‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 138 sur 247 · GUÉRISON DE MADAME AUDE · texte numérisé non relu

GUÉRISON DE MADAME AUDE

apporter la sainte communion. « Lorsque, raconte- t-elle, — et ce récit est admirable, — lorsque je sentis la sainte Hostie dans ma bouche, j'éprouvai un grand saisissement, et je dis à ?sotre-Seigneur : " Si vous vouliez, vous pour- « riez me guérir; mais je ne vous le demande pas, je suis « entre vos mains, et je veux y rester. » Il me sembla alors que Notre -Seigneur me disait : « Crois-tu que mon « Cœur puisse guérir le tien? — 0 Jésus, oui, je crois « même que votre nom seul, prononcé avec foi, peut « guérir toutes mes langueurs. » Dès ce jour fa fièvre me quitta, et, le lendemain, je me trouvai aussi forte qu'avant d'avoir été malade. J'étais si contente que je pleurai de joie, non pas tant d'être guérie, que de l'avoir été sans remèdes, par Jésus seul', »

]\lnie Duchesne suivait tous ces événements avec un cœur de mère. Cette maladie de sa tille en particulier la jeta dans une angoisse dont elle voulut sortir en écrivant directement à M. Brassac. La réponse qu'elle en reçut lui apporta le témoignage de la sympathie qu'excitaient au Grand -Coteau l'entreprise et la personne de ]\Ime Aude. « M""' Smith, disait cette lettre, apprécie bien le trésor qu'elle doit à votre discernement; et un des vœux les plus ardents qu'elle adresse au Ciel est qu'il , bénisse les projets et les travaux de votre sœur. Les pa- ; rents des enfants qui ont ('té confiés à M'"° Eugénie n'ont qu'une voix pour exprimer leur contentement. Je ne doute . pas que l'établissement ne réussisse très bien. Il a eu à surmonter des difficultés; il peut en rester encore. iMais quelles sont les entreprises pour la gloire de Dieu qui ne rencontrent pas d'obstacles ' ? ->

1 A Mme Barat. Opelousas, 6 décembre 1821. - Les Opelousas, 4 fé^Tier 1822.

]\jmc Aude avançait donc, travaillait donc quand même, le regard fixé sur le type dont elle parle si bien dans les lettres suivantes : « Jésus, mes mères, nos sœurs, voilà les noms qui ont toujours pour nous de nouveaux charmes. Ils sont le seul baume de ma vie, et mon seul soutien parmi toutes mes peines ^ » Et, peu de semaines après, à la mère Barat : « Je me figure (jue j'ai devant moi une petite toile où je voudrais calquer les traits d'un grand tableau, jusqu'à ses plus petites nuances; mais je ne fais que barbouiller. Vienne le peintre, dont la main charitable et expérimentée guide ma main novice pour ajouter et retrancher, afin que la copie ait avec l'original une ressemblance parfaite. Eh bien! le grand portrait est notre chère Société, la petite image est la maison des Opelousas confiée aux mains de la pauvre Eugénie; le peintre charitable sera ma digne mère, qui retranchera, corrigera tout ce qu'elle trouvera à reprendre, sans trouver jamais aucune l'ésistance -. «

Le Cœur de Jésus commençait donc son règne dans cette maison. On y avait construit un petit log-house pour les élèves externes. Cinq jeunes enfants avaient inauguré le pensionnat. Nées et élevées au milieu de ces plantations, les écolières ne savaient rien des usages d'Europe. C'est ainsi qu'à une visite de M'^"^ Dubourg, elles n'eurent pas plus tôt vu sa soutane violette qu'elles se mirent à s'enfuir en criant : « Un Espagnol! C'est un Espagnol! » On eût cru à l'invasion d'un nouveau Cortez. En matière religieuse leur ignorance était telle que les noms de nos saints mystères n'avaient nul sens pour elles. Leur parlait-on de l'enfer : « Est-ce que vous l'avez vu? )> demandaient-elles naïvement. L'une d'elles, âgée de quinze

1 Grand-Coteau, 20 février 1822. — - I/nd., 2 mars 1822.

l'école du grand -coteau 275

ans, nièce de M""^ Smith cl presbytérienne de naissance, pirvenuc par les protestants contre l'idolâtrie romaine, s'était imaginé qu'en arrivant chez sa tante elle la trouverait aux genoux: de dieux d'or et d'argent! M"" Aude la disposa à l'ccevoir le baptême; et Dieu toucha de telle sorte le cœur de la jeune fille que souvent la maîtresse était obligée de suspendre l'instruction , en voyant l'abondance des larmes que lui arrachaient le regret, l'amour de Dieu et l'admiration ^ .

