SA RETRAITE A SAINT -CHARLES
liante à cette tribune se trouvait une petite cellule de huit pieds de largeur sur seize de profondeur. Cette cellule fut celle qu'occupa dix ans M'"'^ Duchesne. Un lit de sangle sans rideaux , et si bas , qu'il servait de siège pendant le jour, une chaise, une malle vermoulue renfermant quelques écrits, les lettres et souvenirs de la mère générale, de pauvres livres de piété, quelques livraisons des Annales de la Propagation do la Foi , et plusieurs vêtements et instruments de pénitence, composaient l'ameublement de cet humble vestibule de l'éternité.
L'arrivée de M'"^ Duchesne dans la communauté de Saint -Charles fut saluée par ses sœurs comme une bénédiction. « Je suis environnée ici de tout ce qui peut m'édifier et pénétrer mon cœur de reconnaissance, écrivait-elle le 7 août, peu de jours après son retour; car toutes mes sœurs, soit celles que je n'avais pas encore vues, soit celles que j'avais pratiquées déjà, sont remplies d'attentions pour moi. »
Dieu, qui voulait que cette âme fût aux seules choses éternelles dont elle approchait, acheva de la détacher de tous les biens d'ici-bas, extérieurs et intérieurs, avant de l'appeler à lui, comme on coupe les dernières cordes d'un aérostat, au moment où on s'apprête à le lancer vers le ciel.
Voulant d'abord lui apprendre que l'homme n'a point en ce monde de demeure permanente , et que les habitations les plus justement chères ne sont que des tentes dans un désert, il envoya un vent de contradiction et d'adversité qui , des deux maisons qu'elle avait le plus aimées , ébranla la première et renversa la seconde.
Il y avait un an que M'"° Duchesne était à Saint-Charles quand elle vit cette résidence menacée de suppression par le gouvernement de M™^ Galitzin. Son premier mouvement
(ut de prier et d'écrire pour détourner le coup; et l'on pourra juger de sa douleur, par cette lettre adressée le 6 janvier 1844 ù une de ses filles de la maison de Saint- Louis, M'"'' Boilvin : « Plus vous vous plaisez dans cette douce retraite, plus vous devez compatir au sort de la nôtre, sur laquelle il est permis de pleurer, et de répéter avec Jérémie" sur Jérusalem : Les voies de Sion pleurent. Ne négligez aucun moyen de nous rendre Dieu favorable; et comme Jésus a promis de ne rien refuser à ceux qui l'invoquent par son adorable nom, mettez-le toujours en avant dans vos prières pour nous. Puis allez à Marie par le Memorare. Si cette épreuve doit se consommer, demandez que je meure auparavant : je ne me sens pas la force de supporter une telle aftiiction. » Et dans une autre lettre écrite à la même date : « Ne man(j[uez pas de prier pour notre résurrection... Redoublez d'instances auprès de saint Régis, pour Saint-Charles et Fleurissant. « En même temps elle écrivait en France pour demander des prières à la Louvesc, aux mêmes intentions.
Dieu l'exauça : un mois après, la mère générale, répondant à la mère Régis Hamilton, permettait à Saint-Charles de continuer de vivre. Dieu avait voulu seulement avertir son épouse de ne pas chercher le lieu de son repos en ce monde , mais de se tourner vers l'autre.
Le second coup fut plus rude; et, non content de lever son bras pour menacer, le Seigneur crut devoir l'appesantir cette fois sur la tète de la victime. M™*^ Duchesne eut la douleur de voir supprimer la maison de Fleurissant, celle qui , avec Saint-Charles , représentait et résumait les travaux de près de trente ans de sa vie apostolique : il ne lui fallait plus de trésor que dans le ciel.
