PAUVRETÉ DE SAINT -CHARLES
: fondatrice et de la Société : « Semblable à un enfant qui n'a de force que lorsqu'il se sent appuyé sur sa mère, lui ; écrivait-elle, je n'en ai qu'en me rappelant le bonheur que f j'ai de vous être unie par le titre toujours plus cher de f votre petite plie. C'est sur ce titre que repose toute la joie 1 de mon âme. C'est dans la Société que j'ai trouvé la vie : I eu m'en éloignant je la perdrais. »
Entre les éléments qui constituent et assurent une fon- \ dation religieuse, nous venons de dire le premier : l'élé-
I ment spirituel. Mais il en est un autre : l'élément matériel; et, si secondaire qu'il soit, il faut en tenir compte
;[ dans les choses de ce monde. Or, ici cet élément faisait il défaut entièrement. Comme M"'' Duchesne Tavail prévu ; tout d'abord, Saint -Charles était un tombeau, et il n'y .' avait pas deux mois quelle y était entrée, que s ouvrit . [ contre la faim, la misère, le climat, une lutte désespérée, [f dont l'issue ne pouvait manquer d'être funeste.
D'abord on eut bientôt acquis la certitude qu'il fallait
l'cnoncer à vivre des ressources d'un pensionnat payant :
les élèves ne venaient pas. Tandis que l'école gratuite se
;' remplissait d'enfants , de l'autre côté , au contraire , les
' deux demoiselles Pratt , Emilie et Thérèse , et Pélagie Chou-
:' teau, toutes trois amenées de Saint-Louis, faisaient toute
I I la fortune de l'établissement. Un tel état était la ruine à ' très bref délai. M""^ Duchesne et ses filles l'envisagèrent
'■ ' sans faiblesse ; et , résolues de tout souffrir plutôt que de *; ' déserter, elles cherchèrent dans leur travail , leur patience \ -et des privations inouïes, le moyen de prolonger du moins I 'leur existence, si c'est une existence que la vie misérable I que nous allons décrire.
1 Le petit domaine de Saint -Charles consistait en deux l arpents, gratuitement décorés du nom de jardin et de verger, et tellement en halliers qu'on n'y pouvait passer.
« On ne peut avoir d'ouvriers pour le cultiver même à dix francs par jour, écrivait M'"'' Duchesne. « Elle-même se mit à l'œuvre avec ses religieuses. Dès le 8 octobre , elle dit dans une de ses lettres : « Nous faisons ici des métiers nouveaux : nous bêchons le jardin , nous menons boire les vaches, nous portons le fumier, nous nettoyons l'étable, i la seule du pays, car ici les animaux courent à l'aventure. ] Cela me convient à moi. Pour mon bien et pour celui des autres , je me verrai avec plaisir aux derniers emplgis de la maison \ » — « J'étais d'un naturel de servante , dit-elle ailleurs; il faut bien autre chose pour conduire les âmes! Mais Dieu fait tout par lui-même-, »
L'évivjue soutenait de son mieux les courageuses filles, mais plus par son exemple que par ses subsides , car luimême était pauvre : « Mes tilles, leur disait-il, vous ne serez jamais aussi mal que j'ai été. » Il fallait se contenter de cet encouragement. I
Ce n'était que le commencement. Trois mois à peine après l'arrivée à Saint-Charles on se trouva dans un dénuement eiTroyable, dont on peut prendre l'idée par cette note du journal de M'"^ Duchesne : « Une disette générale nous prive de pain, même de pain de maïs : après quinze jours on en a ! L'eau est encore plus difficile à se procurer, n'ayant point de puits ; et une source, remuée par les pieds des animaux ou gelée, aide peu. Enfin un homme complaisant, moyennant une barrique mise sur une charrette, nous apporte du Missouri de l'eau qu'il faut clarifier '. »
L'hiver vint aggraver cette situation. Rien n'est plu: inégal que la température d'un pays où l'on passe presqui subitement de l'ardeur des tropiques aux frimas de la Nor-
