VOYAGE SUR LE MISSISSIPI
Le journal en rend compte. Entassées dans une chambre étroite où dix-sept personnes devaient trouver place, les religieuses travaillaient, priaient, méditaient, étudiaient l'anglais, pendant que le vapeur à roues remontait le grand fleuve, véritable Océan qui marche entre des rives tantôt riantes , tantôt funèbres. Chaque jour était marqué par un nouvel incident, Ici le bateau était brusquement arrêté par le barrage invisible de troncs d'arbres ou chicots, arrachés aux rives mouvantes du fleuve ,et qui, poussés par le courant, menaçaient d'éventrer et de couler le navire. Là, il s'échouait sur un banc de sable, d’où l’on ne parvenait à le dégager qu'après dix-neuf heures d'efforts et de dangers. Plus loin, le bois dechauffage manquait pour la machine, et alors l'équipage entier devait descendre pour renouveler son combustible dans les forêts vierges. Il fallait prendre le temps de l'abattre, l'amener et le charger, pendant que les passagers, profitant à leur aise de cette halte forcée, se livraient à la chasse de bandes de dindes sauvages pour se ravitailler. Au rapport du journal, il arriva que le pain fit défaut à son tour :.on improvisa de la farine, en broyant des épis de maïs, pour le remplacer. |
Cependant la nappe immense du Mississipi, éclairée tour à tour par le soleil et la lune, au milieu de la sombre verdure des forêts, présentait un spectacle d'une tranquille et incomparable majesté. Une végétation d’une puissance exubérante déployait sur le rivage ses richesses encore presque inexploitéés. Les religieuses se faisaient nommer le magnolia, l'érable à sucre, l'arbre jumeau, le tulipier , le cotonnier, le plaqueminier, les mille variétés des plantes et des fleurs
inconnues à l'ancien continent, Une petite ville toute neuve apparut sur le coteau : c'était Natchez, où jadis les jésuites avaient eu une congrégation célèbre. On voyait descendre de là de malheureux Indiens gorgés de wisky, et portant dans leurs cheveux des oiseaux sauvages comme trophées de leur chasse. Les dames des chefs se montraient, de leur côté, à cheval, avec leur costume rouge, leurs grands cheveux épars, leurs chapeaux blancs ornés de lamettes d'argent. Ailleurs, on rencontra une troupe d’anabaptistes vêtus de peaux de bêtes, se nourrissant de fruits, et vivant dans les bois. Tout ce récit, écrit par la mère Audé, est le long cri de surprise d'une naïve jeune fille à l'apparition d’un monde nouveau.
Les stations se succédaient. Le fidèle journal nomme la Nouvelle-Madrid, la Nouvelle-Bourbon, pauvres villages composés d’une douzaine de cabanes; il signale au passage le confluent de l'Ohio, l'entrée dans le Kentucky, le cap Girardeau, la petite rivière de Kaskaskias, le village du même nom, Sainte- Geneviève, Herculanum., Un prêtre catholique de la paroisse de l’Ascension , averti du passage du bateau à vapeur par deux coups de canon, s’embarque pour Saint-Louis. C'est le pieux et célèbre M. Gabriel Richard, prêtre français, natif de Saintes, qui celte année-là même fut nommé représentant au congrès de l’Union. Il distri- ‘buait aux tribus de l'Illinois et du Michigan la parole de vérité que Bossuet, son grand-oncle maternel, avait portée à la cour du grand roi’, Les religieuses, édifiées
1 V. Notice sur M. G. Richard dans Élisabeth Selon. Append., p. 660, et dans les Annales de la propagation de la Foi, 1833,