‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 29 sur 247 · SON PREMIER AMOUR DES MISSIONS · texte numérisé non relu

SON PREMIER AMOUR DES MISSIONS

jouent avec des poupées, nous raconte sa sœur, Philippine n'y pensait plus. A peine avait-elle neuf ans, que je la voyais faire gravement la lecture à sa sœur aînée , qu'une longue maladie retenait dans son lit. Or, le livre dont elle avait fait choix pour la distraire était Y Histoire romaine. » Il y avait sympathie entre cette âme énergique et l'héroïque race de qui l'on a écrit que « le fond du Romain est d'agir courageusement et de souffrir de méme^ ».

Cette disposition à l'admiration et à l'amour des choses généreuses et grandes n'attendait, pour éclater, qu'un objet digne d'elle, quand lui lut révélé providentiellement un ordre d'héroïsme bien supérieur à celui des hommes de l'ancienne Rome. « Ma première estime pour l'état de missionnaire, écrivait-elle plus tard, vint des conversations d'un bon Père jésuite qui avait fait les missions de la Louisiane, et qui nous racontait des histoires de sauvages. Je n'avais que huit ou dix ans, et néanmoins j'estimais heureux les missionnaires -. »

La colonie française , qu'on comprenait sous la dénomination générale de Louisiane, embrassait le bassin du Mississipi jusqu'à la région des lacs. Or, au commencement de ce siècle, la religion avait traversé dans toute cette contrée une crise sanglante; et le Père jésuite dont parle M^^^ Duchesne pouvait lui raconter des actes de dévouement bien capables, en effet, d'enflammer ce jeune cœur. Dans cette gloire du martyre , les jésuites avaient eu la principale part. On se souvenait encore, par exemple, du Père Rasles fusillé, puis scalpé, outragé, assommé, haché par une troupe de bandits aux ordres de trois officiers anglais, au pied de la croix que lui-même avait

1 Facere et pati fortia, romanum est. ( Tite-Live.)

2 Mémoire à M"^- Barat sur sa vocation, février 1818, p. 2 et suiv.

plantée parmi ses chers Abnakis. On racontait aussi les cruautés exercées par les derniers païens de la tribu des Natchez sur leurs missionnaires : le Père Du Poisson décapité en se rendant de l'Arkansas à la Nouvelle -Orléans; le Père Souel criblé de coups de feu, et sa soutane sanglante servant de trophée à Tinsurrection ; le Père Doutreleau, l'apôtre des Illinois, assailli pendant sa messe sur le rivage des Yasous, et se sauvant sur une pirogue en habits sacerdotaux , sans que les balles pussent l'atteindre ou lui faire de mal. On décrivait les cruautés sacrilèges des sauvages , se parant , eux et leurs chevaux , des vêtements sacrés et des ornements de l'autel , portant à leur cou des patènes suspendues, buvant et donnant à boire dans les ciboires et les calices'. Mais on pouvait aussi raconter le châtiment infligé par nos armes à ces profanateurs, les consolations que la religion recueillait parmi les indigènes des bords du Missouri, les toutes-puissantes entreprises du sulpicien Picquet dans l'Amérique septentrionale , et la moisson abondante qui appelait dans ces régions de nouveaux ouvriers. « J'enviais leurs travaux sans m'efifrayer de leurs dangers; car, en même temps, je lisais l'histoire des martyrs, » rapporte M™"^ Duchesne. Le martyre! C'est déjà le point de mire de ce jeune cœur, comme autrefois celui de sainte Thérèse enfant. Nous venons de voir briller la première étincelle dont le souflle d'en Haut devait faire jaillir une si vive clarté.

Jusqu'ici l'éducation de Philippine avait été principalement l'ouvrage de sa mère , véritable femme forte , en qui l'esprit chrétien rehaussait et dirigeait l'intelligence pra-

1 Voyez, sur ces événements, Lettres édifiantes, t. X, p. 146, 214 ; t. XI, p. 1.32, 142, 176, édition in- 18. — Hist. des missions, de M. Henrion, t. II, n« partie, p. 608.

