SA CONFIANCE INVINCIBLE
son œuvre dans ces pays ^. » De pareilles protestations, au sein (l'une situation si triste et si sombre, sont des étoiles dans la nuit.
Le printemps , en ranimant la santé délabrée de M'"° Duchesne, vient redoubler encore cette confiance en Dieu. Elle écrivait alors : « J'ai cru avoir perdu ma santé ici; j mais elle s'est renouvelée, et je ne souffre de rien. J'aurais ' cependant bien besoin d'expier ! mais les consolations l'era- ,, portent sur les peines... Aussi ma prière n'est-elle qu'une R efTusion d'action de grâces pour la connaissance de cette tant désirée volonté de Dieu, laquelle paraîtra encore I mieux dans la suite, lorsque le Sacré-Cœur et ses filles [l étendront le règne de Jésus-Christ dans ces nouvelles y terres-. »
Survint une nouvelle épreuve, mais celle-ci tellement marquée du signe manifeste de l'assistance divine, que la ; foi y consola la souffrance de l'amour. Le jour du jeudi saint 1819, le saint Sacrement reposant sur l'autel de la petite chapelle , posé sur la patène , le feu prit aux draperies, et se communiqua avec tant de promptitude, que tout I intérieur de ce sanctuaire fut brûlé; et la maison entière l'eût été de même inévitablement, si une pluie tombée providentiellement n'eût fourni assez d'eau pour empêcher les flammes de gagner le plancher. M"*^ Duchesne raconte dans une lettre saisissante qu'elle croyait les saintes espèces entièrement consumées et qu'elle s'en désolait, lorsque, s approchant de l'autel incendié, elle aperçut au centre comme un petit carré noir. « Je le soulevai, dit-elle; dans ce carré calciné je reconnus la pale qui recouvrait la patène. Le calice ayant été renversé par l'incendie, Notre-Seigneur
' Saint -Ctiarles, novembre 1818 et 5 janvier 1819. If i Saint-Charles, 15 mars 1819.
était tombé de dessus en cet endroit sans quitter la patène, et l'hostie était blanche sous cette pale en charbon. Je pris la patène avec Notre -Seigneur, et le mis dans le tabernacle. Nous passâmes la nuit en adoration, admirant la bonté de Dieu , qui nous avait laissé le plus précieux : le tabernacle avec le saint Sacrement, la sainte Vierge, les reliques et le tableau du sacré Cœur'. » 11 leur semblait que Jésus avait voulu leur faire comprendre, par cette préservation , que tout pouvait périr, mais que Lui seul resterait dans la ruine de tout.
Le même courage, au sein des mêmes difficultés, présidait à l'œuvre de l'éducation dans la petite école. II n'était pas facile à ces pauvres étrangères de labourer ce champ des âmes resté longtemps inculte, desséché par l'orgueil, brûlé par les passions. L'ignorance de ces enfants n'avait d'égale que leur orgueilleuse arrogance. Que si, pour les exciter à secouer leur paresse, on leur citait l'exemple des écolières de France : « Mais nous ne sommes pas des Françaises! » répliquaient-elles avec dédain. Et si l'une d'elles semblait se soumettre docilement : « Tu obéis comme une négresse, » lui jetaient avec mépris ses vaniteuses compagnes. M™*^ Duchesne accusait également l'incurable mollesse de ces enfants élevées , adulées , corrompues par les négresses, et témoins des désordres que l'esclavage introduisait au foyer de leurs pères. Le luxe, la danse, la toilette, l'indécence de la mise, l'empoisonnement des lectures malsaines , lui arrachent dans ses lettres des cris de douleur maternelle. Mais c'est une douleur forte, et elle s'empresse d'ajouter : « Si durant quelques instants nous sentons les épines, notre courage ne peut s'abattre. » Sur quoi elle-même s'anime à se confier en Dieu.
