ELLE ASSISTE SON PÈRE MOURANT
dernière visite qu'elle avait reçue d(^ son père; et l'accent avec lequel le vieillard lui avait dit : « Adieu, Philippine ! » retentira encore douloureusement dans son cœur.
A la fin de l'hiver de 1814, M"*" Duchesne apprit que ses pressentiments n'étaient que trop fondés : le vieillard allait mourir. La tendresse de sa famille n'eut plus de repos qu'elle ne l'eût disposé à une mort chrétienne : « J'ai fait dire à Fourvières les deux messes demandées par vous , ma chère maman, écrivait la jeune Euphrosyne Jouve ; je ne cesse de prier pour ce cher malade, pour ce bon grandpère à qui il ne manquerait rien, s'il renonçait à cette vaine philosophie, l'ennemie de la religion. J'espère que ce changement sera la récompense de tant de bonnes qualités qui ont fait le bonheur de ses enfants, et qui seraient des vertus , si elles étaient sanctifiées par des vues chrétiennes ^ »
Cependant, à cette époque et dès le mois de février, lyimes Jouve et de Mauduit s'élaient rendues auprès de lui. Par une faveur que la règle rendait alors possible , Philippine y vint aussi. Ce fut le salut du vieillard. Elle lui parla de son âme avec une vive et forte éloquence de foi, redoublée par l'affection, le sentiment du danger et l'urgence de cette heure. Elle fut comprise, et son père fit une conversion qui consola la religion de ses filles. Euphrosyne Jouve disait, dans une lettre à sa mère : « Comment mon bon papa a-t-il pu se résoudre à faire cet acte de courage? On ne peut méconnaître à ce trait Celui qui tient les cœurs dans sa main. Je demande à ce bon Dieu qu'il lui accorde la santé, pour soutenir aux yeux de tout le monde ce changement ' ! »
1 A M^e Jouve, 25 février 1814. — 2 item, !«>■ mars 1814.
Le mal, au contraire, ne faisant que s'aggraver, Philippine obtint de revenir au chevet du malade, achever sa mission de religieuse et de Hlle. Le 2 mars, elle écrivit à sa sœur Charlotte : « Ce qu'on m'a rapporté de l'état de mon père me fait beaucoup de peine. Je pense, ma chère amie, qu'il faudrait qu'une de nous fût cette nuit auprès de lui. Tu as veillé la nuit passée, Amélie est malade, il faudrait donc que ce fût moi; je le pourrai, puisque ma mère supérieure y consent. Si donc tu vois que la nuit s'annonce mal pour mon père , ou s'il doit en cette môme nuit recevoir le bon Dieu, tu m'enverras chercher avant huit heures et demie. Fais -moi dire si M. le curé est venu ce matin , et ne diffère pas les secours de l'Eglise. C'est notre principal devoir, ainsi que de lui dire de temps en temps un mot de Dieu. Les malades les plus pieux ont besoin de ce secours ; car le mal absorbe , et le démon tourne autour de sa proie. »
Le vieillard succomba; et voici de quelle manière Philippine rend compte de ses derniers instants : « Son agonie a été longue et pénible; depuis plusieurs jours il ne parlait pas, et éprouvait des terreurs. Nous lui avons fait donner à temps l'Extrême -Onction, et une deuxième et troisième absolution , avec application de l'indulgence plénière. Son enterrement a été simple , vu les circonstances et l'inconvénient de sonner les cloches : c'était le 29 mars. J'ai l'espoir que Dieu l'a mis dans son sein »
Cette date du 29 mars 1814 est celle du jour même où Grenoble soutenait une lutte héroïque contre vingt mille Autrichiens, qui débordaient par ce côté la frontière française. L'ancien député de la république entendait de son lit de mort l'effondrement du pouvoir contre lequel il avait protesté par son vote en 1802, heureux de s'être tourné à ses derniers jours vers Celui dont le règne n'a