LA PAROISSE DE SAINT-MIHCEL
lacs, descendirent en Louisiane, où le gouverneur français leur donna, le long du fleuve, des terres qu'ils appelèrent du nom d'Acadie, en souvenir de la patrie qu'ils venaient de quitter. La paroisse de Saint-Michel avait été détachée, en 1807, de celle de Saint- Jacques de Cabahannocé, où les Indiens, parait-il, avaient eu précédemment une de leurs stations de chasse. Elle comprenait alors quatre mille habitants , Français ou créoles , restés très fidèles de cœur a la mère patrie. Les Indiens eux-mêmes disaient : « Quand le Grand père ( roi ) d'Espagne a donné les terres au Grand père (roi) de France, les arbres sont tombés, et les feux ont brûlé ( en signe de réjouissance ). Mais quand le Grand père de France a donné les terres à l'Américain , les arbres ne sont pas tombés , et nous n'avons pas vu les feux , mais les charbons. » La nouvelle Acadie était aussi très hJèle à la religion catholique; et d'ailleurs on observait que partout, dans la contrée, depuis le retour de M'^'' Dubourg à la Nouvelle-Orléans , la foi véritable gagnait du terrain parmi les peuples de toute race. « Les Américains, écrivait un missionnaire, sont longs à se décider; mais une fois qu'ils ont connu la vérité , ils la suivent sans que rien puisse les arrêter : et quand on a le bonheur de faire une conversion, on peut être sûr qu'elle sera solide. Ils ne sont pas très versés dans la spiritualité ; mais rien ne saurait leur faire transgresser les commandements de Dieu *. »
Le Sacré-Cœur trouvait donc là un champ bien préparé. Une souscription ouverte parmi les catholiques par M. Delacroix ayant atteint rapidement la somme de sept mille piastres , on éleva une maison d'environ cent pieds de façade, au milieu de la paroisse et proche de l'église, avec des bâtiments en bois pour les services. Dans sa modeste
• Annales de la propagation de la Foi, t. I, n" v, p. 74.
simplicité, celte demeure présentait un aspect d'élégance dont ]\jmc Aude rendait compte ainsi à M™° Barat : « La maison est en briques, ainsi que les ailes; la façade est peinte, les contrevents verts , le toit couvert en bardeaux , et toute la boiserie couleur d'acajou et verte. Vous voyez par là que, jusqu'à ce qu'il s'en fasse une plus belle parmi nous, elle sera le petit hôtel Biron de la Louisiane'. »
Cette lettre est à la date du 22 novembre 1825. Le 30 du même mois, fête de saint André, les religieuses entrèrent dans leur petite maison. Peu de jours avant Noël , ]\Ime Aude écrivait : « Nous n'avons encore auéun meuble ici : c'est bien la nudité de la crèche; rien de plus aimable * ! » Par exemple , ne pouvant , à cette distance de la ville, se procurer les ustensiles les plus indispensables, les religieuses , faute d'assiettes et de plats pour manger, en étaient réduites, dans les premières semaines, à faire cercle autour de la marmite commune, où chacune puisait sa part à tour de rôle. Sur ces entrefaites arriva fort à propos un marchand ambulant, auquel la communauté s'empressa d'acheter six assiettes en fer-blanc; mais comme on n'avait pas de quoi payer tout de suite, on demanda du crédit, promettant de s'acquitter fidèlement le lendemain. Le lendemain on déjeuna par portions séparées, pour la première fois ! On s'en félicitait fort, quand, avant la lin du repas , on voit reparaître le marchand réclamant la somme convenue ou sa marchandise. Faute de l'une , il fallut se résoudre à rendre l'autre : on n'avait pu trouver l'argent de six assiettes ! Se mettant donc aussitôt à laver la vaisselle, les religieuses la rendirent au défiant colporteur, tout en riant beaucoup de leur mésaventure.
1 Saint-Micliel , 22 novembre 1825. Roc, t. II, p. 25.
2 A M^e Barat. Saint-Michel, 13 décembre 1825.