LA FIÈVRE JAUNE SUR LE BATEAU
les bêtes, sans secours humains ni divins, sans même l'assistance de celte tendre compassion qui allège les maux, enlendîftit dans le navire retentir des chants de joie à côté des corps morts ! »
• C'est alors que , surmontant héroïquement son mal , M""" Duchesne s'improvisa sœur de Charité, comme elle l'insinue par les lignes suivantes : « Le steamboat a eu un mort que j'ai vu plusieurs fois durant sa maladie. J'espère que le bon Dieu lui aura fait grâce : il n'avait été d'aucune religion, par conséquent non baptisé. » Elle n'ajoute rien de plus ; mais ce que son humilité laisse à peine entrevoir, M""^ Lucile Mathevon nous le révèle clairement dans cette lettre adressée à M"'" Barat : « Vous admirerez avec moi la bonté de Notre -Seigneur, qui a permis ce voyage pour le salut d'une âme que les prières de notre mère ont mise au ciel, et surtout sa grande charité. Cette bonne mère Duchesne, voyant un homme atteint de la fièvre jaune, , n'a pas craint pour cela d'aller le visiter, lui parler de Dieu et lui donner l'eau du baptême. Le voyant près d'expirer, quand tout le monde le fuyait, sa charité au contraire l'a iportée à le rechercher, afin de lui procurer le ciel '. » Le démon avait beau frapper : il faisait mal ses affaires avec IM"'^ Duchesne.
Elle était à bout de forces. Sa fièvre étant devenue de plus en plus violente, il ne lui fut plus possible de la dissimuler. On la jugea incapable de continuer le voyage, et on la descendit sur la rive, en vue de Natchez , dans la seule compagnie de sa pensionnaire. Elle se traîna comme elle put pour y chercher un abri. Mais arrivée à la porte jde cette petite ville, on lui signifia que défense était faite |à tout voyageur venant de la Nouvelle-Orléans d'y pénétrer, jpar crainte de la contagion.
' A M"» Barat. Fleurissant, 29 novembre 1822.
Ce fut un moment cruel pour M"^ Duchesne : « Nous repassâmes donc sur le bord opposé, raconte la même lettre , et restâmes sur le sable , attendant qu'un passager nous trouvât un asile. Nous fûmes refusées dans plusieurs maisons. Enfin un brave liomme qui , trois semaines auparavant, avait perdu sa femme, nous reçut et me donna le lit de la défunte, dont les draps n'avaient pas été renouvelés... J'étais au moment de l'accès de ma lièvre; mais néanmoins je me tenais tant droite que je pouvais, pour cacher mon mal. J'y ai en partie réussi pendant quatre jours, restant renfermée, me traitant moi-même; et Dieo y donna sa bénédiction , car depuis ce temps les accès deviennent moins fréquents. »
L'âme maîtrisait le corps, mais l'âme elle-même souffrait d'un mal supérieur : la privation de Jésus -Christ dans son sacrement. Saint François Xavier dit, dans une de ses lettres : « La plus grande peine du missionnaire est de ne pouvoir, dans certaines circonstances, célébrer les saint» mystères, et d'être privé du Pain céleste qui fortifie lei cœur de l'homme, et qui est l'unique consolation dans les maux et les traverses de cette vie^ » Cette souffrance,, devant laquelle les autres ne sont rien , est aussi la seule dont se plaignent les lettres de la sainte malade.
De la pauvre maison où elle s'était retirée , son premier) soin fut de faire prévenir de son état le curé de Natchei| M. Mano, qu'elle avait déjà vu à son précédent passage. Le digne prêtre fut ému de la détresse d'une femme donti il avait compris l'éminente sainteté. Il s'empressa de h, faire transférer, ainsi que M"° Pratl, dans une autre maison, toujours hors de la ville, et de l'autre côté du fleuve. Là d'excellents catholiques , M. et M"»^ Davis, l'entourèrenl
i Lettres de saint François Xavier. Lettre cxui , année 1552.