‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 206 sur 247 · SON APOSTOLAT PAR LA PRIÈRE · texte numérisé non relu

SON APOSTOLAT PAR LA PRIÈRE

soit à travers la plaine incommensurable; et là, de sa voix cassée j elle essayait de réveiller le souvenir de Grenoble, en cbantant des cantiques que le P. Barat avait jadis composés en llionneur du sacré Cœur, pour la sainte montagne.

Un autre apostolat était celui de l'exemple de sa haute sainteté. Les Indiens, émerveillés de son union à Dieu, la tenaient pour un être de nature plus qu'humaine. C'était une sainte du ciel, et, leur vénératiori se changeant en religion , il venaient lui apporter leurs fruits les plus beaux et leurs œufs les plus frais , comme ils faisaient autrefois à leurs manitous.

Enfin la souffrance était un autre ministère de M""® Duchesne ; et il fut bientôt constant qu'elle n'était venue là , comme partout ailleurs, que pour s'immoler. Sa santé, surexcitée pendant quelques mois par le bonheur de se voir au comble de ses vœux, n'avait pas pu résister longtemps à la riidè vie et au climat glacé de la station de Sugar-Creek. L'hiver avait été extrêmement rigoureux. Une charretée de citrouilles, qu'on était allée prendre à dix milles de là , avait été l'unique nourriture de là communauté pendant toute une saison. Sauf le temps de la chasse, il fallait s'alimenter de maïs et de patates : c'était un régime meurtrier pour la débilité de la vénérable mère : « La mère Duchesne vieillit beaucoup, écrivait sa supérieure dès le 5 février 1842; elle est souvent souffrante, la vie est trop dure ici poui- son grand âge. » On nous la représente, dans une autre lettre, obhgée de passer une partie de la journée couchée sur son lit, occupée à sdh tricot , sans que ses filles eussent le moyen de l'assister. Ce lit était la croix où elle s'offrait à Dieu pour le salut de ce peuple.

Tel est l'état dans lequel M'^^ Galitzin trouva la mère

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Duchesne, quand, le Ul mars 1842, elle vint faire la visite Je la fondation. L'assistante générale, qui n'avait accepté l'envoi de cette mère dans cette mission lointaine que par déférence pour M""^ Barat, se persuada sans peine que la trop courageuse femme n'y pourrait demeurer. Cette persuasion devint également celle de M"' Kenrick , coadjutcur de M'J' Tévêque de Saint- Louis, qui visita la colonie dans le courant de juin. Frappé du dépérissement de la servante de Dieu , il jugea que prolonger son séjour en ce pays serait amener sa mort dans un temps rapproché. La mère générale, avertie de ce péril, qui semblait imminent, consentit à rappeler M'"»'^ Duchesne à Saint -Charles. Nous n'avons plus l'échange de lettres qui amena cette détermination : cette correspondance nous eût sans doute révélé quelles protestations cette. âme apostolique élevait contre les défaillances et la ruine de son corps. Mais l'obéissance parlait : il fallait renoncer au bonheur tant souhaité et si chèrement acheté de terminer ses jours chez les Indiens. M™« Duchesne se résigna, et ses dispositions se résument dans ces belles paroles d'une de ses lettres d'alors : « Les causes de mon rappel sont connues de Dieu , cela suffit ^ . «

Ce Dieu, dont elle adorait ainsi la volonté, avait agi avec elle, dans cette mission des sauvages comme dans toutes les précédentes, et selon les mêmes lois. Il l'avait mise à l'avant-garde , au commencement de l'œuvre , mais sans la laisser à son achèvement ; il l'avait mise au travail sans la laisser à la gloire. Maintenant l'entreprise faite , la semence jetée, le sacrifice accompli, il la retirait pleine de mérites dans le secret de sa face , content de sa bonne volonté , et remettant au ciel à lui en payer le prix.

