DERNIER COMBAT DE MADAME OCTAVIE
Mon Dieu, j'osin're Qu'un jour enfin viendra
Où, pour te plaire, Tout en moi souffrira.
Tous les vains charmes En moi tu détruiras ;
Je rends les armes, Toi seul tu régneras !
« Elle fut exaucée, continue cette note. Celte mère qui jadis, en arrivant en Amérique, réunissait tout en elle, vertus, talents, beauté et amabilité, en était réduite, en 1831, à ne pouvoir paraître aux yeux des enfants. On ne voyait plus d'elle que le milieu du visage; le reste était rouvert d'un linge qui cachait des plaies. Il y en avait de si profondes que la sœur qui la pansait en versait des larmes. Mère Octavie la consolait en disant qu'elle aimait plus que tout ses chères plaies^. »
Le 2o juillet 1833, la malade reçut avec une douce paix le saint Viatique et l'Extrême -Onction. Les deux mois et demi pendant lesquels elle traîna encore sa triste existence ne furent qu'une mort anticipée. La victime de neuf années disait, en se plaignant, à M"^" Duchesne : « je n'ai plus rien à souffrir; Notre -Seigneur me traite en tiède, puisqu'il ne m'envoie plus même de tentations. — Soyez tranquille, mon enfant, lui répondit cette mère; attendez, le bon Maître saura bien y pourvoir. » Trois heures avant sa mort, une sueur froide la couvrit, ses membres se raidirent, ses cheveux se hérissèrent, ses yeux roulaient de frayeur ; on l'entendait s'écrier : « Tout est perdu , hélas ! Notre -Seigneur me rejette. » Et, du geste, elle désignait
1 SonvfiH>r.< r/p Saint-Lnuis , par la nirre de Kersaint, copie in-8°, p. 7.
394 HISTOIRE DE MADAME DlICHESNE
un ennemi invisible tjui attendait son âme pour s'en emparer. Le Père Van Quickenborn et la mère Duchesne essayaient en vain de la rassurer : « 0 mon Jésus, répétait la moribonde éperdue, du moins laissez-moi un peu vous aimer encore en cette vie! » Le Père Recteur priait, la face contre terre; la mère Duchesne soutenait, encourageait sa tille, elle-même frissonnait. C'était l'heure de VEIoi Lamma sabacthani, et de l'obscurcissement du Ciel sur le Calvaire. Tout à coup , à cette angoisse succéda la plus douce paix : souriante, le visage radieux, M"^'' Octavic tendit ses deux bras à M"^^ Duchesne : « Le combat est tini, ma mère, réjouissons-nous : il n'y a plus que Jésus. » Ce fut sa dernière parole. Le prêtre et la religieuse entonnèrent le Magnificat. Octavie n'était plus.
On remarqua, à la suite de cette efTroyable crise, que les cheveux de M'^'^ Duchesne étaient devenus tout blancs. Mais la tranquillité qui l'avait terminée lui laissa dans l'âme le plus doux souvenir : a Jamais mort, disait-elle, ne m'a fait plus de bien ^ » Le lendemain , elle écrivait à ses mères de France : « Cette mort est la première des nôtres en Missouri, depuis notre arrivée en 1818. Celles que Dieu appellera dorénavant à Lui seront heureuses, si leur lin est aussi édifiante que celle de cette chère défunte. C'était hier, 16 septembre, que notre sœur Octavie a rendu sa belle âme à Dieu , avec toute sa connaissance , dans la plus douce paix, qui s'est montrée sur sa figure, jusqu'à ce qu'on dût la dérober aux yeux. On a continuellement prié Dieu dans sa chambre jusqu'à l'enterrement, quia été solennel. Nous l'avons suivie jusqu'à sa tombe, qui est dans notre clôture. Les orphelines formaient le cortège en habillement bleu et voile blanc. Les pensionnaires sui-
1 Notes de M^e Évelina Lévéque.