SA GRANDE SOUFFRANCE DE COEUR
au faîte sublime que désigne ainsi saint François de Sales : <( Il faut vivre ici-bas, comme si on avait déjà le corps au tombeau et l'âme dans le ciel. »
Il y avait dans le cœur de M""' Duchesne une fibre plus sensible, plus délicate que les autres : celle qui la rattachait par tous les liens de l'amitié et de la religion à M""' Barat. Ce fut justement à ce point que le Seigneur frappa un coup de sa miséricorde , comme saint Bonaventure appelle les salutaires douleurs qui creusent et élargissent en nous la place de Dieu ^ .
Depuis environ 1845, M™" Duchesne avait l'étonnement et la peine de ne plus recevoir de réponse aux lettres qu'elle adressait à cette mère chérie : « Cela me prouve davantage que je dois être sur la réserve, » observe-t-elle timidement et douloureusement. Et aux dernières lignes : « Je suis à vos pieds, attendant mon arrêt, et conserverai toujours un profond respect pour vous, et pour le père très doux ( elle parle du Père Varin ) qui a donné commencement à notre sainte Société. » Celte tristesse d'un long silence, cette attitude tremblante, le besoin de s'abriter derrière des amis communs sont encore plus sensibles dans la lettre suivante*, où la chère fille n'ose plus s'adresser à sa mère qu'en des termes d'une révérence officielle, et par l'intermédiaire de la secrétaire générale : « Je respecte trop le temps de notre mère générale pour lui écrire. Je vous prie de lui témoigner tout mon respect et dévouement, ainsi qu'à mon très cher Père Joseph, aux assistantes générales et à la mère Thérèse*. »
Que s'était-il donc passé ? Un refroidissement d'affection à l'égard de la plus grande ouvrière de la Société était- il
^ 0 tormenta misericordiae ! cruciat, sed amat. (S. Bonav.) * A M™e Cahier, secrétaire générale, 13 avril 1847, p. 3.
possible, dans un cœur aussi fidèle, aussi saint, aussi noble que celui de M'^^" Barat? Hâtons-nous de dire que, au contraire, jamais la mère générale n'avait ressenti une plus tendre admiration pour sa courageuse amie. Elle aussi, de son côté, attendait de ses nouvelles, se plaignait de son silence, s'étonnait d'une réserve qu'elle ne pouvait comprendre... Ce qu'elles ignoraient alors, ce qu'elles ne surent que plus tard, c'est que leur correspondance était interceptée. Auprès et au-dessus de M"*" Duchesne, une personne en autorité s'était cru le droit d'arrêter et de retenir et les lettres destihées à cette vénérable mère et celles qu'elle adressait à M'"^ Barat! De là une situation dont M'"*" Duchesne exprimait plus tard ainsi à la mère générale la poignante souffrance : « J'étais dans la persuasion douloureuse que j'avais perdu ma place dans votre cœur; et, malgré la pensée que c'était par ma faute, le mien n'en était que plus flétri K » — « Quand Dieu veut nous faire mourir à nous-méme, dit Fénelon, il nous prend toujours par ce qui est en nous de plus vif et confime le centre même de la vie... Il nous fait perdre terre, afin que nous ne trouvions plus aucun appui sensible ni dans notre propre cœur, ni dans l'approbation de notre plus cher prochain... 3Iais je vois une grande miséricorde dans cette grande misère, et lorsque Dieu veut tout, il faut le laisser prendre*. »
Ce douloureux état de choses resta inexpliqué jusqu'au mois de septembre 1847. A cette date, une des nièces de M"><^ Duchesne, M">° Amélie Jouve, sœur d'Aloysia, dont elle avait pris le nom, devant partir pour l'Amérique, la mère générale lui prescrivit de commencer par se rendre
1 Saint-Chavles , 10 septembre 1847.
* Lettres spirituelles, 76e, 736^ gs*.