcadiennes, l'autre , tournée au couchant, pleine d'ombres sinistres , de marécages , de solitudes sauvages, de mystères insondables , perdus dans les déserts des Bombes ; et ces deux faces de sérénité et de mélancolie qui alternaient dans ces lieux se disputaient en moi, sans que je pusse les accorder. Au soleil couchant brillaient devant nous, à nos pieds , nos quinze cents étangs comme des lacs d'or, frangés de pourpre dans les profondeurs

noires des forêts de chênes centenaires. Nous nous figurions être dans les solitudes primitives, inhabitées des savanes d'Amérique ; nous y allions comme nos héros, en quête d'aventures. Bientôt nous nous retrouvions face à face dans la plaine de la Crau •, avec les ruines du vieux château de Montmort. Le grand spectre de pierre surgissait tout à coup devant nous, pâle au milieu des pcàles brumes du soir. Ce manoir aux trois quarts écroulé, Tun des plus anciens du pays , nous regardait de sa mine la plus renfrognée, la plus sournoisement indignée , où se peignaient toutes les menaces, tous les ennuis , toutes les rancunes de dix siècles de silence contre la jeunesse, contre le soleil, contre la vie renaissante.

C'était là plus qu'il n'en fallait pour nous jeter le reste de la soirée en plein moyen âge ; et Dieu sait dans quelles rêveries nous nous perdions l'un et l'autre! Quels paladins, quelles châtelaines de la cour de Savoie! Car les imaginations de tout le monde s'envolaient alors vers le moyen âge ; les nôtres s*y précipitaient du même élan.

Quelquefois, rarement, survenait un visiteur, un seul. Bon voisin , complaisant , bien pourvu de poules d'eau, homme de sens, un peu rouillé dans

< On parle comme d'une merveille celtique de la Crêu de Provence. Nous en avons aussi une à Certines.

232 HISTOIHK DE MKS IDEES

nos maremmes,il n'avait qu une corde à son souvenir, mais il y revenait sans ce.ise. Quarlieimaîlre de l'an III, il racontait invariablement, pour la vingtième, pour la centième fois, l'histoire du bataillon de l'Ain, sa formation d'abord, puis son approvisionnement, son équipement, en dernier lieu ses vicissitudes. Mon père, que la distraction gagnait dès le premier point, répliquait à propos par une théorie sur la vis d'Archimède ; il en avait tout justement fait construire une fort belle pour dessécher les Léchères. Quatre ailes de moulin à vent, qu'il y avait ajoutées de son chef, en faisaient la chose du monde la plus rare et la plus recherchée du pays.

Ces agréables conférences terminaient la journée. Mais depuis longtemps nous avions disparu, ma sœur et moi, sitôt que l'approvisionnement du bataillon s'était trouvé à peu près assuré. C'était entre ma mère et nous le signal convenu.

ttlSTUlliE DE AIES IDÉES toli

De mes excursions, je rapportai l*idée d'écrire un pelil ouvrage en prose sur nos ruines de Bresse. J'en rapportai surtout l'empreinte ineffaçable des lieux. Chaque jour ils pesaient davantage sur moi. Ils s'y imprimaient avec une puissance qui tenait à leur caractère étrange, extraordinaire.

Le plus bizarre, c'est que je luttai contre la fascination de cette nature pleine de vertige sitôt qu'elle m'apparut, comme j'avais lutté contre les premières visions de mon cœur. Mais que le succès fut différent ! Nous avions repris, mon père et moi, l'œuvre désespérante, infernale du dessèchement de nos marais. Ils furent plus forts que nous, si bien que nous ne pûmes même les entamer. Physiquement, ils me vainquirent ; moralement ils me vainquirent encore. Moi qui devais tant accorder à l'influence des choses inanimées sur l'homme, je ressentis cette influence autant que créature au monde peut l'éprouver. Elle me

possédait, elle me tyrannisait. Ceci mérite que je m'y arrête un moment.

Ma nourrice souvent cruelle, mon maître, mon précepteur, c'a été la nature inculte qui nous entourait dans un pays où les sépultures surpassent les naissances \

Encore aujourd'hui je me sens le fils de nos grands horizons dépeuplés, de nos landes, de nos bruyères, de nos sillons de pierres de granit roulées dans la Crau^ de nos maremmes inhabitées, de nos étangs solitaires, lacs boisés qu'aucun vent ne ride jamais et dont \a sérénité est si trompeuse. Pour peu que je descende en moi, ce sont eux que je retrouve.

