‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 200 sur 247 · SON ZÈLE PODR LES INDIENS · texte numérisé non relu

SON ZÈLE PODR LES INDIENS

de l'Ouest, des montagnes Rocheuses, près de l'océan Pacitique, à une distance de six cents lieues, pour voir comment prient les blancs. Ils ont tous les signes de la catholicité, font le signe de la croix, prient soir et matin, et ils se sont rendus tous les soirs à l'église. L'un d'eux, malade , a été baptisé avant sa mort , et enterré pompeusement. Tout ce (ju'on a pu savoir, c'est que cette nation s'appelle les Tétes-Plates , qu'elle est composée de 40,U00 personnes, qu'elle a deux grands villages, qu'elle n'est point féroce, qu'elle vit presque uniquement de racines, la chasse et la culture ne fournissant presque rien. On croit qu'elle a eu connaissance de la religion par quelques-uns du Canada. La difficulté d'un si long voyage, et celle de pouvoir exister parmi des gens si dénués de tout, peuvent beaucoup retarder les missions qui achèveront d'éclairer ce pays. »

iM'ûo Barat, à qui ces lettres étaient adressées, était loin de décourager le zèle de son amie. Elle lui écrivait le 6 octobre 1833 : « Il vous faudrait pour cette mission des sujets solides et un peu âgés, qui sussent l'anglais; et où les trouver?... Rappelez-moi ce projet si vous le croyez réalisable. Dites-moi quel est l'évèque chargé de cette peuplade, et quelles y seraient vos ressources spirituelles et temporelles. » Cette réponse de la supérieure n'était pas un refus; c'était un ajournement : M'"'' Duchesne se garda bien de l'oublier.

En attendant le jour où il lui serait donné d'évangéliser elle-même ces contrées, la mère Duchesne ne cessait de travailler pour leurs églises, que venaient de fonder les anciens religieux, Pères et novices de la ferme de Fleurissant. C'étaient le P. Van Quickenborn, le P. Adrien Hoeken, et le P. Yerhaegen, dont les lettres témoignent de leur reconnaissance pour les dons de cette mère. Le P. Verhae-

gen , en particulier, joignait à ses remerciements les détails suivants bien faits pour enflammer ce cœur apostolique : « J'arrivai, le '20 juin 1837, chez les Kickapoux, et, dans la matinée, nous fûmes voir les loges indiennes. Le chef des sauvages, informé de mon arrivée, vint me trouver et me témoigna beaucoup d'alïection. C'est un sauvage dans toute la force du terme, le visage peint en noir, avec un peu de vermillon autour des paupières, et qui se fait gloire de ne ^se rapprocher en rien des coutumes des blancs. Les sauvages viennent chaque semaine aux instructions que leur fait le P. Hoeken , dans leur propre langue. Il la parle si bien , que les sauvages l'appellent le Père Kickapoux. Huit ou dix adultes ont été reçus au baptême , et plus de cent enfants ont été baptisés... Ils nomment Dieu le Grand-Esprit, et, au commencement du jour, il le prient de les bénir. S'ils se sentent tristes ou coupables, ils se noircissent le visage et jeûnent tout le jour sans rien prendre. Quand un des braves meurt , on l'enterre, et son cheval avec lui, pour que le cheval conduise l'âme au palais du Grand-Esprit , qui est distant de leur village de toute l'étendue d'une vaste prairie... Priez Dieu, Madame, qu'il envoie des ouvriers dans cette vigne sauvage , et que leurs travaux soient bénis, à sa plus grande gloire ^ »

Peu de temps après cette lettre arriva à Saint-Louis, pour y terminer ses jours, un jeune missionnaire dont la vie et la mort découvrirent ce que peut le dévouement apostolique parmi ces ànies neuves. Ce fut lui qui tourna les yeux de M""' l'évêque et des Pères Jésuites plus particulièrement vers la tribu chrétienne des Potowatomies.

