FONDATION A SAINT-LOUIS LES QUATRE MAISONS DE LA LOUISIANE
PROGRÈS DE l'Église d' Amérique — départ de M?r dubourg
LE règne de dieu SEUL
En juin 1826, M. Niel, curé de Saint-Louis, se trouvant en France, avait fortement pressé la mère générale d'accorder à sa paroisse une maison de sa société, Saint-Louis n'était déjà plus cette petite ville naissante, ou plutôt ce % gros bourg , que nous avons traversé avec M™" Duchesne en 1818. La législature des États-Unis lui ayant permis, en 1823 , de se constituer en cité municipale , la bourgade avait commencé à se transformer, et à prendre cet essor qui devait en faire plus tard une si grande ville. Cet accroissement rapide appelait la création d'écoles catholiques, et M. Tabbé Niel estimait que personne n'y pouvait mieux réussir que le Sacré-Cœur.
C'est en ce sens, en effet, qu'il écrivit de Paris à M"»'^ Duchesne : « J'espère que je verrai se réaliser un projet que j'ai à cœur pour le bien de la religion et la plus grande gloire de Dieu. La précieuse mert qu'ont faite à Saint- Louis deux de vos anciennes élèves, M'^*'^ Leduc et Pélagie
Choutéau , m'a convaincu que toutes les jeunes personnes de cette ville pourraient, entre vos bonnes mains, devenir de petites saintes. Le nombre de celles (jue vous avez gagnées à la vérité montre aussi quel terrible ennemi le protestantisme aurait dans vous et dans vos sœurs. Aussi ne puis-je vous peindre, Madame, tout ce qui se passe en moi, à la pensée que je verrai dans Saint-Louis un couvent de dames du Sacré-Cœur! Après vous être vousmêmes embrasées des saintes flammes dont ce Cœur est le foyer, vous les allumerez dans ces pauvres enfants que vous préserverez ainsi des feux terrestres, et dont vous ferez par là de nouvelles créatures. A la clarté de ces flammes, celles qui sont nées dans l'erreur la reconnaîtront et l'abjureront. Vous préparerez ainsi une nouvelle génération, et dans dix ans Saint-Louis aura été en partie sanctifié par vous. De retour en Amérique, j'irai joindre moi-même mes elTorts aux vôtres; et, la bénédiction du Ciel accompagnant nos travaux, nous aurons la consolation de voir tout ce pays changer de face ' . » En conséquence, M. Niel proposait un terrain pour la construction, en s'engageant à fournir un premier subside. Mais le reste où le prendrait-on? M'""^ Barat, M™" Duchesne et le Père Recteur se montraient très émus de cette difficulté, lorsque la Providence se chargea de la lever.
La Religion et le Sacré-Cœur possédaient à Saint-Louis un ami dévoué, dans un magistrat de la ville, M. Mullamphy. La mère Duchesne le représentait dans ses lettres comme « un homme puissant en richesses et en mérite, capable , disait-elle , de mener un royaume » . Connaissant son désir d'être utile aux enfants pauvres de Saint-Louis , elle lui demanda par lettre s'il n'était pas disposé à se-
1 Paris, 20 juia 1826. Rec, II^ part., lettre lxivS p. 11.
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conder le dessein de M'^' l'évèque et de ses supérieurs , en lui procurant, à de bonnes conditions, quelqu'une des nombreuses maisons qu'il y possédait. Immédiatement M. MuUamphy lui en offrit une, « située au milieu de vingt-quatre arpents de terre, bâtie en briques, presque neuve, et à l'écart des rues. » — « J'ai été la visiter, écrivait M'"* Duchesne. La situation, moins riante et moins riche que celle de Sainte-Marie, a quelque chose de semblable : élevée, solitaire, dans un air sain, dominant le Mississipi et découvrant la ville, «ju'elle laisse de côté. » Le donateur la cédait « avec cinq mille francs pour les premiers frais, à charge pour le Sacré-Cœur de prendre à perpétuité vingt orphelines , de quatre ans au moins et de huit ans au plus, auxquelles il serait donné, par lui ou ses filles aînées , dix piastres pour leur entrée , et chaque année cinq piastres pour leur entretien. Cet entretien devait être simple, sans thé ni café; du pain de maïs pour aliment, et point de souliers en été, du moins pour les petites. On pouvait garder les orphelines jusqu'à dix-huit ans, et, à leur sortie, le donateur promettait de donner à chacune une petite somme. Il fut en outre convenu que, dans la même maison, le Sacré-Cœur pourrait avoir des pensionnaires et une école externe. M. Mullamphy évalua ce qu'il donnait ainsi dès le commencement à trente-cinq mille francs ». Tel est le texte du journal de M'"'' Duchesne ^ .
3Ialgré ce que ces conditions, si généreuses qu'elles fussent, avaient encore d'onéreux pour le Sacré-Cœur, M™'' Duchesne accepta : « Pouvais-je refuser? écrivait-elle ensuite à la mère générale. Pouvions-nous rester confinées
1 Journal, 2 mai 1827.— V. Lettre à Al™« Barat, 1" man et !«•• mai
dans le village, fermées chez nous par six pieds d'eau qui viennent subitement abattre nos clôtures , renverser notre pont , envahir notre jardin , lequel , depuis deux ans , ne nous donne plus rien? »
M'"'^ Barat sanctionna cette acceptation, déterminée, elle aussi, par la seule charité, comme le témoignent ces lignes : « L'œuvre des orphelines est si importante! fallait-il la laisser à d'autres? Vingt enfants! la charge est lourde; mais Dieu y aidera '. » Le cœur de la mère et celui de la fille se montraient dignes l'un de l'autre.
Ce fut le mercredi 2 mai 1827 que M™° Duchesne, accompagnée seulement de la sœur O'Connor et d'une orpheline, se rendit de Fleurissant à Saint-Louis. Ayant, ce matin-là, assisté à la messe qui était célébrée en l'honneur de saint Joseph, elle en prit occasion de placer son établissement sous le patronage du céleste Protecteur de la sainte Famille, promettant en outre de donner le nom du saint à la première novice qui y serait admise. Cet honneur échut, peu de temps après, à M'^® Eléonore Gray, qui prit, avec l'habit, le nom de Joséphine.
La maison du Sacré-Cœur, qui se trouve aujourd'hui au centre même de la ville, par suite de l'agrandissement progressif de Saint-Louis , était à cette époque absolument isolée, au milieu des bois. Ces bois et ces terrains, situés un peu au-dessous de Mill-Crick, étaient infestés d'animaux sauvages, de vagabonds et d'Indiens. La maison n'avait pas meilleure réputation , on en racontait des choses terrifiantes. Elle était hantée par des revenants; on y entendait la nuit des hurlements et des gémissements plaintifs. Aucun locataire n'avait voulu l'habiter. La mère Duchesne n'était pas femme à se faire peur de si peu.
1 Paris, 6 juin et 28 août 1827.