SA VIE DE MORTIFICATION
Malgré le froid glacial qui sévit l'hiver dans le Missouri, elle ne faisait pas de feu. « Le froid, écrivait-elle pendant le rude hiver de 1835 à 1836, le froid attache nos lèvres l'une à l'autre et gèle notre respiration, qui, la nuit, forme de la glace sur notre oreiller et sur nos draps. » Un récit de cette époque nous représente M'"" Duchesne passant une grande partie de la journée dans une cuisine tellement exposée au froid que les mains, en touchant un objet en métal , y demeuraient attachées et ne pouvaient s'en séparer qu'aux dépens de la peau. Plusieurs de ses lettres, d'une écriture tremblée , portent encore le témoignage des horribles souffrances de cette rude saison. Elle avoue que la plume lui échappait des mains. Ces mains, toutes crevassées et ensanglantées , faisaient compassion ; et un jour quelqu'un lui proposant un remède : « Non, dit la mère Duchesne, donnez -moi seulement une poignée de gros sel ; » et elle prit de ce sel pour s'en frotter les mains en les meurtrissant.
Quant à la nourriture, elle n'en tenait nul compte. « Le matin, à la suite du déjeuner des enfants, nous est-il rapporté, la mère Duchesne allait soigneusement ramasser les morceaux laissés par les élèves, les entassait dans une écuelle de fer-blanc à son usage, puis se faisait verser, sur ces restes de toute provenance, un peu de café au lait allongé de beaucoup d'eau. Elle resta fidèle à cette écuelle de fer, même lorsque plus tard la communauté fut assez riche pour se servir de faïence. Jamais, à aucun repas, elle ne touchait à la tranche de pain frais qui lui était destinée, n'en voulant prendre d'autre que les morceaux et les croûtes dont elle avait toujours une provision en réserve. Plusieurs de ses filles eussent voulu la faire renoncer à ci;S actes de mortification qui excédaient ses forces. « Qu'est-ce que cela, répondait- elle, auprès des
« actes héroïques d'un saint Jean de la Croix, d'un saint « Bruno, d'un Berchmans? ^) L'histoire de ces saints, qu'elle savait par cœur, était toujours devant ses veux. »
Le travail de M""" Duchesne était incessant. Le raccommodage en particulier était son occupation la plus recherchée. « Quand tout le monde était couché, raconte le même témoin (M"'® Cornélis), la mère Duchesne faisait le tour des dortoirs des enfants, des religieuses, des sœurs, et visitait leurs bas. Prenant et emportant ceux qu'elle trouvait déchirés , elle les raccommodait nuitamment ; après quoi elle venait en silence les remettre à leur place. Théotis, notre vieille commissionnaire, se rappelle très bien d'avoir trouvé les siens ainsi raccommodés par M"^^ Duchesne. Elle faisait aux souliers les mêmes réparations. Seulement quand son aiguille se trouvait défilée, il lui fallait recourir à la charité de quelques bons yeux éveillés, car les siens ne pouvaient plus lui rendre cet office. Elle allait donc, à pas de loup, implorer ce service de quelque pensionnaire non encore endormie, à qui elle demandait de lui garder le secret. Les enfants, qui avaient sommeillé pendant ce temps, ne pouvaient s'expliquer par quelle providence mystérieuse leurs oftets, qu'elles avaient laissés déchirés en se couchant, ne l'étaient plus le matin quand elles les reprenaient. C'était le secret de la charité de M'"'^ Duchesne. »
Toute besogne, si rude fût-elle, était bonne à cette mère. « L'impossibilité de payer un domestique l'obligeait à faire les choses les plus pénibles, disent les récits du temps; et comme elle n'était pas très adroite de ses mains, très souvent elle n'en recueillait qu'humiliations. » On lit dans son journal : « Nous sommes sans domestiques et tellement surchargées, que c'est à peine si nous pouvons nous joindre dans la maison pour nous souhaiter la bonne
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année. C'est au bruit de la vaisselle qu'on lave dans la cuisine, où un vent glacé pénètre de toutes parts, que nous pouvons renouveler notre sacrifice, en songeant à nos sœurs de France. » Elle savait même s'arracher aux douceurs de l'oraison pour les plus rudes travaux; et on raconte qu'une fois , au second jour d'une retraite , un troupeau de pourceaux ayant été amené pour la provision d'hiver, la pauvre communauté, n'ayant pas de quoi les nourrir, les Ht tuer tout de suite; puis chacune se mit à l'œuvre, coupant et salant la viande dans l'intervalle des exercices , et courant successivement du sermon à la boucherie, et de la boucherie au sermon.
