LES PÉRILS DU VOYAGE
viennent à Lout moment couvrir le pont, et s'échappent par de nouveaux roulements, Deux fois elles ont forcé nos petites fenêtres et couvert nos lits pendant la nuit. Les mâts qui plient, les voiles qu'on resserre ou qui se déchirent, le gouvernail qu'on abandonne pour ne pas trop fatiguer le vaisseau, tout cela n’est point riant quand on ne voit pas Dieu dans l'orage. »
Aussi bien c'était Dieu dont l’image planait au-dessus de tous ces spectacles grandioses ou sinistres, dans la religieuse pensée de M"° Duchesne. Son seul sujet de plainte est d’avoir élé privée de la messe et de la communion, même le jour de Pâques. Elle en voulait aussi au mal de mer d’avoir dérangé son union avec Dieu : « La maladie de mer est un mal'vérilable. Elle affecte autant la tête que l'estomac, on n’est capable de rien. Les pensées sont toutes courtes. À peine pouvais-je tirer de mon cœur de petites aspirations et affections froides. Je ne savais que l'Jtà Paler, ou « J'ai tout quitté pour vous, à mon Dieu! »
Malgré cette souffrance et cette impuissance, elle n'en soutenait pas moins le courage de ses sœurs, surtout de sœur Catherine, qui, toute déroutée, répétait qu'elle ne croyait pas qu'elle dût aller si loin. Durant les mauvais temps, la bonne fille, dans son trouble, faisait de la nuit le jour et du jour la nuit. Le beau temps revenu, elle protestait qu'une fois à terre tout irait à merveille, et qu’elle ne voulait pas retourner en arrière. Elle se rassurait d’ailleurs en chantant de sa belle voix l’Ave maris stella, que tout le monde écoutait avec admiration et consolation. On avait observé que cette hymne avait le don de ramener le beau temps. Aussi le capitaine, quand l'orage menaçait, avait coutume de dire aux reli-
gieuses du bord : « Mesdames , chantez-nous donc cette belle chanson du soir, qui fait venir le bon vent. »
La:lettre de M"° Duchesne, envoyée de Cuba, annonçait que la navigation touchait presque à son terme: « Car qu'est-ce, disait-elle, que 180 lieues comparées à plus de 2,200, en bonne ou mauvaise route, parcourues depuis Bordeaux ? »
Le reste du voyage fut heureux. Un nouveau passager du nom de Martinez, venant de la Havane, ayant appris que les cinq religieuses du Sacré-Cœur allaient en Amérique pour y porter le bienfait de l'instruction chrétienne, leur fit don de 40 piastres, environ 200francs, les engageant à venir s'établir à Cuba, si elles ne pouvaient le faire dans la Louisiane. Ce denier de la charité, fructifiant pendant quarante ans entre les mains de Dieu, devait finir un jour par procurer à Cuba la maison du Sacré-Cœur que l’île possède maintenant.
Enfin, le 25 mai, la Rébecca entra dans les eaux bourbeuses du Mississipi, dont la couleur se distingue de celle de l'Océan à une grande distance. Le navire, dirigé par ur pilote du port, s’avança lentement, à travers les récifs, vers une côte plate et basse de laquelle on voyait surgir de hauts peupliers, et, par derrière, de vertes plaines qu’entrecoupaient des marécages et de grands bois.
Le véndredi 29, on atteignit le rivage. Par une coïncidence où il était impossible de ne pas reconnaître une attention miséricordieuse du Ciel, ce jour était celui même de la fête du Sacré-Cœur! Tous ces retards de la route semblaient avoir été ménagés providentiellement pour amener la joie de cette heureuse journée..Plein de ces sentiments, M. l'abbé Martial fit une exhortalion aux