LES PENSIONNAIRES DE SAINTE- MARIE
L'attachement de M""" Duchesne pour ses sœurs en religion , n'avait d'égal que celui qui l'enchaînait aux élèves. Elle s'employait auprès d'elles, comme si elle avait dû ne les quitter jamais. La mère Barat lui disait : « Oh ! combien votre zèle doit s'accroître à la pensée que vous pouvez prouver votre amour au divin Maître , en prenant soin de ces petites pour lesquelles il a répandu tout son sang'! » Dans cette pureté de vue, le travail le plus obscur et le plus ingrat était l'emploi préféré de M'"" Duchesne : « Nos mères ayant résolu , rapporte une pensionnaire, M™" de Vidaud, de séparer les plus jeunes et les plus étourdies, la mère Duchesne se chargea de ces dix ou douze indisciplinées qu'elle suivait partout. Une de nous était-elle malade, M'"" Duchesne se faisait sa première infirmière, veillant à son chevet une partie des nuits. Mais c'était surtout dans les maladies dégoûtantes , que cette courageuse mère ne cédait à personne ce qu'elle appelait ses droits. Nous l'avons vue consacrer les soins de la plus délicate tendresse à deux de nos compagnes atteintes de maux contagieux , et qui toutes deux étaient à la charge de la maison. D'ailleurs, elle-même animait nos récréations, se prêtant à nos jeux, et y prenant part avec une gaieté charmante. »
La religion recueillait les fruits de ce dévouement, et Sainte -Marie était devenue une grande école de vertu et d'amour de Dieu. Plusieurs des jeunes pensionnaires appartenaient à des familles d'une foi héréditaire, et dont le christianisme était sorti, encore' plus fortement trempé, de la fournaise de la révolution. Quelquefois, par exemple, on voyait au parloir un homme de haut rang, que sa sainteté faisait vénérer et bénir dans toute la contrée.
' Poitiers, 9 féviler 1807.
C'était le marquis de Vidaud, qui, après la mort d'une épouse digne de lui, Gabriolle de Lavaletto, avait mis au Sacré-Cœur Zoé et Louise ses tilles, enfants toutes petites encore. Chaque fois qu'il venait les voir, profitant des moments d'attente qui précédaient leur venue, le marquis commençait par lire quelques versets de V Imitation, ou une page d'un livre pieux qu'il avait apporté. Dès que ses filles paraissaient, le livre était fermé; tout entier à ses écolières, le père les exhortait, les encourageait, les intéressait par quelque récit agréable; après quoi, il ne manquait pas d(^ leur partager de quoi faire l'aumône aux pauvres; puis les ayant fait mettre à genoux pour réciter une petite prière, il les bénissait avec un reliquaire que le saint homme portait habituellement sur lui. Peu de jours après le passage de Pie VII à Grenoble, M. de Vidaud écrivait à la plus jeune de ses filles : « Ma chère Louise, j'ai grande confiance que la bénédiction de notre saint- père le Pape, que tu as eu le bonheur de recevoir de si près, aura attiré sur toi quelque grâce particulière'. » Cette grâce particulière fut la vocation à l'état religieux.
La même grâce allait bientôt couronner une tête chère entre toutes les autres à M'"*^ Duchesne. Ici nous touchons , si j'ose parler ainsi , à la prunelle de ses yeux ; et la fin de ce chapitre sera consacré à nous faire connaître le plus splendide ouvrage de cette forte maîtresse, sa plus haute affection, et conséquemment le plus douloureux sacrifice qu'elle aura à offrir, quand sonnera l'heure de la séparation.