Les Potowatomies faisaient partie des nombreuses fa-

1 Lettre du P. Yerhaegen. Université de Saint- Louis, 1837; Recueil de M^e Duchesne, lettre cxiie, p. 3.

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milles de cette race rougo (^i, venue de l'Asie par le détroit de Behring et les îles Aléoutiennes , à une époque immémoriale, avait peuplé successivement le continent américain. Evangélisée au xvii° et au xviii" siècle par les missionnaires de la Grande Prière, ou de l'Église catholique , quelques tribus telles que les Kickapoux , les Miamis et les Potowutomies, bien qu'envahies par le flot toujours grossissant de l'émigration , étaient demeurées maîtresses des forêts de leurs pères, et leurs icigicams ou cabanes restaient encore debout en 1833, auprès des nouveaux villages élevés par les blancs. Mais à cette date le congrès de l'Union américaine avait arrêté le dessein de former, à droite de l'Arkansas et du Missouri, un district ou territoire exclusivement indien, où seraient parqués sous la main du gouvernement les débris des indigènes épars dans les Etats.

Ainsi, dès la lin de 1836, une série de migrations, volontaires ou forcées, avaient réuni sur le point indiqué les Kickapoux, les Miamis et [deux bandes de la tribu des Potowatomies. Une troisième bande de cette tribu , presque toute chrétienne, attachée aux lieux où elle avait reçu le don de l'Evangile, avait adressé au gouvernement la demande de se maintenir dans l'Indiana; et en attendant la réponse du congrès, elle continuait à y vivre sous la protection de ses missionnaires. Ceux-ci louaient leurs vertus, leur innocence, leur docilité, leur probité scrupuleuse, qui rappelaient l'âge d'or du christianisme. Le P. ,Van Quickenborn, M. Badin (d'Orléans), M. l'abbé Rezé, les avaient assistés et catéchisés avec fruit. Mais leur apôtre par excellence avait été un jeune prêtre breton de vingt-six ans, M. l'abbé Petit, naguèi'e avocat au barreau de Rennes , puis élève de Saint-Sulpice. Arrivé à Vincennes en 1836, il avait, au lendemain de son ordination, sollicité

l'honneur de leur être envoyé. Ce nouveau prêtre était un saint. Il écrivait à sa famille en descendant de l'autel où il venait de célébrer pour la première fois : « Je ne m'effraye point de ma mission, parce que j'espèrt; en Celui dont je suis le ministre. Je serai là, chez les sauvages, à soixante-(iuinze milles du prêtre le plus proche, ahandonné à moi-même, mais appuyé sur le bras de mon Dieu, lu Dieu fort ! . . . Je me trouve le cœur si léger, si heureux , si content, que j'en suis étonné. Aller de messe en messe jusqu'xiu ciel !... Ne vous disais-je pas que j'étais né heureux? Eh bien, voici ({ue Dieu, dans ma première mission, me traite en enfant gâté. J'avais toujours désiré une mission sauvage : nous n'en avons qu'une dans l'Indiana, et c'est moi qui obtiens d'être le père, la robe noire des Potowatomies ! »

Le ministère de ce prêtre avait été celui d'une charité sans mesure. Les sauvages disaient : « Celui-ci n'est point une robe noire étrangère ; c'est un Peau -Rouge comme nous. » — « Oh! je les aime tendrement! » répétait-il dans ses lettres. Les Indiens lui disaient : « 0 père, nous étions des orphelins, nous étions dans la nuit, mais vous êtes venu à nous comme une grande clarté! » Dieu peuplait son désert en lui tenant lieu de tout : « Le soir, lorsque je tombe de fatigue sur ma natte , mon cœur se gonfle de joie et mes yeux se mouillent de douces larmes : c'est si beau de se sentir dans un monde où l'on n'a d'autres choses à faire que de travailler pour Dieu ! »

Mais après quelques mois de bonheur apostolique goûté au sein de cette chrétienté, M. Petit en dut voir consommer la ruine. Le gouvernement fédéral enjoignit à cette dernière bande de Potowatomies d'aller rejoindre les deux autres dans le district indien.