Occupée au jardinage et au travail de la terre, comme un anachorète, à peine M™® Duchesne entendait- elle le coup de cloche qui annonçait l'office, qu'aussitôt laissant la bêche, et déposant son tablier, elle entrait dans l'église avec recueillement. Seulement il arrivait quelquefois qu'elle oubliait de laisser à la porte sa coiffure de jardinière, consistant en un énorme chapeau de circonstance fait avec de vieux journaux, dans le but de se préserver de l'ardeur du soleil. Qu'on juge de ce que devenait la gravité des sœurs, des plus jeunes surtout, quand, se tournant pour être bénies , elles apercevaient sous ce bonnet de fantaisie la tète dt' leur mère !
L'activité de M'"'^ Duchesne était mise surtout au service de ses sœurs malades et souffrantes. « Elle travaillait auprès d'elles, nous est-il rapporté; elle les consolait, elle les égayait par des récits à la fois pieux et intéressants. Dans les épidémies on ne pouvait l'arracher du chevet des malades, leur donnant même son lit et son propre matelas, dont elle se passait sans difficulté. Une de ses sœurs malades devait-elle subir quelque opération. M'"" Duchesne se faisait un devoir d'v assister, malgré la défense du mé-
decin qui la savait très* impressionnable. « Excusez-moi, Monsieur, c'est ici la place d'une mère. )> Cette charité s'étendait à toute e»pèce d'infortune. Elle soigna une pauvre femme malade et son enfant pendant plusieurs semaines, sans permettre à personne de partager ce soin. Les fatigues qu'elle se donnait n'avaient pas de mesure. Nous lisons dans une lettre d'une de ses religieuses , M™'' Thiéfry : « Faites prier, ma chère mère, pour notre mère Duchesne, nous avons grand besoin que Dieu nous la conserve. Elle ne se ménage nullement. Songez qu'elle a passe onze nuits près d'une malade, sans vouloir se reposer. Je ne comprends pas comment elle y tient, à son âge. Je regarde cela comme un miracle. »
Le fondement de ces vertus était une humilité qui la faisait se mettre sous les pieds de tout le monde. Nous en avons donné des exemples sans nombre. De là procédait encore son entière obéissance à ses supérieurs. Elli' avait abdiqué sa personnalité sans réserve entre les mains de sa première mère. Elle écrivait un jour à M'"^ Barat : « Je suis fâchée, ma mère, que vous me consultiez comme si j'avais une volonté, et que je possédasse quelque chose en propre. C'est à vous à décider, à disposeï' de tout, et à moi de me conformer à vos intentions, que je respecte d'avance et auxquelles je me soumets. »
L'obéissance cependant n'était pas, on le devine, sans lui coûter quelquefois. Ainsi , dans les premiers temps où elle s'était attachée à cet obscur et pauvre séjour de Fleurissant, quelques paroles ayant fait craindre qu'on ne l'en éloignât, en la faisant descendre davantage vers le sud, elle en conçut d'abord les plus vives appréhensions : « Je n'en ai pas le courage, ma mère, ccrivit-elle à la supérieure générale; je suis ici plus à portée des secours spirituels qu'en aucune autre partie des Etats-Unis. C'est tout
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ce qu'il faut pour finir mes jours. M"" Xavier, je le sais, a dit que je les terminerais auprès d'elle; mais je le redouterais beaucoup, sachant que pendant trois mois on n'a pas eu de messe ciiez elle, ni fêtes, ni dimanches. Je ne me sens pas la conscience assez calme pour vivre tranquille éloignée des divins secours. Veuillez donc, je vous en prie , ma digne mère , me laisser mourir dans le Missouri; j'y obéirai à qui vous voudrez*. »