C'est à eux que je dois l'instinct irréfléchi des choses primitives, et d'un certain monde un peu barbare dans sa nudité première. Si j'avais laissé son cours naturel à cet instinct, je n'aurais pu me détacher de la pensée de l'univers naissant ; je me serais perdu dès l'enfance dans la contemplation de la dernière flaque d'eau du déluge.

En récompense, de quelles ombres m'ont enveloppé ces lieux sauvages ! Sitôt que je passais la lisière des Dombes et de la mauvaise Bresse, j'entrais dans un monde fantasque. Là étaient réalisées, édifiées les visions de la fièvre : de loin à

I V. létat de sîêge.

loin la cabane en argile d'un paludier, abandonnée sur une plage ; de vieux manoirs déserts sur un îlot, sans hôte, sans pont, sans barque pour y aborder; des églises égarées, seules dans un champ de hautes fougères presque arborescentes. Voilà ce qui restait d'une population disparue, que d'autres populations avaient tenté vainement de rempla* cer; celles-ci avaient péri à leur tour au même foyer de pesle, sans laisser plus de traces. Je n'ai rien vu de semblable, excepté dans quelques-uns des coins les plus perdus, les plus hagards de la campagne de Rome et des marais Ponlins. Car nous aussi, nous avons nos villes englouties, Villars, Saint-Nizier-le-Désert.

Quand je passais dans ces solitudes, un cortège de voix mélancoliques, inarticulées, lamentables, sortait de terre à mon approche et s'attachait à moi ! Comme ces voix ont retenti longtemps à mes oreilles ! Gomme elles ont couvert longtemps le bruit des hommes! Elles me suivaient à la ville, sans vouloir cesser leurs conversations commencées dans les roseaux ; il en est resté un écho dans Ahasvérus.

Toute ma jeunesse a été embarrassée, enveloppée de cette iniluence d'une nature primitive qui n'était pas encore domptée , réglée , asservie par l'homme. Elle agissait sur moi en souveraine. Ne sachant à qui se prendre, au fond de nos solitudes,

c'est moi qu'elle obsédait de ses plaintes , de ses sanglots, de ses misères, de ses impénétrables, contagieuses désolations. Elle me plongeait dans une atmosphère où les hommes ont peine à vivre, toute pleine d'aspirations sans but, d'espérances sans corps , d'êtres imaginaires qui ne sont plus possibles dans le milieu actuel.

Le mal nourrit le mal ; je prenais insensiblement plaisir à ces morsures invisibles, empoisonnées, et ne voulais en guérir qu'à demi. J'étais égaré dans un vague infini tracé autour de moi. Quel long circuit avant de revenir à un point précis, à un objet distinct! Quels efforts pour me régler, quand tout était déréglé autour de moi, quand les choses ne m'offraient que l'image d'un monde où la main de l'homme ne se faisait presque pas sentir ! Je méprisais l'art comme un artifice. Tout ce qui n'était pas inculte me semblait apprêté. On m'accusait de vague, de germanisme. Que n'accusait-on aussi les lieux, les choses, les bruits indistincts, les plages sans bornes, les nuées, filles voilées, vagabondes de nos lacs souterrains ? Voilà mes vrais complices. C'était beaucoup d'échapper au vertige.

Ceux qui sont nés dans les villes, qui y ont reçu leur éducation, auront peine à comprendre ce que je viens de dire. Ils ont, dès le commencement, l'avantage de posséder des éléments plus simples,

plus humains qui se trouvent tout coordonnés en eux. Ils doivent donc montrer plus de précocité, et dans cette précocité un esprit plus net , plus précis , plus réglé que nous autres enfants des provinces reculées, des landes déserles, qui avons à compter non pas seulement avec l'homme, mais avec la nature. Et quand celle-ci, au lieu d'être tempérée par la culture, est encore dans sa sauvage nudité, dans sa grandeur démesurée, monstrueuse , c'est une difficulté de plus, attachée à l'éducation de nous-mêmes.