1 Saiut-Gharles , 20 avril 1819. — Ilem, 23 avril, à M™» Bigeu.
Lk PREMIÈRE COMMUNION A SAINT-CHARLES 229
La première communion est une époque de grâce : c'est le temps de la moisson pour le Sacré-Cœur. Elle donna à Saint-Charles une première gerbe d'épis , et on voit M'^<= Duchesne s'empresser d'en faire hommage à la Reine du ciel et au Dieu des prémices, dans les lignes suivantes : « M"'^ Eugénie Aude est vénérée dans sa classe. La première communion s'étant faite à la paroisse, le jour de l'Assomption, elle y a suivi ses enfants ; en quoi j'ai cru, ma mère, entrer dans vos intentions. Quand elle est revenue de là avec sa petite troupe de dix ou douze enfants , on disait en la voyant : « La voilà cette bonne vierge ! » Et un peu plus loin : « C'est la première communion qui a commencé à nous faire voir que bien des enfants sont capables d'une grande vertu. » Elle citait l'exemple d'une de ses enfants naguère fort orgueilleuse qui, grondée par son grand-père , s'était jetée à genoux pour lui demander pardon ; et d'une autre qui, pour vaincre le respect humain, avait porté huit seaux d'eau tout de suite, comme une esclave, par esprit de sacrifice et en préparation au grand Sacrement : « Elles s'y portent avec tant de zèle qu'il y en a qui vont trop loin, » disait M'"^ Duchesne.
Cependant, et nonobstant la faveur de l'opinion, le bon exemple des élèves , le courage des maîtresses , l'indigence était la même; c'était à peine si, au bout d'une année, six ou huit pensionnaires étaient assurées à l'établissement. Mme Barat écrivait des lettres consternées : « Combien je regrette, mes chères filles, que Monseigneur vous ait placées dans un endroit si peu convenable à votre dessein! Dans un village, loin des familles qui peut-être ne voudront pas éloigner leurs enfants, vous n'aurez jamais que très peu d'élèves. Que cette vue est effrayante pour votre mère et pour la Société ' ! »
1 Paris, 9 juillet et 27 septembre 1819.
On ne pouvait plus vivre dans ces conditions. D'autre part, le bail de la maison allait expirer; et M°^ Dubourg se refusait au vœu de la population , qui offrait un terrain aux dames du Sacré-Cœur pour une construction : « Saint- Charles, écrivait -il à,M™<= Barat, a le grave inconvénient pour les demoiselles de Saint-Louis et des environs, formant la majeure partie du pensionnat, que, pour s'y rendre, il faut traverser quelques marais dangereux dans les grandes eaux; et surtout le terrible Missouri , impassable pendant trois ou quatre mois de l'année. Le résultat a été que ces dames n'ont eu que peu de pensionnaires ^ » ]y|me Duchesne elle-même, malgré son obstination à ne pas déserter son poste, convenait cependant qu'il n'était plus tenable. « Il a fallu, avouait-elle, voir un hiver ici, bien que ce fût un des plus doux, pour sentir que présentement nous ne ferions qu'y végéter, sans y faire un bien qui peut s'offrir ailleurs -. »
Elle avait donc consenti à se porter autre part. Elle et M™'' Octavie Berthold , conduites par M°' Dubourg et M. l'abbé de Nekere, qui devint plus tard évêque de la Nouvelle-Orléans , visitèrent l'emplacement que leur pasteur leur offrait au bourg de Fleurissant, très proche de Saint-Louis. Mais Saint- Charles allait -il être totalement délaissé ? Etait-on condamné à évacuer le fort sans y maintenir au moins une petite garnison ? « Il m'en coûterait trop, écrivait M'"^ Duchesne, d'abandonner tant d'enfants intéressantes et dont plusieurs seront au sacré Cœur de Jésus. Il me paraît donc nécessaire de laisser pour le moment ma sœur Eugénie à l'école externe... M™*^ Eugénie est chérie de son école. En rentrant parmi ses enfants au sortir de sa retraite , elle a été reçue avec des larmes de
1 Fleurissant, 30 octobre 1819. — î SaintrCliarles, 15 février 1819.