En vain protestèrent-ils : « Dirons-nous, s'écraient-ils,

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aux ossements de nos pères : Levez-vous et suivez-nous sous un ciel étranger ? » En vain les prêtres et les chefs se rendirent à Washington pour porter au Président leurs supplications : « J'aurai donc, écrivait leur pasteur désolé, j'aurai donc à détruire l'autel et l'église, à mettre en terre la croix qui s'élève sur leurs tombes ; et puis il faudra dire adieu à mes enfants pour ne plus les revoir, eux que j'aime et qui m'aiment tant!... Ah! si j'en étais libre, ils ne s'en iraient pas sans prêtre ! »

Il obtint de son évêque , M"' Brute , de les suivre dans l'exil. On quitta, en s'embrassant et en sanglotant, la petite église de Chichipé-Outipé, dans l'Indiana. Cernés par surprise et faits prisonniers, les Indiens inoffensifs étaient poussés, la baïonnette dans les reins , à travers les plaines désertes. Leur prêtre les consolait. « Nous étions en famille, écrit M. Petit; et le sourire reparut, même parmi la cruelle désolation de l'exil. » Le général chargé de cette brutale expédition disait en parlant du prêtre : « Cet homme a ici plus de pouvoir que moi. » La messe au camp, sous un grand arbre , au sein de la congrégation accroupie sur des nattes, jetait dans l'admiration les protestants eux-mêmes. (7est ainsi î[ue le 15 novembre 1838, après un voyage d'environ cinq cents milles, la tribu était parvenue, malade, exténuée et plus que décimée , au lieu où nous la trouverons, sur la rivière des Osages, à soixante milles de Westport, le dernier village de l'Etat du Missouri. Là M. Petit rencontra le P. Hoeken, qui l'attendait pour recevoir ses indigènes dans la mission confiée à la Compagnie de Jésus. Il était temps d'arriver; car le J3une prêtre, épuisé de fièvre et de fatigues , couvert de plaies , défiguré par la jaunisse, était près de mourir. Il n'eut que le temps d'aborder à Saint-Louis, où il se trama chez les Pères Jésuites , « qui l'accueillirent comme un frère. » M"' Rosali

et M'^"" Loras, évêque de Dubuque, furent le visiler. Il expira le 10 février 1839, « dans le baiser du Seigneur, offrant sa mort pour qu'elle fût une source de bénédictions sur ses chers Indiens ^ »

Elle leur valut l'éducation du Sacré-C(Our-de-Jésus. iM'"^' Duchesno, extrêmement émue de ce récit, en lit l'objet de cette lettre à la mère Barat : a II y a sur la limite de l'État du Missouri , à peu de distance des villes de Portland, Liberty, et Indépendance, une très bonne nation, venue de l'Indiana et en partie convertie. Un saint prêtre breton, nommé M. Petit, lui consacrant ses soins , usa parmi elle sa vie, qu'il est venu terminer saintement au collège de Saint -Louis. Il a laissé son cher troupeau à un Jésuite, qui depuis nous a fait visite, et nous a fait part de ses consolations. »

Les désirs apostoliques de M'"^ Duchesne, réchauffés par ces exemples, couvaient donc dans son sein, de plus en plus pressés d'éclore, lorsque, en 1840, elle profita du séjour que faisait en France M^'' Rosati pour le conjurer i par lettre de les faire valoir auprès de M™° Barat. L'évêque lui adressa de Paris la réponse suivante, datée du 15 juillet : « L'exemple que vous avez donné en quittant l'Europe pour aller faire le premier établissement du Sacré-Cœur en Amérique, est encore assez puissant pour engager un bon nombre d'autres à le suivre : Dieu en soit béni ! Je suis bien un peu surpris d'apprendre que maintenant vous demandez à quitter le Missouri, pour aller chez les sauvages; mais lorsque l'on aime Dieu, on ne dit jamais : C'est assez. Si je ne vous connaissais pas, je dirais : C'est

1 Voy., Annales de la propagation de la Foi, la vie et lés admirables lettres de ce missionnaire, t. XI, u° lxv, juillet 1839, p. 379 à 408.

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