1 Saint -Charles, 8 octobre 1818. — * lôicL, au P. Barat. 3 M™e Duchesne, Journal de Saint-Charles, autogr., p. 16.
l'hiver a SAINT-CHARLES 225
wc'ge. Quinze jours après la date de la note qu'on vient de lire, au milieu de décembre, M""-' Ducliesne écrivait que tout le fleuve était gelé : « Il fait si froid que l'eau gèle à côté du feu, de même que le linge qu'on met auprès pour sécher. Nous avons eu le bonheur de manquer de pain et d'eau. Je m'étais attendue à la première privation ; mais je tie m'imaginais pas qu'au bord du Missouri nous puissions, en voyant couler ses eaux abondantes, en manquer nousmêmes. Marguerite est revenue aujourd'hui , rapportant des deux sources voisines un seau à moitié plein, et de la glace dans l'autre. Ni portes ni fenêtres ne ferment; nous avons du bois trop gros, et personne pour le refendre; personne ici ne travaille que pour U\ besoin du moment; on a trop d'orgueil pour paraître mercenaire \ »
Progressivement on en vint bientôt à manquer de tout. Bloqué par les glaces du fleuve , et forcé de renoncer à se procurer des vivres par la voie du steamboat, qui ne naviguait plus , on en était réduit à une maigre provision de maïs , de pommes de terre et de poissons salés. Point d'œufs, point de beurre, point d'huile, sauf de l'huile d'ours, « laquelle est détestable, » nous apprend M™« Duchesne. Bientôt toutes les denrées s'élevèrent à un prix tel , qu'il devint inabordable à la bourse des soeurs. D'ailleurs on ne voyait plus d'argent dans le pays. Pendant quelque temps, on y suppléa avec perte, au moyen de billets émis par des banques du Sud. Presque toutes ces banques croulèrent , et le crédit fut complètement abîmé dans ce gouffre. Ce fut l'heure du brigandage, du vol, de la dévastation. On n'entendait parler que d'empoisonnements, de meurtres et d'incendie. Parfois, la nuit, M"^sDuchesne et ses sœurs étaient réveillées en sursaut par un
1 Saint-Charles, 16 décembre 1818.
mugissement semblable à celui d'une violente tempête, et leurs yeux en s'ouvrant étaient éblouis par une clarté rougeâtre qui embrassait l'horizon d'une vaste ceinture. C'était l'embrasement des herbes de la savane, qui roulait ses ondes de feu jusqu'aux portes de Saint- Charles; et si l'on n'eût eu soin, jour et nuit, de défendre les fragiles maisons contre les mèches enflammées que le vent apportait, le village, tout en bois, eût été réduit en cendres dans .l'espace de quelques heures. Ainsi toutes les horreurs d'une ville assiégée, affamée et livrée à l'ennemi, devaient se réunir, au début de cette campagne , pour amener l'entreprise à une ruine certaine.
]yime Duchesne, la première, se vit sur le point de succomber. Habituée à se priver de tout pour ses quelques pensionnaires et pour ses religieuses , souffrant dès lors au double, elle sentait dans son être une débilitation qu'elle prit un moment pour une réponse de mort. Quand on sait l'énergie de cette nature virile, on comprend la sinistre signification des paroles suivantes : «J'ai de la consolation, écrivait ce grand cœur, à me sentir décroître pour le corps et pour l'âme : cela rapetisse devant Dieu et présage la fin. »
Aucun découragement n'entrait dans ces paroles. La confiance, l'action de grâces , l'allégresse, la force, planent constamment au-dessus de tous ces sacrifices, et dictent à M"''' Duchesne des phrases telles que celles-ci : « Nous sommes cependant contentes dans cette disette. — Il y a dp la consolation dans ce dénuement et cette dépendance journalière d'un secours visible de la Providence... Notre état actuel est tel que nous avons pu le désirer, c'est-à-dire couvert d'épines et de difficultés, mais adouci par l'onctioii de la grâce, et allégé par la bonne Providence, dont la main se fait sentir à tout moment. — Je ne doute pas de la Providence et de ses volontés pour la propagation de