EUPHROSYNE DANS SA FAMILLE
le monde seulement pour passer à l'autre... Quand on a l'essentiel, il faut être Content : Euphrosyne est propre aux grandes choses '. »
Cette lettre , qui exalte la force d'âme d'Euphrosyne , ne fait pas assez connaître la profonde bonté de cœur de cette jeune tille. Elle-même se révèle mieux dans les lettres suivantes, où elle annonce son rétour à la maison paternelle, tout en montrant son désir de l'ajourner encore : « Ma chère maman, je sens quel plaisir ce sera pour vous de vous reposer sur votre enfant, et, après avoir tant fait pour son éducation, de pouvoir enfin jouir de vos travaux... En vous demandant à rester pensionnaire ici jusqu'à la lin de l'année, mon intention était de me rendre encore plus digne de vous, afin de vous être d'un plus grand soulagement en me perfectionnant davantage... Je vous quitte avec regret, mais mon cœur est toujours auprès de vous; je voudrais pouvoir vous embrasser, vous dire de vive voix que je vous aime plus qu'il n'est possible de l'exprimer'. » Une lettre postérieure, écrite de Grane, contenait les mêmes ardeurs et les mêmes promesses : « Je vois arriver avec une joie infinie le moment qui doit me réunir à toute ma chère famille. J'ai fait bien des projets pour ma sœur filleule. Il faudra, ma chère maman, que vous me permettiez de l'élever, d'en avoir' soin pour tout, de l'avoir toujours avec moi, enfin d'être sa seconde mère. Cela vous soulagera, et, en second lieu, m'obligera à être raisonnable. » — « Toute mon ambition sera de chercher à vous plaire; et, si je puis vous donner quelque consolation par mon amour et ma bonne conduite, je serai au comble de mes vœux ^ 1 »
1 Grenoble, 10 janvier, p. 30.— 2 Grenoble, 14 février 1809. 8 Grane, 14 novembre et décembre 1812.
Euphrosyne tint parole. Ueutrée à Lyon , elle y oITrit le type le plus distingué de ces jeunes filles diligentes, aimables, laborieuses, destinées, semble-t-il, à apporter bi(întôt le plus pur bonheur au foyer domestique qui les possédera, et dont elles savent déjà par cœur tous les devoirs. C'est ainsi que devenue, comme elle le désirait, la seconde mère 'I de ses sœurs, nous la voyons rendre compte, par lettres, à sa mère, de son petit gouvernement, avec un enjouement qui fera trouver grâce pour la simplicité des détails suivants : « La nuit qui a suivi votre départ, dit-elle, je ne pus parvenir à consoler les petits qu'en les mettant dans mon lit. Je comptais que Joséphine me ferait grâce cette fois de : « Lit, lit, marraine! « Mais il fallut y passer encore comme de coutume. Nous voilà donc quatre têtes dans un bonnet, toutes bien éveillées. Je crus un moment qu'il faudrait prendre le parti de nous lever. Eugène avait lié conversation avec sa sœur; il la battait, il la caressait, enfin il se donna tant de mouvement que la fatigue fit venir le sommeil. Il s'endormit tenant encoi'e dans sa main le nez de la pauvre Joséphine. Les autres s'endormirent de même. » Tous ces faits domestiques et d'aulres semblables s'encadrent gravement dans des nouvelles de guerre , avec de sages réflexions sur la campagne de France et le mouvement de l'ennemi dans la vallée du Rhône. Ainsi que sa tante l'avait déclaré , Euphrosyne montre déjà qu'elle est propre aux grandes choses, mais qu'Ile sait aussi se prêter aux petites.