Ajoutez-y l'inlluence maligne de l'air. 11 attaquait le principe de vie, mais sourdement, doucement, d'un souflle emmiellé. On respirait le poison, comme le plus suave des parfums.

Les uns souffraient dans leurs corps, d'autres n'étaient atteints que de mélancolie. Je souffrais de ces deux genres de maux, et cent fois plus du second que du premier.

Quand je visitai ces lieux pour la dernière fois, en 1851 , presque tous mes compagnons d'âge étaient morts depuis longtemps. J'ai survécu pour raconter leur misère, leur mort prématurée ^

Cette nature caressante et meurtrière ne me tuait pas comme eux ; elle s'en vengeait en m'enchantant et me désespérant à la fois. Pour mes

« V. l'État de siège

compagnons, c'était la mort ; pour moi, pis que la mort : les angoisses, les affres du cœur, les visions effrénées, les découragements sans cause, la langueur énervante qui suit la vision d'un monde qu'on a cru posséder ; le mirage d'un désert feuillu, stagnant, sanglotant, où partout s'élève de terre une vapeur colorée, comme à travers un prisme, des derniers feux du jour. Quand ces brumes automnales, rampantes, nées de terre, surgissaient ainsi que des âmes dolentes, à travers les crevasses du sol, en dépouillant leurs robes à chaque buisson, et montaient lentement vers la lumière, comment ne pas s'élancer vers elles pour les saisir? Et quand à tous ces fantômes se joignaient ceux qui naissaient d'un cœur avide, d'une âme jeune, égarée dans ces maremmes, c'était trop en vérité. 11 ne restait qu'à courber la tète et à laisser passer en silence le doux tléau.

Plus tard, ai-je dit, j*ai revu celle nature. Alors elle a été bonne pour moi, mielleuse même. Elle m'a souri. Elle est devenue ma confidente, dès qu'elle a vu que je survivais à ses embrassements homicides.

xir

Ma paix était troublée surtout quand j'écoutais la voix intérieure qui m'appelait vers les lettres; car je me défiais de cette voix , je la regardais comme un démon tentateur qui voulait m'abuser. Ou si je m'y abandonnais, je sentais presque aussitôt mon impuissance. Je me voyais seul, sans guide, sans modèle que je voulusse suivre. Tout était obstacle. Je m'engageais à la fois dans plusieurs chemins et ne savais auquel m'arréter.

Mon âge, ma faiblesse, mon ignorance, mon isolement étaient pour beaucoup dans celte douloureuse perplexité. La situation de la France y était aussi pour quelque chose. Si l'on veut comprendre le délaissement d'un pauvre esprit tel que le mien, à ce premier réveil, il faut se représenter qu'aucune des traces qui ont été imprimées par notre génération sur le monde moral n'était alors visible. Cette génération qui devait renouveler tant d'idées, tant d'opinions, et la langue même, n'avait encore rien produit.

Pas une des idées, des formes nouvelles a'avail

surgi avec éclat. Aucun des noms nouveaux que nous sommes accoutumés à prononcer depuis quarante ans n'était sorti de l'obscurité. Ceux qui devaient les illustrer doutaient assurément d'euxmêmes. Chaque année je passais plusieurs semaines à Ouilly chez des amis, sur le revers de la vallée de Saint-Point. Qui savait qu'il y eût de l'autre côté de la colline un grand poète du nom de Lamartine, caché sous ces arbres dont l'ombre arrivait jusqu'à moi? Lui-même se connaissait-il alors?

De quelque côté que je voulusse tourner mes yeux, je trouvais à l'horizon un grand vide; je sentais ce vide dans la poésie, dans l'histoire, dans la philosophie , en toutes choses ; j'en souffrais parce que j'étais incapable de le combler, et je ne savais pas que d'autres esprits souffraient du même mal. Ils étaient occupés chacun du fond de son obscurité à remplir ces vastes lacunes et les déserts dont j'avais au moins la conscience.