Ce fut sur ces entrefaites qu'arriva de France le renfort promis par la mère Barat. Aussi bien les vocations pour les missions se multipliaient dans la mère patrie, avec une générosité dont le Père Varin faisait remonter l'honneur à M'"*' Duchesne : « Ma fille, lui écrivait -il, que j^e trouve votre sort heureux et digne d'envie! Ce doit être aussi pour vous une grande consolation et un nouvel encouragement d'apprendre que vos sœurs de France se disputent, devant le Seigneur et auprès de leur mère, la gloire et le bonheur de marcher sur vos traces. Il y en a plusieurs que je suis obligé de consoler, en leur faisant espérer que leur tour viendra. Voyez donc, ma fille, quelle a

f été la bonté de Dieu envers vous et vos premières compagnes, de vous avoir choisies pour frayer la route à toutes celles qui recevront mission pour propager, au

I delà des mers, l'aimable et salutaire dévotion du sacré Cœur do Jésus*. » Tel était aussi le sujet des lettres de

< Mine Barat, qui, en annonçant le dépait de ses filles, écrivait le 23 novembre 1821 : « Elles ne seront que deux. Plusieurs des nôtres brûlent pareillement du désir de partir; mais il faut auparavant former quelques remplaçantes. »

1 Mmo Aude à M'">^ Barat, 4 décembre 1821. '^ Copie de M™^ Duchesne, p. 51, lettre xxxa'^.

Les deux religieuses missionnaires acceptées pour l'Amérique étaient M"'° Lucile Mathevon , de la maison de Grenoble, et M'"'' Murphy, de la maison de Paris.

j\|mo Mathevon, qui vient de finir en Amérique une vie tout apostolique, était orpheline de père et de mère, quand on la confia à M"^*^ Duchesne, en son monastère de Sainte- Marie -d'en -Haut. La vocation pour les missions lui était venue, après Dieu, des exemples de cette mère, aux traces de laquelle elle devait, pour ainsi dire, attacher sa vie entière. C'était une femme de zèle, très active, très dévouée, douée de cette facilité -à se prêter à tout, et de cette disposition à prendre tout en bien, qui sont la condition et la plus précieuse ressource de la vie de missionnaire. « M'"*' Lucile pourra vous faire une supérieure, mais dans quelques années, écrivait la mère Barat. On ne peut trouver une vocation plus soutenue et un zèle plus actif et plus universel. Elle a de la vertu, du jugement; elle s'entend à l'ordre et à l'économie. Elle a aussi l'àmc forte et nous a édiiiées pendant son passage ici. » Tel fut l'adieu que lui fit la mère générale : « Ma chère Lucile, j'ai toujours vivement désiré aller aux sauvages pour leur faire connaître Dieu et Notre -Seigneur Jésus -Christ. C'est vous, ma chère fille, que j'envoie à ma place! » M""" Mathevon, qui, à cette époque, croyait que toute l'Amérique était sauvage, ne comprit que plus tard le sens spécial de ces paroles, qui étaient une prophétie, et qui vibrèrent dans son cœur jusqu'au dernier soupir'.

La seconde des partantes, M"^"^ Anna Murphy, était une Irlandaise, âme extrêmement candide, intelligence culti" vée, caractère aimable autant que généreux : « Elle a trente et quelques années, mandait la supérieure; elle sera

1 Notes sur la fondation de Sugar-Creek et la mère Lucile, p. 1.

MESDAMES MATHEVON ET MUnPHY 277

tirs utile à 'Sï"^^ Eugénie pour son pensionnat. Le caractère des Irlandais ressemble beaucoup au nôtre, les Irlandaises plaisent beaucoup. Rien d'ailleurs ne lui coûte pour suivre sa vocation'. » M"^® Murphy, dès son départ, prit le nom de Xavier, en l'bonneur du grand saint dont elle voulait être l'émule par l'apostolat.