1 A M"e Jouve, sa sœur, 5 mai 1843. Recueil, p. 160.

ELLE EST lUPPELEE AU MISSOURI 453

Donc uu moisde juillet 1842, M'"^ Duchesne redescendit vers le Missouri. Peu de jours avant son départ, le bateau à vapeur ayant fait explosion, un grand nombre de personnes avaient été tuées, et quatre-vingt-deux blessées. Alarmées de ce péril, les religieuses de Sugar-Creek ne voulurent laisser partir leur vénérable mère que sous la conduite du supérieur des Jésuites, le P. Verhaegen , qui l'accompagna jusqu'à sa destination ^

Le séjour de M""^ Duchesne aux Potowatomies n'avait duré qu'un an ; mais ce passage avait" laissé dans son cœur un souvenir que rien ne put effacer : « Je ne puis m'ôter la pensée des sauvages, » écrivait cette mère, à peu de jours de là. Mon ambition se portait jusqu'aux Montagnes Rocheuses. Je ne puis qu'adorer les desseins de Dieu , qui me prive ainsi de l'objet de tant de désirs-. » Et dans une autre lettre : « Il me semble qu'en quittant le pays des sauvages j'ai quitté mon élément, et que désormais je ne puis faire que languir pour la grande patrie , de laquelle heureusement il n'y aura plus de départ '. »

Tant de prières et de sacrifices furent pour la mission entière une source de grâces. Autour de Sugar-Creek, la tribu des Osages, prise d'émulation pour le service de Jésus-Christ, fit demander au Sacré-Cœur de venir apprendre à leurs filles de faire des robes [de décence, comme ils s'exprimaient. Le surintendant des Indiens, député par le congrès, visitant l'école de M™^ Lucile, lui rendait le témoignage « que depuis treize ans qu'il inspectait ce pays, il n'avait pas encore trouvé une seule école où les purs

1 Lettres annuelles, 1842. Lettre de la mère Lucile Mathevon, p. 98, et Notice sur M"'^ Duchesne, par trois de ses filles d'Amérique.

2 A M. Delacroix, chanoine àGand. Saint-Charles, 7 avril 18'i2.

3 A M™« Jouve, sa sœur, 3 mai 18.'i3, p. 159.

sauvages eussent fait tant do progrès dans la civilisation ». Rapportant le même jugement, la mère Duchcsne écrivait : « Le surintendant des alTaircs des sauvages a été étonné du changement opéré dans cette nation, et cela en trois ans. Il a dit que les Pères avaient plus réussi avec les Indiens que tous les méthodistes qui fourmillent partout ^ . » Bientôt la dévotion aux Cœurs de Jésus et de Marie passa de la trihu des Potowatomies à la nation des Têtes-Plates, a Tout , disait M'"* Duchesne , tout annonce l'approche de la miséricorde de Dieu sur ces vastes contrées. »

Un jour, les Etats-Unis auront à rendre compte devant Dieu et l'histoire de ce qu'ils auront fait de ces peuplades, aujourd'hui presque disparues. Ce sera un jugement terrible. Là il sera constaté que l'Amérique, et avant elle l'Angleterre sa mère , n'ont su que spolier les habitants paisibles et inolïensifs de ces vastes régions , en les abrutissant, pour ensuite plus facilement les exterminer*. 11 sera constaté, en outre, que [le protestantisme n'a ni su ni voulu arrêter cette eflroyable dépopulation, à ce point que le résultat défuiitif de ses missions, plus politiques que religieuses , se résume dans cette parole d'un de ses écrivains : « Si en Amérique le paganisme est presque éteint, c'est parce que les païens sont presque anéantis. »

Mais, d'autre part, grâce à Dieu, on verra que depuis trois siècles le catholicisme n'a pas cessé un seul instant d'opposer à cette destruction de l'homme rouge la barrière de sa charité, et qu'on n'a pu la franchir qu'en foulant aux pieds ses lois , en bravant les foudres (ie ses papes , et

1 Lettre à M. Delacroix, cliauoiue à Gaud, 25 juillet I8'i4.

2 V. les statistiques établies par Bancroft, History ofthe United States, t. II, p. 5G4 et passim; t. IV, p. 79 et passim; — Tocqueville, t. III, eh. v, p. lia; — Samuel Drake, etc., citées dans les Missions catholiques, par Marshall, t. II, p. 413 et suiv.

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souvent en passant par-dessus le corps de ses missionnaires et do SCS martyrs. Il n'a donc pas tenu à lui que ne se soit accomplie cette œuvre de conversion, d'évangélisation et de civilisation dont nous venons de lui voir produire un si beau fruit.

C'est l'honneur du Sacré-Cœur d'y avoir travaillé. Ce sera spécialement t'honneur de M"^° Duchcsne d'avoir ouvert à ses sœurs la route de cet apostolat, objet de ses longs désirs; et au sein des douleurs que laisse au cœur du chrétien le spectacle des crimes enfantés par la violence et la cupidité, du moins il restera à tous les ouvriers et ouvrières de l'Evangile le droit de se dire avec le prophète : « J'ai délivré mon âme. »

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