Dans ma première fièvre je tentai à la fois toutes les routes. Sur chacune d'elles, je rencontrais la même aridité, la même stérilité à travers tout le monde moral, sans qu'aucune œuvre eût marqué la direction à parcourir , sans qu'aucun homme eût dit encore avec force : « C'est ici le chemin. »

J'étais donc douloureusement navré de ma propre impuissance, et je puis le dire aussi, de l'im-

puissance de mon temps , puisque je ne voyais lulour de moi ni un guide auquel je pusse me fier, ni même un compagnon dans la route où je tremblais et brûlais à la fois de m'engager. J'avais le pressentiment qu'il s'agissait d'un renouvellement presque entier des choses de l'esprit. El comme je ne voyais personne y travailler, je me croyais seul. Cette solitude m'accablait dans le moment même où tant d'œuvres qui ne périront pas , encore inconnues , se préparaient en silence et couvaient déjà sous la terre.

Quoique cette souffrance allât souvent jusqu'au désespoir, il n'y avait là pourtant rien qui ressemblât au spleen, à l'ennui de la vie, à tout ce que l'on a appelé le vague des passions, vers la fin du dernier siècle. C'était, il me semble, à bien des égards, le contraire de la lassitude et de la satiété. C'était plutôt une aveugle impatience de vivre, une attente fiévreuse, une ambition prématurée d'avenir , une sorte d'enivrement de la pensée renaissante , une soif effrénée de l'àme après le désert de l'Empire. Tout cela , joint à un désir consumant de produire, de créer, de faire quelque chose, au milieu d'un monde vide encore.

Ceux que j'ai interrogés plus tard sur ces années m'ont dit avoir éprouvé quelque chose de pareil.

Chacun se croyait seul comme moi; chacun

pensait, rêvait comme dans une île déserte. La force renaissante du siècle les travaillait tous en même temps et ils éprouvaient les douleurs de la croissance morale qui percent jusqu'aux os. Que de plaintes furent alors exhalées 1 Que de larmes sincères furent versées ! La nature aussi se plaint au moment de produire.

La génération dont je parle ne se connaissait pas encore ; c'est pour cela qu'elle gémissait; mais elle allait bientôt faire son œuvre. Du moins les semences étaient jetées ; elles commençaient à pousser. La France ressemblait à la terre au sortir d'un long hiver dans les premiers jours de mars. Pas une feuille, pas une lleùr A peine une herbe courte qui perce les dernières neiges. Les oiseaux ne sont pas encore revenus ; tout se tait ; mais tout est dans l'attente de la saison nouvelle ; le bon grain germe en silence dans le sillon. Le laboureur a le sûr pressentiment que le blé va lever.

Moi aussi, dans mon isolement, je sentais vers l'automne de 1820, au milieu de la forêt de Seillon, sur le bord des étangs, en compagnie des hérons et des sarcelles, cette profonde végétation morale qui travaillait alors sourdement, obscurément l'es prit français, d'une frontière à l'autre. Et cette végétation encore souterraine m*enivrait de je ne sais quel souffle auquel je ne pouvais résister.

J'ignorais tous les noms qui allaient surga», je

les aimais d'avance. J'avais un désir maladif de courir au-devant de ces esprits que j'appelais; j'éprouvais toutes les impatiences d'un oiseau dans le moment de la migration. Non pas que je voulusse partir pour un pays étranger. Je voulais émigrer vers ce nouveau monde moral , vers ces idées entrevues qui me fuyaient à mesure que j'en approchais. Je m'élançais, je retombais presque en même temps; les ailes me manquaient pour un si grand vol.

Je me relevais pourtant; et Tidée que Aous nous formions tous alors de la France me donnait un grand l'essort pour échapper à ce premier accablement. La F'rance, après ses deux chutes, ses deux invasions, navrée, percée au cœur, toute saignante, nous paraissait si belle, si noble, si fière dans ses calamités ! Elle n'était pour rien dans ses opprobres ; ils la rendaient cent fois plus touchante à nos yeux. Il n'y avait pas alors dans le monde entier un seul homme qui ne la crût faite pour la vérité, pour la liberté, pour tout ce qui honore le genre humain. Avec quelle tendresse de fils nous regardions, nous comptions ses plaies! Qui n'eût voulu les guérir au prix de sa vie*? Qui n'eût voulu lui apporter, en hommage, son travail, son œuvre, son livre, son ébauche, son obole d'idées, à défaut de tout cela une partie de son cœur?

