‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 61 sur 247 · DOM DE LESTRANGE A SAINTE -MARIE · texte numérisé non relu

DOM DE LESTRANGE A SAINTE -MARIE

ahbé de la Trappe. C'était un type accompli d'apôtre et de héros. Proscrit et arraché de son couvent par un décret de l'Assemblée nationale , il avait entraîne la plupart de ses moines dans l'émigration. Réfugié en Suisse, dans le canton de Fribourg , il y avait fondé la Trappe de la Val- Sainte. L'Espagne, l'Angleterre, la Belgique, le Piémont, vivaient bientôt demandé et reçu des colonies de cet humble monastère , qu'une bulle du pape Pie VI érigea en abbaye et en chef-lieu de l'ordre. Chassé encore de la Suisse par l'invasion française, Dom Augustin et ses frères s'étaient enfuis successivement en Allemagne, en Russie, en Pologne, en Danemark, pour revenir enfin, en 1802, dans l'abbaye de la Val-Sainte, où Napoléon les couvrait alors d'une protection qu'il devait bientôt changer en persécution acharnée. Présentement l'abbé de Lestrange revenait de l'Amérique, où il avait établi deux maisons consacrées à l'éducation de la jeunesse. Toute la catholicité admirait ce grand homme, à qui Pie VII avait dit : « Courage, cher fils , vous marchez dans la voie glorieuse : la faveur et le secours du Siège apostolique ne vous manqueront jamais ' . »

L'abbé de Lestrange parla aux religieuses de Sainte- Marie des missions de celte Amérique qu'il venait de visiter, et « s'étendit fortement sur le malheur des peuples dont les yeux étaient privés de la clarté de la foi ». Il avait parcouru les vallées du Missouri et du Mississipi, et il avait trouvé partout le champ des âmes inculte et abandonné, par le malheur des temps. D'immenses et belles régions sans Dieu et sans Christ: des tombes saintes sans hon-

* Histoire de dom Augustin, abbé de la Trappe , par un religieux du même ordre. — V. Gaillardiu, l'Histoire de la Trappe; la Trappe mieux connue, p. 38, 39.

neurs, des églises en ruines; à peine çà et là un missionnaire perdu dans des savanes profondes; et cependant un besoin général de rénovation ; des souvenirs de religion encore conservés jusque sous la hutte des Indiens; des appels aux ministres de la prière catholique ; des prêtres et des religieux émigrés et proscrits prêts à reprendre les vestiges des anciens missionnaires; une Eglise nouvelle à qui Rome donnait son institution; une nation naissante qui lui garantissait une féconde liberté; en un mot, de grands désastres et de grandes espérances, une nuit qui commençait à devenir une aurore : voilà ce que présentait le tableau que dom de Lestrange fit à M"'^ Duchesne et à ses compagnes de Sainte-Marie-d'en-Haut.

La parole de tels hommes porte la grâce avec elle. Celle-ci eut une portée incommensurable. Nous avons vu jusqu'ici M™*' Duchesne sollicitée tout ensemble ou tour à tour par la vie monastique, le ministère enseignant et les travaux apostoliques, sans qu'elle pût démêler lequel de ces attraits allait finalement prévaloir dans son existence. La parole de l'abbé de Lestrange, jointe à la grâce de Dieu , entraîna décidément vers les missions étrangères le cours de ses idées ; et ce jour de l'Epiphanie, ce jour de l'étoile, fut un jour décisif pour toute sa carrière.

Quatre jours après cette visite , et pleine encore du feu qu'elle avait allumé , celle-ci écrivit sa résolution à la mère Barat, comme elle le lui rappelait plus tard dans les lignes suivantes : « Le 10 janvier, faisant mon oraison dans le dortoir des élèves, sur le détachement des mages, je conçus le désir de l'imiter. Je vis tomber mon attachement trop fort pour cette maison de Sainte-Marie, qui m'avait coûté bien des larmes; et je me déterminai à m'offrir pour instruire les idolâtres de la Chine ou autres pays lointains.

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