Les mêmes craintes se renouvelèrent encore deux ans après, et M™*' Duchesne ne manqua pas d'y opposer les mêmes objections -. Cependant le plus parfait n'est-il pas, selon la célèbre maxime de saint François de Sales , « de ne rien demander, de ne rien refuser, de ne rien désirer? » M"^" Duchesne eut scrupule d'avoir tant insisté pour Qtre maintenue dans sa petite maison, et voici ce que nous lisons dans une de ses lettres d'alors : « Par le conseil de nos Pères, je me rétracte, quoique avec beaucoup de peine, de la demande que je vous ai faite de ne pas être envoyée ailleurs. Je suis prête à obéir, dans tel changement qui vous plaira, quoi qu'il m'en coûte, et quelque appréhension que j'en éprouve'. »
L'amour de Dieu, la prière, l'oblation perpétuelle d'ellemême pour les âmes, peuplaient cette chère retraite, et relevaient cette abjection de M"** Duchesne. C'est par là qu'elle échappait au monde inférieur, et que, des sombres régions de la mort spirituelle, elle entrait dans la pleine vie, comme nous allons le voir.
M'"'' Duchesne vivait de Dieu. Ses aspirations les plus ordinaires étaient des actes d'union et d'offrande à Jésus- Christ : <( Oui , mon Jésus , c'est pour vous ! 0 mon Jésus !
1 Fleurissant, 9 novembre lK3/t. — ^ Lettres du 1er janvier, 10 avril, 2*2 mai 1836. — 3 Fleurissant, l^r décembre 1834.
miséricorde! » Ces grands et rudes sacrifices que nous venons de décrire, elle en faisait hommage chaque jour à son Epoux , par cette prière d'elle , que l'on a retrouvée écrite de sa main : « Accordez-moi, Seigneur, de mourir à toutes les choses de ce monde , et que pour l'amour de vous je sois méprisée et méconnue. Faites que je prenne en vous mon repos , et non dans aucune des choses d'icibas que je pourrais désirer. Que mon cœur trouve en vous, et vous seul, son asile, car vous êtes sa vraie paix. Hors de vous tout est pour moi vil et méprisable. »
Une lettre de cette époque nous permet d'entrevoir quel était son genre d'oraison : c'était l'oraison de simple vue, comme on en juge par ces lignes du 9 novembre 1834 : « Nous nous trouvons trois, le soir, avant la prière. Là, si je puis dire trois phrases et parler trois minutes, comme préparation du sujet d'oraison, c'est tout. Je n'ai jamais pu réfléchir sur une chose, Je la vois. Et ce que j'ai vu, c'est ce que je verrai désormais dans dix ans, sans y changer ou ajouter. Je ne sais rien voir en détail et par partie. Un objet me frappe, c'est en entier, je n'y vois point de divisions. Quand on parle ou prêche longuement, malgré moi, je réduis à peu de mots tout ce qui se dit. Je ne comprends pas comment on peut amplifier un sujet. Dans cette disposition, toutes sortes de méthode et de considération ne deviennent pour moi que des égarements d'esprit. »
On le voit, chez M'"" Duchesne, l'esprit était tout d'une pièce comme le caractère. Saisissant son objet d'un droit et simple regard, elle ramenait toute opération intellectuelle à cette unité, dans laquelle nous verrons Dieu quand nous serons dans le ciel. « L'oraison la plus pure et la plus intime, écrit Bossuet, est celle de simplicité, qui consiste en une simple vue, regard ou attention amoureuse
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on soi, vers quelque objet divin... Lùme, quittant le raisonnement, se sert uniquement d'une douce contemplation, et, ainsi exposée aux rayons du divin soleil de justice, elle en .reçoit les influences qiii lui font porter toutes sortes de vertus ' . »