Euphrosyne s'était faite apôtre autour d'elle. Dirigée par un grand zélateur des missions, M. l'abbé Fauvet, elle s'était afïiliée à une humble association de jeunes ouvrières, que ce digne prêtre catéchisait chaque dimanche dans l'église des Chartreux, et auxquelles elle servait de lumière et d'exemple. Elle se plaisait en outre à rassem-
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bler chez elle un certain nombre de pauvresses atin de les instruire. « Je ne sais ce qu'elle deviendra, disait M. Fauvet, mais, si je ne me trompe, Dieu a de grands desseins sur elle. » Le monde l'admirait et lui faisait les plus séduisantes avances; mais elle élait armée contre lui secrètement par le vœu de virginité qu'elle avait prononcé dès 1810, en la fête de la Présentation de Marie au Temple. « J'éprouve, disait-elle, une grande confusion, en songeant que Marie, ma mère, a fait cette offrande à l'âge de quatre ans, et que moi je ne l'ai faite qu'à quatorze ans et demi!... »
Sa courageuse pénitence était une autre de ses armes contre elle-même et le monde. Coucher sur des épines, se macérer, se meurtrir, ce n'était, comme elle s'exprimait, que « cueillir des fleurs » sur l'arbre de la croix. « Quand je lis, disait- elle, la vie de mon bon saint Louis de Gonzague, il me prend de si belles envies de souffrir, que, si je ne me retenais, j'achèterais tout le magasin de M. de Ferrus. » Tel était le nom d'un pieux gentilhomme de Lyon , qui s'était fait le fournisseur de ses instruments de pénitence.
Ange par sa piété, apôtre par sa charité, martyre par sa pénitence, Euphrosyno semblait prête pour la vie religieuse; mais l'amour de sa mère et la crainte de l'affliger lui commandaient de garder à cet égard un secret qui la consumait. Elle en tomba malade; elle en faillit mourir. 1VI"'° Duchesne devina le principe du mal, et courageusement elle en indiqua le remède à M""^ Jouve : « Ma bonne amie, au moment de te voir enlever ta fille, n'as-tu pas eu l'idée de l'offrir à Dieu dès ce monde, puisqu'il est si peu au pouvoir des hommes de te la rendre? Euphrosyne ne m'a jamais rien dit de ses secrets; mais j'ai lieu de soupçonner qu'elle a quelque idée de retraite. Il lui échappa
un jour de dire , en parlant de la chasteté : C'est la vertu que j'aime par-dessus les autres. Sans en rien témoigner, tu peux voir si j'ai raison d'avoir ces idées , et sonder ton courage à cet égard. Qui sait si un combat intérieur n'est pas entré dans la cause de sa maladie? »
]\lme Duchesne , dans cette lettre , ne parlait encore que d'après ses soupçons. Mais bientôt Euphrosyne elle-même, à peine remise , fit part ouvertement de son dessein à sa tante, lui demandant en outre de solliciter le consentement de M. et de M™® Jouve. M""** Duchesne ne refusa pas une mission où il y allait si fort de la gloire de Dieu. Elle y mit tout son cœur en même temps que toute sa foi ; et , forcée d'enfoncer le glaive dans le sein d'une mère, de quelle main émue et respectueuse elle le fit ! « Ma chère sœur, écrivit-elle, ce que je n'avais fait qu'entrevoir est réel aujourd'hui. Euphrosyne voudrait te quitter, non pour un époux mortel , mais pour se donner à Dieu , à qui elle se doit avant tout. Il y a peu de temps qu'elle m'a fait connaître son attrait; ce que je lui objectai ne l'a pas fait varier. Elle n'a de combats que ceux que lui livre sa tendresse, et sa plus grande peine est de t'en parler. Je me charge donc de le faire , sachant que 'sans doute je parle à une mère tendre, mais encore plus à une mère chrétienne et accoutumée aux actes de la résignation la plus héroïque. Je ne te prêche point, je laisse plaider la grâce, qui agira en même temps sur les cœurs généreux de la mère et de la tille... » Ici, prévenant l'objection tirée du peu de stabilité que présentait l'état politique en France : « De la ' stabilité! disait-elle, y en a-t-il à quelque chose sous le ciel ? Pardonne à ma confiance, si mon ouverture te blesse ; mais , accoutumée à considérer Dieu comme fin unique de tout , je n'ai pas cru t'offenser en te le proposant comme fin plus particulière de ta fille chérie. »