La jeune Euphrosyne Jouve, que nous avons laissée à Sainte-Marie-d'en-Haut au sortir de l'enfance, était bientôt
1 Vie du marquis de Vidaud, p. 102-104.
PREMIÈRE COMMUNION D'EUPHROSVNE 129
devenue la gloiro do sou pensionnat. M'"'' Duchcsne l'avait solidement instruite. Les lettres de Philippine à M™" Jouve, sa sœur, parlent « du latin , de l'italien , que l'enfant apprend avec ardeur »; elles vantent a ses dessins, ses caries de géographie, ses progrès dans les études », elles ne font pas moins de cas de ses travaux manuels; et les mêmes lettres mentionnent et les robes qu'elle confectionne et V Iliade qu'elle résume. « Elle promet pour l'avenir. Dismoi ce que tu en penses, » écrivait M™" Duchesne, fière de sa chère élève.
Surtout elle la corrigeait. Nous apprenons par sa tante que la jeun(( Euphrosyne payait, elle aussi, son tribut personnel au caractère Duchesne. On dénonçait en elle « certaine raideur qui lui donnait un air de dédain , peu de souplesse, peu de prévenance, de la brusquerie, de l'impatience, de l'obstination; plus de solidité que de sentimental, plus de foi que de tendresse ». Ce sont les expressions de M"^° Duchesne. Toutefois elle ajoutait dans une lettre du 10 août 1808 : « En tout elle est mieux et aime à rendre service, imaginant qu'elle fera son bonheur de te soulager quand elle sera auprès de toi. »
L'amélioration constatée dans ces lignes se produisit en vue de la première communion , qu'Euphrosyne fit le 8 septembre de cette même année. Cette solennité fut en elle le signal d'une transformation. « Pendant la retraite préparatoire, rapporte une de ses compagnes, elle ne parlait que de Dieu, voulant être toute à Lui. L'idée du péché la faisait frémir; et se jetant à genoux à côté d'une amie qui était en prière : « Demandons à Dieu de mourir dans cette retraite, plutôt que de pécher encore , » lui dit -elle avec larmes. Comme on voulait l'entraîner en récréation : «Ah! laissez-moi pleurer mes fautes, répondit-elle, je n'ai pas besoin de récréation. » Le jour de la communion ,
on l'entendit répéter : « Je suis si heureuse que je doute qu'on puisse l'être davantage au ciel. Je sens que Jésus- Christ m'a accordé la grâce que je lui ai demandée. — Et quelle grâce voulez -vous dire? — La grâce de mourir plutôt que d'offenser Dieu. »
Elle avait dès lors conçu pour saint Louis de Gonzague cette tendre dévotion qui devait peu à peu la transformer à l'image de cet aimable modèle de l'innocence religieuse. Ce fut en conformité avec ce type angélique qu'elle forma le dessein de consacrer sa vie à Dieu. Un soir la mère Thérèse , maîtresse générale , ayant dit en récréation des choses admirables sur le bonheur des vierges, Euphrosyne confia aussitôt après à une de ses compagnes qu'elle ne voulait pas avoir d'autre époux que Jésus-Christ. Cette récréation se passait dans le jardin, sous le grand poirier de la terrasse du monastère. Bien souvent, plus tard, dans sa correspondance , Euphrosyne aimait à rappeler « cette belle soirée du grand poirier ». Et un jour qu'une amie la félicitait des couronnes nombreuses qu'elle venait d'obtenirt à la distribution solennelle des prix : « Ah ! lui répondit l'écolière, en lui tendant la main et en l'embrassant, com-i bien seront plus belles celles que nous porterons à la suite de l'Agneau I »
Mais la famille d'Euphrosyne avait d'autres pensées : elle la rappela à Lyon. Sa tante la vit partir non sans regret, mais sans crainte : elle la savait armée pour le combat de la vie. « Euphrosyne, écrivit-elle, se soutiendra dans le monde; la solidité de son fonds me le fait espérer, son caractère est trop fort pour varier dans ses principes. Elle te donnera, j'espère, de la consolation ; mais n'attends pas d'elle des petits soins, des prévenances : il faudra ne pas mêler dans ton attente sur elle les douceurs de la vie aux espérances de l'éternité... Les enfants sont mis dans