SON INSTALLATION A SAINTE-MARIE
posaient des questions et exprimaient des désirs. La restauration du règne de Jésus-Christ pourrait-elle être solide tant que l'éducation de la jeunesse catholique ne lui assurerait pas des recrues régulières? Le plus riche joyau ne manquerait- il point à la couronne de l'Eglise tant que la vie religieuse ne refleurirait pas en France? L'éducation d'un côté, l'état monastique de l'autre, n'étaient-ils pas précisément la base et le sommet de l'édifice qu'on entreprenait de relever? M'"^ Duchesne, comme tant d'autres, se le disait depuis longtemps; et c'est à procurer cette force et cet honneur à l'Eglise de Jésus-Christ qu'allait travailler le zèle de cette grande ouvrière de la première heure.
En rentrant à Sainte-Marie elle n'y avait amené qu'une seule compagne, M'°° Faucherand, ancienne Visitandine, avec une jeune tille pauvre d'une douzaine d'années, qu'elle catéchisait et qu'elle avait attirée pour être, par sa pauvreté, la bénédiction de l'établissement. Triomphante de se voir enfin dans ce lieu de ses désirs, M'i" Duchesne brûlait d'en offrir à Jésus-Christ un remerciement intime, cœur à cœur avec lui. « Mon ambition, écrit-elle, en arrivant, le soir du 14 décembre, eût été de passer la nuit dans l'auguste sanctuaire où depuis longtemps on n'entendait plus bénir le nom du Seigneur, de l'employer tout entière à savourer ses bienfaits et à lui rendre d'humbles actions de grâces. Aussi, malgré ma joie d'avoir une compagne, je fus un peu contrariée d'être obligée de coucher près d'elle pour la garantir de la peur. » La charité l'emporta ; mais par combien d'autres veilles nous verrons se dédommager l'amour de M™° Ducheéne pour l'Eucharistie!
Les mêmes ardeurs de foi et d'amour de Dieu présidèrent aux travaux d'appropriation. Jamais palais dô
prince ne fut préparé avec plus de sollicitude que l'habitation disposée par l'ancienne novice pour l'Epoux de ses désirs. « La maison fermait mal, rapporte son récit; mais j'étais sans frayeur dans cette solitude, pensant que Dieu, ayant été mon guide, serait aussi mon gardien, jusqu'à ce que j'eusse eu le temps de pourvoir prudemment à notre sûreté. Je m'en occupai bientôt; et mon temps se passait ou avec des ouvriers, ou à faire la cuisine, ou à balayer des parties de la maison qui ne l'avaient pas été depuis dix ans, ou à sortir l'eau et la neige de notre demeure. Tout était plaisir dans ces occupations; j'éprouvais les contentements de sainte Thérèse balayant dans son monastère. Jamais les plaisirs du monde les plus vifs ne m'en ont autant procuré. Nous allions prier à l'église, où il manquait trois fenêtres et une porte; le froid était très vif, et nous ne le sentions pas. »
Le jour de Noël fut une grande et heureuse journée pour le pauvre monastère. Chacune des sœurs avait dû jusqu'alors conserver l'habit séculier : c'était prudence. M"« Duchesne n'en tint nul compte, et elle dit à ses sœurs de se faire chacune une robe de Visitandine que l'on prendrait le jour de Noël, auquel notre Sauveur était apparu dans le monde, revêtu de notre chair de mortalité. Le soir, veille de ce jour, elle et ses compagnes descendirent à la ville chargées de leur petit paquet pour le faire bénir. Un ouvrier, ancien frère de la grande Chartreuse, brave homme « qui eut toujours du zèle pour la maison », marchait devant elles, une lanterne à la main. On ai-riva à l'église, où les attendait clandestinement le prêtre qui bénit ces généreuses livrées, et célébra ensuite le saint sacrifice. De retour à la maison, « nous primes aussitôt nos robes comme un présent de Jésus naissant, » dit M™® Duchesne.