M"^'^' Lucie Mathevon fut destinée à Fleurissant, où elle arriva le lundi de Quasimodo , 15 avril 1822 : « Je ne puis vous dépeindre la joie que j'ai éprouvée en voyant la mère Duchesne, écrivait-elle peu après à la mère générale. Tout me contente, tout me touche; je sens que le Seigneur me voulait ici. Je suis toujours disposée à faire ce qu'il voudra; et ma plus grande peine est de ne pouvoir en faire assez pour lui *. >) M"*'' Duchesne se réjouit d'autant plus de l'arrivée de M'"" Mathevon qu'elle crut qu'elle était nommée supérieure en sa place. Il fallut que la mère Barat la tirât de cette illusion : « Comment avez-vous pu penser que M'"'' Lucile vous remplacerait? Vous êtes où Dieu vous veut, c'est-à-dire chargée non seulement de votre maison, mais de celle de M"'° Aude : cela est nécessaire. »

M"^"^ Murphy fut envoyée auprès de M'"'= Aude , qui faisait d'elle cet éloge : « Ma sœur Murphy me paraît être une âme de foi ; c'est de celles-là qu'il faut ici^ » Elle fit ses vœux au mois de mai , entre les mains de M"' Dubourg : « Ma chère mère , écrivit la généreuse étrangère à sa mère générale, lorsqu'en formulant mes vœux je prononçai votre nom , je ne sais quel mélange délicieux de sentiments j'éprouvai en moi-même. Je me prosternai en esprit à vos pieds'; et il me semblait aussi que vous embrassiez encore une fois votre pauvre Xavier •*. » Une maladie qu'elle fit

* Paris, 6 février et 23 novembre lH-21.

* Fleurissant, 20 juin 1822. — 3 Grand-Coteau, lu avril 1822; et à M'n« Duchesne, 14 avril. — < Grand-Coteau, 17 mai 1822.

peu de temps après l'ailermit dans le dessein d'être à Jésus pour toujours. C'était l'admiration de M"^" Aude : « Un jour, dit celle-ci, elle me confiait qu'à Paris elle répétait souvent : « Ou aller en Amérique, ou mourir. — Eh bien, lui dis-je, maintenant que vous y êtes, il faut dire : Persévérer ou mourir. — C'est le plus grand et le seul désir de mon cœur, » me répondit-elle. Elle me fit cette réponse dans le moment où elle souffrait le plus et pour le corps et pour l'âme ^ »

Ajoutons que le Grand -Coteau ne tarda pas à fournir, lui aussi, son contingent à la petite armée expéditionnaire. Deux novices , M"^°® Gérard et Carmélite Landry, y prirent l'habit, la première en la fête du Sacré-Cœur, la seconde en la fête de saint Ignace, 31 juillet 1822. « La bonne sœur Mary Layton a aussi fait ses premiers vœux , le jour du Sacré-Cœur, avec la permission de ma bonne mère Duchcsne, écrivait M "'"^ Aude. C'est vraiment une cire molle entre les mains de ses supérieures, et pour l'ouvrage elle est infatigable. Elle sert les enfants à table, mange dans un coin comme une pauvresse ; jamais une plainte , un murmure, une réponse même la plus légère-. » Enfin, dans une autre lettre : « Toutes nos religieuses font ma consolation par leur dévouement, leur obéissance et leui union. Cette parole : Oui, ma mère, est la réponse à toutJ et je sais que c'est la réponse du cœur. »

Son devoir, surtout son cœur pressaient M"^° Duchesnej d'aller voir de ses propres yeux cet établissement, qu'eïlej ne connaissait encore que par correspondance : « Je désirais ce voyage surtout depuis la maladie de M"^'' Âudél dit-elle dans une lettre. Au retour de Monseigneur , je vîifj de nouveau qu'il était nécessaire : il fallait du secours.

1 Grand-Coteau, 26 juillet 1822. — 2 ibid.

Page 1