La France allait renaître, je n'en pouvais douter. Et qui nous empêchait Je servir à cette renaissance? Pourquoi, moi aussi, n'y porterais- je pas mon grain de sable? A peine cette idée m'avait-elle apparu, je me sentais transformé. Quelle force pour tout endurer ! quel aiguillon ! Dans ces instants, je me croyais et j'étais vraiment capable de quelque chose. Je voyais comme accompli ce que je désirais avec tant de ferveur.

Je me remettais à l'œuvre. Mais, hélas! aussitôt deux esprits que je trouvais en moi m'embarrassaient et m'empêchaient d'avancer : le dixhuitième siècle qui voulait continuer de vivre, avec lequel j'avais été élevé, nourri, et le dix-neuvième qui prétendait à naître. Auquel fallait-il obéir? Lequel écouter? C'étaient véritablement deux âmes qui prenaient pour lieu de leur lutte l'àme de chaque homme de ce temps-là. Je ne voulais renoncer ni à l'un ni à l'autre, et j'étais trop neuf, trop désarmé encore pour essayer de les concilier.' Que faisais-je alors? Je cédais tantôt à l'un, tantôt à l'autre, au risque de me disperser moi-même. Ce violent combat que j'étais incapable de régler était une autre cause d'angoisse et de douleur profonde ; cela ressemblait au supplice de Brunehault.

Pour nous diriger dans ce conflit de deux siècles qui nous enveloppaient à la fois, nous n'avions

que deux figures, M. de Cliâleaubriand et madame de Staël. Mais avec eux le combat, loin de cesser, recommençait. Car ils étaient aussi différents entre eux qu'on peut l'imaginer, l'un catholique, l'autre protestante, l'un tourné vers le moyen âge, l'autre vers les régions incertaines de l'avenir. En les voyant si opposés d'idées, de sentiments, d'espérances même, on se sentait plus égaré, plus abandonné que jamais; le choix entre des routes si diverses, loin d'être décidé par leur exemple, devenait, pour ainsi dire, impossible.

Par une autre contradiction, la langue de M. de Chateaubriand était affranchie et sa pensée semblait ne pas l'être. Son coloris m'éblouissait sans m'éclairer et ses idées me repoussaient. Je ne les suivais qu'avec défiance, et ne leur donnais presque aucun accès dans mon esprit. Au contraire, le génie de madame de Staël était libre; c'est sa parole qui semblait enchaînée. A la clarté confuse de ses oracles, je me disais : « C'est de ce côté qu'il faut avancer ! C'est là qu'est le siècle, la vie, c'est là que sont tous mes pressentiments. » J'attendais le lever de l'aube, mais je ne voyais rien qu'un vague crépuscule que ne perçait jamais la pleine lumière du jour nouveau.

De ces deux figures, si je ramenais mes yeux sur ce qu'on appelait alors les masses, de ce côté Tincertitude, la nuit étaient complètes. Là, nui

QUINET. mSTOIRE OK HES IDIES. 17

désir apparent, nul empressement pour d'autres idées que celles qu'on croyait posséder ; au contraire, le doute, le ricanement, la moquerie, au moindre effort pour sortir des voies battues; les vieux noms opposés comme une barrière invincible aux noms nouveaux ; nulle attente, nul pressentiment de quelque chose d'inconnu ; la langue appauvrie par le silence, exténuée, devenue si timide que toute pensée l'effarouchait.

Si une révolution littéraire, philosophique se préparait, il était évident qu'elle se ferait non par le vœu du plus grand nombre, mais par l'élan, la témérité de quelques esprits solitaires qui entreprendraient à leurs risques et périls de réveiller la foule assoupie. Mais qui osera commencer? Je cherchais au loin, j'écoutais, je m'écriais en moimême avec angoisse : N'y a-t-il donc personne ?

L'étonnement, l'incrédulité des autres, l'inquiétude de ma mère étaient la seule réponse. Ces sentiments me gagnaient à mon tour.

Qui ! moi ! écrire ! Quelle folie ! Y avais-je bien songé? Quand même je le pourrais, l'oserais-je? Savais-je seulement ce que c'est qu'un écrivain? En avais-je jamais vu de mes yeux? Courir à la piste d'idées qui n'étaient nulle part dans Tair, en faire sa vie, son occupation, embarquer sur cette planche sa destinée, n'était-ce pas la plus vaine, la plus insensée des entreprises, peut-être même

la plus coupable, à en juger par l'effroi de tous les miens?