Le cœur de M"'*" Duchesne se portait avec une passion indicible vers le saint Sacrement. On nous Ta dépeinte à genoux, devant le tabernacle, pendant des heures entières, ne pouvant se séparer de l'Epoux éternel. Cette passion de sa jeunesse était devenue un feu qui la consumait. Non contente de la messe de communauté, elle voulait en outre entendre toutes celles qui parfois se disaient dans la maison. Elle était heureuse surtout quand l'absence du servant lui fournissait l'occasion de remplir près de l'autel cette fonction des anges. Elle le faisait à genoux, sans appui, quels que fussent le nombre dos célébrants et la longueur des saints mystères. La communion était son pain quotidien. Nous avons vu quel supplice lui infligeait la privation de ce Dieu de son cœur. Nous verrons bientôt son union avec Lui devenir une sorte d'extase qui la transfigurait.
Elle retrouvait Jésus -Christ dans ses chères enfants. C'est Lui qu'elle leur donnait dans ses instructions, dans ses corrections. « Elle nous rendait vivantes, elle nous rendait réelles les vérités divines, » écrit une de ses tilles. Il arriva plusieurs fois que des évêques, la surprenant parlant de Jésus- Christ à ses pensionnaires, étaient émerveillés, et déclaraient qu'un prêtre ne saurait pas mieux dire. Mais sa grande prédication était son exemple.
' Bossuet, Manière courte et facile de faire l'oraison en foi et de simple présence de Dieu; œuvres compli'les, t. IV, p. filO. Outtielin-Chalandre, 1840.
On sentait Jésus -Christ vivant et parlant en elle : c'est de là que lui venait l'autorité supérieure qu'elle avait sur la jeunesse. « Savez-vous, disait-elle aux enfants indociles, que ce que vous faites là déplaît à Jésus-Christ ! » Et cette seule parole les faisait tomber à genoux. « Qu'on me mène à M"'^ Duchesne, répondait une enfant à bout de résistance. Avec elle je m'entendrai. Elle me parlera de Jésus-Christ, je lui demanderai pardon, je lui baiserai les pieds. » C'était à son tribunal que, dans les conflits et difficultés , on faisait appel en dernière instance : il semblait que Dieu même y siégeait dans la personne de ce juge équitable et bon.
Après Dieu, ce qu'elle aimait le plus, c'était la Société du Sacré-Cœur-de-Jésus. « Les récréations se passaient à nous parler de l'origine de cette chère famille, disent les lettres d'Amérique, de la mère Barat, du Révérend Père Varin, du Père de Tournély, de M. Perreau, de tout cet âge d'or de notre fondation. Elle avait transcrit de sa main toutes les lettres de notre mère fondatrice , elle les portait sur elle ; elle les lisait à genoux , et ces premières paroles qu'elle y rencontrait : Ma chère Philippiiie, illuminaient son visage d'un rayon de bonheur. »
La religion du souyenir était une des vertus de ce cœur admirable. Toutes les premières compagnes de sa vie religieuse avaient gardé leur place dans ses aflections. Leurs noms remplissaient ses lettres. Nous ne citerons que celleci, adressée le 8 octobre 1834, deux jours avant son départ pour Fleurissant, à son ancienne novice de la montagne, M'"^ Emilie Giraud : « Ma bien chère amie en Jésus -Christ, votre lettre m'a été au cœur, en me rappelant notre première union. Nous fîmes nos premiers vœux à Sainte- Marie -d'en -Haut, et c'est ensemble que nous essayâmes alors d'inaugurer, autant que cela serait