‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 109 sur 270 · LA TRAVERSÉE DE L'ATLANTIQUE · texte numérisé non relu

LA TRAVERSÉE DE L'ATLANTIQUE

la douleur de voir souvent notre pauvre bâtiment dans cet état pendant la traversée. On peut se figurer alors combien tout l'équipage est triste. »

Au sein de ces journées d'angoisse ou d'espérance, les religieuses ne se lassaient pas d'admirer le Créateur dans la variété du spectacle des mers. Des compagnies de souffleurs, des nuées de poissons volants, des myriades de polypes s’étalant sur l'eau comme des fleurs vivantes, la danse des marsouins, la pêche des requins, la phosphorescence des flots, les phénomènes célestes, ” leur offraient à chaque heure du jour et de la nuit quelque nouveau sujet de contemplation et d’élévation vers Dieu.

M. l'abbé Martial put leur dire la messe, et les communier dans les jours trop rares où le temps et le mal de mer n'y mettaient pas obstacle. Ce digne prêtre avait commencé à leur faire, chaque soir, une petite exhortation à demi-voix sur le pont; mais il dut cesser par crainte des plaisanteries malséantes de l'équipage. Les confessions devinrent également plus difficiles, les communions plus rares. La prière y suppléait : on fit, dans les jours qui précédèrent la Pentecôte, une neuvaine au Saint-Esprit; le mois de Marie tout entier fut solennisé par de pieux exercices. Une dame séculière s'était jointe aux religieuses, qu’elle ne quittait presque pas. Le journal fait aussi mention de trois pauvres ouvriers, dont l’un était Genevois, et que la misère poussait vers la Nouvelle-Orléans dans l'espoir d'y trouver de quoi gagner leur vie. Pour tous les passagers, quoique dans des vues diverses, cette terre d'Amérique était la terre promise.

Arrivé le 16 mai entre la pointe de Cuba et le banc

de Bahama, le vaisseau fut rencontré par plusieurs bâtiments faisant voile pour l’Europe, dont l'un se chargea d'une lettre de M"° Duchesne pour la mère Barat. Cette date du 16 mai 1818 lui rappelait qu'à pareil jour, l'année précédente, elle avait reçu à Paris la dernière visite de Mer Dubourg, et obtenu enfin la permission de partir. Aujourd’hui ce long temps écoulé entre la promesse et son accomplissement ne lui semblait plus rien, et elle écrivait dans sa reconnaissance : « Pouvais-je penser alors que l'anniversaire de ce jour devait me placer si près du terme de mon voyage? »

La description que sa lettre donne de la traversée est vraiment saisissante. C’est, en quelques traits simples, un tableau vivant, d'une grandeur mâle, et digne, par-dessus tous les autres, de l'énergique pinceau de M Duchesne : « J'ai compris, dit-elle, que les personnes qui vont où nous allons ne racontent que le beau, mais moi qui vous dois la vérité, je ne vous cacherai rien ni des dangers de la mer, ni de ma propre faiblesse. C'est véritablement un spectacle affreux qu'une mer orageuse; son bruit, joint à celui des vents déchaînés, l'emporte sur celui du tonnerre et d’une forte canonnade. A ce fracas effroyable, il faut joindre celui du navire dans les gros temps. Le cri des matelots pour s'encourager au travail a quelque chose de lugubre, mais leur silence l’est encore plus, ainsi que celui du capitaine qui se promène pensif. Dans sa violente agitalion, le vaisseau donne le spectacle de la confusion du dernier jour; le ciel paraît se rouler rapidement derrière des montagnes d’eau et entraîner les astres. Ces eaux de la mer, presque noirâtres dans la tempête, ouvrent et referment sans cesse des abîmes sans fond; les vagucs

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