Je me réveillais alors en sursaut d'un beau songe. Toutes ces vives lumières de notre génération qui m'avaient apparu s'éteignaient subitement. Ces gloires prématurées que j'avais aperçues disparaissaient l'une après l'autre. Tout ce mouvement caché, enveloppé dans une âme solitaire et novice, faisait place à la réalité. De cette attente, de ce pressentiment, de cette fièvre d'espérances, il restait une campagne nue, dépouillée, les rafales de la bise, les lueurs des esprits follets sur de grandes mares plombées, et le gémissement éternel de nos forets.

XTII

La nécessité de choisir un état me prenait alors à la gorge. Car le moment de faire ce choix ne pouvait plus être différé. La chose eût été possible dans un pays d'universités, où toute curiosité d'esprit trouve aisément son objet. Là, on ose faire ouvertement profession de penser. Parmi nous, il n'en est pas de même. Gela était plus difficile encore dans un temps où des exemples éclatants n'avaient pas encore relevé, illustré l'enseignement. Celte carrière ne présentait guère alors dans nos provinces une autre idée que celle du pédagogue et de sa férule. Je pensais sur cela exactement comme ceux qui m'entouraient.

A cette question fréquente dans nos provinces : « Que faites-vous de votre fiis? » je ne voulais pas condamner mon père à répondre : J'en fais un philologue, un hoimne de classe ; je le destine au grec, à l'histoire, cà la philosophie, que sais-je? J'en fais un magister de village.

Je savais que le moindre soldat de fortune chevronné, rentrant au village, y avait cent fois plus

de crédit que le plus grand professeur, docteur, écrivain et paperassier du monde.

Lors même que je me serais cru (ce qui n'était pas) l'aptitude nécessaire à une pareille carrière, je me serais bien gardé de donner ce cruel déboire à mes parents ou proches ou éloignés.

C'est avec ma sœur que je traitais l'àpre question du choix d'un état. Tout en me sermonnant, elle donnait à ses conseils le seul tour qui pût me plaire dans une affaire de ce genre. Elle ajoutait à l'expérience de ses treize années l'autorité des romans que nous avions lus ensemble. Dans une circonstance si critique, elle prétendait m'appliquer l'exemple de nos héros. Durant nos longs conciliabules sous les tilleuls du jardin, elle faisait comparaître devant mes yeux tous les états, toutes les conditions. Que je daignasse seulement choisir. En vérité, il le fallait bien, si nous voulions sincèrement réaliser le projet de vivre et de mourir ensemble. Que je voulusse seulement considérer que le plus sage des hommes et le plus paternel, le vicaire de Wakefield, avait lui-même exigé de chacun de ses fils qu'il eût un gagne-pain. Quel parti Robinson Grusoé n'avait-il pas tiré de ses diverses professions, constructeur, armateur, architecte, ingénieur, géographe! Que je m'attache enfin à une seule de ces occupalions, et l'on sera content.

De là, nous passions aux détails. On m'accordait que l'état militaire avait perdu tout attrait depuis que la Restauration avait eu l'indignité de changer l'uniforme. Il n'y fallait plus penser. Mais on pouvait être marin. Plusieurs des héros de lord Byron l'avaient été, par exemple, Conrad. Seulement il y avait trop de tempêtes ; on n'insistait pas sur cette profession.

Restait la magistrature. Walter Scott était greffier. La médecine était une condition un peu triste, il est vrai, mais fort indépendante. L'auteur de Hullwer n'avait-il pas été docteur ou médecin, ce qui revenait au même? On pouvait donc être médecin sans déroger, Dieu merci ! Ou ingénieur ? Et nous trouverions les renseignements les plus précieux à cet égard dans les Pionniers de Gooper dont on commençait à parler.

Tom Jones n'avait-il pas été avocat ? ou lui ou son père ? C'était encore là une belle carrière qui s'ouvrait sous mes pas ; et nos coffres dans le grenier étaient remplis des vieux livres de droit de notre grand-oncle Jérôme. Je marcherais sur ses traces. Pour l'agriculture, on ne saurait me la conseiller, malgré tout le bien qu'on en disait dans la Chaumière indienne. L'air était trop insalubre dans nos campagnes après la moisson. Il faudrait donc laisser les blés sur pied ! Négociant, on pouvait l'être, mais en grand, comme dans Beppo de Venise.

