VOYAGE SUR LE MISSISSIPI
de son humilité et de son recueillement, se plaisaient à le voir descendre sur le rivage pour donner le baptème à de nombreux adultes rangés sur son passage.
De loin en loin, elles saluaient quelques églises en bois jetées sur le rivage, et adoraient dans leur cœur l'Époux qu'il leur était trop rarement donné de recevoir. À Kaskaskias, le bateau ayant fait une petite halte pour y déposer du fret, le curé de l'endroit, M. Olivier, de Nantes, accueillit les religieuses dans son presbytère, « vrai séjour de pauvreté dont deux mauvaises chaises, une table vermoulue, un matelas sur des planches, une cruche et un gobelet composaient tout l'ameublement. » L'église était auprès : « Là, rapporte le journal, nous nous consolons auprès de Notre-Seigneur. Les cinq semaines écoulées loin de sa présence nous font sentir vivement qu'une heure passée dans son temple vaut mieux que mille dans le monde. » En effet, depuis leur départ, plus de messe, plus de confession, plus d’offices publics, ni le jour de saint Ignace, ni le jour de l’Assomption,; plus rien que l’Ztà Pater pour toute consolation.
Le bateau le Franklin était encombré d’une foule d'hommes avinés et de femmes mal élevées dont il fallait subir l’aspect, leshabitudes et la conversation. Les piqûres de maringouins n'étaient rien auprès de ce supplice moral des épouses de Dieu. Saisie de répugnance àla vue de cette dégoûtante multitude, la jeune Eugénie Audé, d'ordinaire si expansive, se maintenait dans une réserve qui faisait l'admiration de M" Duchesne. Une seule personne avait compris et partagé les souffrances des sœurs, sans cependant comprendre leur langue. C'était une dame protestante dans laquelle elles avaient instinctive-
ment senti les délicatesses d’une âme religieuse et les aspirations d’un cœur catholique. Elle allait présenter secrètement au baptème de la véritable Église une petite fille de six mois, qui fit la joie des passagers durant tout ie parcours.
Ce ne fut qu'après un voyage de quarante-deux jours, le 21 août 1818, que le steamboat atteignit la ville de Saint-Louis. « Avant de quitter le bâtiment et d'entrer sur la terre que nous allons habiter, écrivit M"° Duchesne à la Mère générale, j'ai relu les paroles du Deuiéronome qui m’avaient fait impression à Sainte-Maried'en-Haut; j'ai remarqué celles-ci : « Écoute, Israël; c'est « aujourd’hui que tu passeras le Jourdain. Ne dis pas « dans ton cœur : C'est à cause de ma justice que le « Seigneur m'a conduit dans celte terre, pour m'en mettre en possession. Observe et prends garde de ne « jamais oublier le Seigneur, ton Dieu, et de ne jamais « transgresser ses commandements, ses jugements et « les règles sacrées que je te donne en ce jour.» Telle est notre résolution à toutes. Que Dieu la bénisse ?, »:
! « Audi, Israel : tu transgredieris hodiè Jordanem. Ne dicas in corde luo : Propter justitiam meam introduxit me Dominus ut terram possiderem. Observa et cave ne quandà obliviscaris Domini Dei tui, et negligas mandata ejus atque judicia et cæremonias quas ego præcipio tibi hodiè. » (Deuteron., 1x , 1.)
2 Saint-Louis, 22 août 1818,