Déjà l'autel élevé à saint Régis dans l'église paroissiale de cette bourgade avait été démoli ; M'»"' Duchesne n'avait
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pu s'empêcher d'en tirer de sinistres présages : u J'attribue tous nos maux à la destruction de cet autel , écrivait- L'ile dès le mois de mai 18 i4 à M""^^ Boilvin, et je voudrais bien le voir rétablir'. » Et encore deux .ans après : « Quand j'ai su qu'on avait détruit à Fleurissant l'autel de saint Régis, et ôté de la chapelle les reliques apportées de Rome par M"'' Dubourg, je me suis attendue à (juelque catastropli(>. >>
Ce fut en l'année 1846 que la mère Jlaria Cutts, devenue vicaire de l'Ouest, après la belle mort de M^^^ Galitzin, crut devoir supprimer la maison de Fleurissant comme trop rapprochée de Saint -Louis. M"»^ Duchesne protesta. Nous lisons dans une lettre du o juin à la supérieure générale : « Je me suis proposée à notre mère Cutts , pour tenir la maison , seule avec une sœur qui parlait les deux langues, Tly continuer l'école gratuite, d'y prendre soin de l'église et du prêtre qui est pauvre. La mère Cutts m'a répondu, au premier moment, que ce serait, en effet, un' beau séjour pour moi. Je l'assurai de nouveau que je ne demandais ni personnes ni argent. Pour la faire revenir de ses préventions contre mon âge avancé, je lui fis observer que l'on vivait longtemps dans ma famille, que j'espérais vivre plusieurs années encore, me portant beaucoup mieux; que cela donnerait le temps de voir des jours plus heureux ; que cette maison , située dans un air très sain , conviendrait toujours pour les personnes âgées , infirmes , convalescentes... L'espérance d'obtenir ce que je demandais avait séché mes larmes, mais voici qu'elles coulent plus amères que jamais; car, après avoir répété à la mère Cutts que je vous écrirais, celle-ci m'a assuré, avant de partir, que votre parti était pris. » Enfin , en terminant :
1 Saint-Charles, 11 mai 1844.
« Je compte sur votre bonlé. Si je suis refusée, je nie soumettrai, mais je ne serai jamais consolée : la plaie est trop profonde. "
Cette plaie était une porte par la([uelle Dieu voulait entrer plus avant dans ce noble cœur, comme le lui écrivait, le 19 juin, M"'" Kenrick : « Madame, c'est une croix (|ue Jésus, votre divin Epoux, désire que vous portiez pour l'amour de Lui. » Fleurissant fut supprimé. Il était de la destinée de M"^*" Duchesne de monter à Dieu sur les ruines amoncelées de toutes ses affections, en se faisant de chaque douleur un degré pour s'élever vers l'éternité. Elle sut se résigner, mais non se consoler, et on l'entendait dire encore longtemps après : o Sainte-Marie et Fleurissant sont deux glaives dans mon àme; je les y porterai jusqu'à mon dernier soupir. »
Tout d'ailleurs élevait ses regards vers la cièé permanente pour laquelle elle voyait partir, les uns après les autres, les meilleurs serviteurs et servantes de Dieu. M^'' Rosati, que nous avons vu se rendre en Europe, y était mort , laissant à son église de Saint-Louis une inconsolable édification. Autour d'elle, M'"'' Duchesne voyait disparaître ses premières compagnes. Une de celles-ci, une des plus vieilles, la sœur Catherine Lamarre, venue de France avec elle, était morte à Fleiu'issant, dés 1844. Ce fut une belle mort. Comme elle aimait la musique, Catherine, avant d'expirer, manifesta son désir d'entendre jouer sur l'orgue quelques-uns des airs qu'elle aflectionnait. On la satisfit; et c'est alors, au son de ces mélodies religieuses, que son âme s'envola vers le trône de l'Agneau pour y aller chanter le cantique des vierges.
D'autres voies , moins douces , plus hautes , étaient réservées à M™" Duchesne. Elle était de ces âmes à qui le Dieu jaloux ne laisse pas de repos qu'il ne les ait amenées