HISTOIHK DK MES IDKES ^51

Quel avait été le gagne-pain de Grandisson, de Quentin Durward, du fiancé de Lammermoor, de Lara, de Manfred? Voilà ce qu'il faudrait d'abord savoir, car c'est assurément la profession qui me conviendrait le mieux. Ne disait-on pas que le jeune Werther avait commencé parla diplomatie ? Pourquoi ne serais-jepas diplomate à son exemple? J'avais appris à écouter et à me taire. Mon italien d'Arioste, que je savais si bien, et l'anglais en perspective étaient des portes naturellement tout ouvertes pour les affaires étrangères.

Par ce chemin nous arrivions à quelque consulat dans une île, sans doute dans celle de F^aul et Virginie. Là, sous un bananier, dans un climat charmant, entourés de nos parents que nous y aurions conduits, nous vivrions ensemble jusqu'à ce qu'une ambassade ou au moins un titre de chargé d'affaires m'appelât en Grèce, en Italie, à Syracuse, dans tous les lieux où j'avais soif d'aller.

Sans rien répondre, j'avalais doucement cet amer calice du choix d'un état, quand il m'était ainsi présenté par ma sœur. Cependant ma mère, qui était de nos délibérations, me devinait ; elle nous interrompait. Elle voyait bien, disait-elle, « que j'avais en horreur toutes les professions qui pourraient me faire vivre. »

Mon père décida pour nous tous. Il fut résolu que j'étais destiné à l'École polytechnique ; je par-

tirais avec lui, sur-le-champ, pour Paris, avec la perspective de subir un nouvel examen. Cette décision mit fia à nos délibérations, non pas à nos incertitudes. Nous partîmes en effet mon père et moi quelques jours après, en novembre 1820.

Ma vie semblait fixée. Mais je devais bientôt apprendre à mes dépens une chose dont je ne me doutais pas : il n'y a d'irrévocable que le destin que nous nous faisons nous-mêmes.

J'interromps à regret ce récit. J'aurais voulu le prolonger jusqu'au jour de 1825 où, cessant d'être seul, j'ai rencontré dans M. Michelet l'ami et le compagnon que je cherchais. Il eût fallu pour cela toucher à des détails contemporains, et j'ai craint de ne plus être assez libre pour dire simplement la vérité. Ce petit livre qui ne serait rien sans elle, y eût sans doute perdu quelque chose. Si je dois continuer, j'attendrai que les années aient mis entre ces temps et nous un plus grand éloignement et versé encore un peu plus d'oubli autour de moi.

Depuis mes premières années jusqu'aujourd'hui, j'ai soutenu les mêmes idées.

J'ai adoré la France ; j'ai rêvé pour elle la gloire de devenir l'idéal des peuples modernes*.

Tant que la parole m'est restée, j'ai défendu la cause des peuples, des faibles, des nationalités qui demandaient à renaître"". J'ai péri avec elles, il est vrai. Mais je suis enseveli avec l'Italie, avec Venise, avec la Pologne, avec la Hongrie, avec les Roumains^ C'est là un tombeau qui me plaît; Je ne le changerais pas contre les joies des vivants.

Quand il sera question de patrie , quelques hommes de bonne volonté se souviendront de moi.

J'ai eu dans ma vie une grande ambition, et l'ai surtout montrée dans mon enseignement^. J'ai tenté de sauver la conscience humaine au milieu des embûches qui lui étaient tendues. Je n*ai rien épargné pour cela.

Beaucoup de personnes, et je pourrais dire le monde entier (car il n'est pas un point du monde d'où ne me soit venue une blessure), m'affirment que j'ai été vaincu dans cette entreprise. Je n'en crois rien.

Je ne sais où Tàme humame s'est réfugiée, dans

« V. le Christianisme et la Révululion française,

« V. Révolutions d'Italie, les Roumains, le l'ortugal, etc.

» V. Ifs Jé*uites, V [JUramontanisme, etc.

quel pays, chez quel peuple Ce qu'il y a do certain, elle vit ou elle renaîtra.

D'autres choses resteraient à dire qui se présentent en foule. Mais il est quelquefois convenable do mettre un sceau sur ses lèvres. C'est une science que je tiens de mon temps.

Page 1