‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 118 sur 270 · SAINT - LOUIS DU MISSOURI · texte numérisé non relu

SAINT - LOUIS DU MISSOURI

l'Ouest. Depuis 1803, elle avait été cédée, avec ia Louisiane, aux États-Unis, par le premier consul; et soixante millions de francs avaient suffi à payer cette vaste province française, dont les limites n'étaient pas même tracées, et qui, dépassant la vallée du Mississipi, s'étendait jusqu’à l'Orégon, sur les rives du Pacifique! C'est de ce moment que date le progrès du défriche- ‘ ment des plaines alluviales, tout imparfaits qu'en fussent d’abord les instruments. La hache et surtout le feu avaient élé longtemps l’unique ressource du pionnier, pour se faire une route à travers la forèt vierge ou parmi les hautes herbes de la plaine sans fin. Mais il fallait ensuite cuitiver, labourer et ensemencer. C’ést dans ce but que nous venons de voir Mf Dubourg luimême aller chercher en Europe dès instruments de travail plus perfectionnés. À mesure qu'on avançait, l'Indien était refoulé, le désert reculait; ce qui n'avait élé qu’un territoire vague parvenait au rang d'Etat. On calculait que la marche de la colonisation se faisait à la ‘vitesse de quinze milles, ou environ vingt-cinq kilomètres, par an. La vapeur l’accéléra. M"° Duchesne, avant de mourir , devait voir le planteur fixer sa tente au delà du Missouri, à l'extrémité de la chaîne des Lacs, et Saint-Louis devenir une ville de cent cinquante mille âmes. Elle en compte aujourd'hui plus de quatre cent mille ‘.

L'émigration favorisait ce vaste développement. Des lois protectrices et des institulions libérales, des concessions territoriales et des immunités habilement mé-

1 Voyez, sur l'état de ce pays au commencement de ce siècle, Voyage dans les denæ Louisiane en 1801-1803, par Perrin du Lac, ch. xx.

nagées, attiraient au Nouveau-Monde tout ce que l'ancien avait de malheureux ou d’'ambitieux, tous ceux qui avaient perdu leur avenir, tous ceux qui aspiraient à s’en refaire une autre. Mais il est à remarquer que, jusqu’à cette année 1819, ce mouvement ne s'était opéré encore qu'avec une grande lenteur. C’est à cetie date seulement qu’il entre dans une période d'accélération; et au lieu que, depuis la guerre de l'indépendance, les États n'avaient reçu qu'environ deux cent cinquante mille émigrants, les relevés officiels constatent que, du 1° octobre 1819 au 31 décembre 1870, plus de sept millions cinq cent cinquante mille étrangers sont entrés dans ses ports !.

M Duchesne arrivait donc à temps pour assister et s'employer elletmême au commencement de grandes choses ; car le catholicisme, lui aussi , travaillait à une colonisation d’un ordre supérieur, et à l’établissement, au sein de ce vaste monde, de ce que l'Évangile appelle le royaume des cieux. Quand on parle d'un pays d’une étendue aussi grande et d’une physionomie aussi complexe que l’est l'Amérique des États, il importe d'y distinguer plusieurs régions aussi différentes par leur foi que par leurs origines et leur histoire politique. On peut y remarquer, à ce point de vue, trois zones formant comme autant de bassins, où coule plus ou moins riche, plus ou moins pur, le courant de la doctrine chrétienne.

La première zone est celle qui, depuis sa découverte, a été placée sous la domination de puissances protes-

1 Voy. M. Claudio Jannet, Les Etats-l'nis contemporains, ch. xu1. p. 231. Plon, 1876.

ÉTAT, RELIGIEUX DE L'AMÉRIQUE 221 lantes. Elle renferme ce qu'on appelle la Nouvelle-Angleterre, comprenant aujourd'hui les États de Boston, New-York, New-Jersey, la Pennsylvanie, le Delaware, l'Ohio, le Kentucky, le Tennessee, le Maryland, la Virginie, les Carolines, la Georgie, et la plus grande partie de l'Alabama.