SAINTE -MARIE -d'en -HAUT 11

tique qui caractérisait la race des Périer. Mais se voyant bientôt chargée de quatre enfants , trois tilles et un tils , ]\jmo Duchesne comprit que son devoir était de s'en remettre à d'autres d'une partie de ce soin ; et comme la Visitation avait héréditairement la juste confiance de toute la famille , elle mit sa chère Philippine au pensionnat que cet Ordre dirigeait à Grenoble, dans le monastère de Sainte- Marie-d'en-Haut.

Ce monastère , qui occupe une place considérable dans l'histoire de la vie de M"»® Duchesne, s'élève à mi-côte de la montagne de Rachais, sur la rive droite de l'Isère. On y arrive par une rampe escarpée, tortueuse, bordée de maisons noires de l'époque de la Ligue, qui, serpentant sur le flanc de la colline, amène tout à coup, par un brusque tournant, devant une sorte d'arc ou de porte monumentale, où se lit cette inscription : « Sainct François de Sales a choisi ce lieu pour fonder le quatriesme monastère de son ordre de la Visitation-de-Saincte-Marie. La première pierre fut posée en sa présence le 16 octobre 1619. »

Nous trouvons, en effet, dans les Mémoires de la mère de Chaugy, que « saint François de Sales étant venu au mois de février 1618 prêcher un deuxième carême à Grenoble, on le sollicita bien fort de faire venir ses filles de la Visitation -de -Sainte -Marie. Notre bienheureux Père manda donc à notre très digne Mère (M'"^ de Chantai) qu'elle vînt le trouver; ce qu'elle fit, accompagnée de ses religieuses, le vu'' d'avril, veille des Rameaux 1H18... Elle arrêta qu'on achèterait une place nommée Chalmont, lieu écarté, montueux, et qui était hors de tout commerce, quoique dans l'enceinte de la ville... Elle y reçut quelques filles, et établit supérieure notre très honorée mère Péronne- Marie de Chatel. »

Lorsque M"« Duchesne entra à Sainte-Marie , cette mai-

son avait gardé l'aspect comme l'esprit de ses premières années. C'était un de ces nids d'âmes suspendus, pour ainsi dire, entre la terre et les cieux; très cachés, très enfouis du côté de la terre, mais très largement ouverts du côté du ciel , tels ([ue les aimaient autrefois les cœurs dédaigneux du monde et altérés de Dieu. Un couloir sombre conduisait de la porte d'entrée dans un cloître carré, donnant sur une cour gazonnée de plates -bandes, où l'on avait creusé deux citernes parallèles , et au milieu do laquelle se dressait une croix de pierre. On descendait de ce cloître au chœur des religieuses. Là on montrait, dans un angle, l'humble confessionnal de saint François de Sales, la stalle de sainte Jeanne de Chantai, ainsi que son prie-Dieu, et la place où une voix venue du ciel lui dit : « Il n'est plus! il n'est plus! » à l'heure même de la mort du saint évêque de Genève. L'église , enrichie par la munificence du duc de Lesdiguières , possédait, comme aujourd'hui, son autel de marbre, son retable, ses stalles et sa chaire sculptées , les fresques de sa voûte représentant les principaux mystères de l'Evangile et les premières origines du monastère. On y reconnaît encore cette disposition; on y retrouve ces souvenirs.

Les hauteurs du Rabot, abruptes, dénudées, dominent la maison ; mais l'horizon , fermé de ce côté par la montagne , s'ouvre au contraire grandiose de chaque côté de la ville. Là rien ne limite la vue ; et de la terrasse où les enfants prenaient leur récréation , leurs regards pouvaient plonger dans les profondeurs de la riche vallée du Grésivaudan, embrassant un paysage immense, gigantesque, 'que les sommets des Alpes couronnent et illuminent de leurs pointes neigeuses ^ .

1 Mémoires de la mère de Chaugy, pabliés par l'ahbé Boulanger,

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