La seconde division embrasse ce qu’on appelait la Basse et Haute-Louisiane, comprenant, outre cette province : l’Indiana, l'Illinois, le Missouri, les Arkansas, une partie du Michigan, le Mississipi et une partie de l'Alabama, Possédé successivement par la l'rance et l'Espagne, ce vaste territoire avait recu de ses premiers maitres la foi de l'Église romaine, dont il conservait encore l'héritage, mais de plus en plus compromis par la diselte de prêtres, et entamé par le prosélytisme des sectes protestantes.

Nous ne parlerons pas ici de la troisième zone, comprenant les solitudes immenses qui s'étendent à l’ouest de l'État du Missouri depuis les montagnes Rocheuses jusqu’à l'océan Pacifique; c’est là qu’erraient encore les Indiens que visitaient quelques rares missionnaires, et vers lesquels ne cessa d’aspirer, comme nous verrons, le zèle apostolique de M"° Duchesne.

Dans la Nouvelle-Angleterre, peuplée originairement par les purilains émigrés d'Angleterre, sous le nom de Pères pélerins, el auxquels s'étaient réunis successivement les quakers et les presbylériens, le catholicisme, assujetti aux lois tyranniques de Jacques IT, de Charles IT et de la reine Anne, avait subi en Amérique le contre-coup de l'ostracisme dont il était frappé dans la Grande-Bretagne. Au Maryland, les descendants des premiers compägnons de lord Ballimore avaient dû ac-

cepter le joug protestant ou apostasier ; et les quelques prêtres épars dans la Nouvelle- Angleterre, vingt ou vingt-cinq à peine, soumis à la juridiction presque illusoire du vicaire apostolique de Londres, n’en recevaient qu’une impulsion singulièrement affaiblie, forcément inintelligente des besoins de la colonie lointaine, impuissante à y pourvoir, et d’ailleurs paralysée ellemême par la persécution de la mère patrie.

C'est de la séparation de l'Amérique et de l’Angleterre, par l'émancipation de l'Union américaine, que date pour la religion un ère de franche liberté, laquelle, à cette époque, était encore sans nuage. Au moment même où la France révolutionnaire rompait avec l'Église par la constitution civile du clergé, le premier évèque catholique des États, M John Carroll, venait siéger à Ballimore , d’après le vœu du congrès, el en vertu d’une bulle du pape Pie VI. Or cette bulle était du 6 novembre 1789! Par une profondeur miséricordieuse des conseils divins, c'était cet orage même qui, en secouant en France l'arbre du catholicisme jusque dans ses racines, allait transporter la semence de la vérité jusqu'au delà des mers.

Lorsque M"° Duchesne arrivait en Amérique, quatre nouveaux évèchés avaient été érigés depuis 1810. C’élaient : Boston, où fleurissaient les aimables vertus de M# de Cheverus; Bardstown, qu'édifiait le saint M: Flaget; Philadelphie, gouverné par MF Egan; et New-York, placé sous la houlette pastorale de Mf' Connolly. Ces quatre nouveaux siéges élaient suffragants de celui de Baltimore, où venait d’être porté M" Ambroise Maréchal, prètre d'Orléans, sulpicien du mérite le plus distingué. Autour de ces pontifes se groupait

L'ÉGLISE EN AMÉRIQUE 223 une pléiade d'hommes apostoliques proscrils de leur patrie, el empressés de porter dans cette vaste colonie le bienfait de leur foi. Nommons, entre beaucoup d’autres, M. Matignon, le compagnon d'émigration de Mr de Cheverus; M. Dubois, alors curé de la paroisse d'Emmestsburg, plus tard évêque de New-York ; MM. Duhamel et Moranvillé, revenus tous deux de la Guyane pour évangéliser les États de l'Union; le saint M. Bruté, futur évêque de l’Indiana; Gharles Nerinckx, Édouard Fenwick et le dominicain Hill, tous trois des Pays-Bas; l’Alsacien Antoine Kohlmann, établi sur le Potomac au collége de Georgetown; enfin le vaillant Dmitri Galilzin, qui, renonçant à l’opulente- fortune de ses aïeux, était venu remplir comme d'un fleuve de grâce les vallées de l’Alleghany !.

Si mainlenant nous nous tournons vers la seconde zone, et en particulier vers ce qui avait été la Louisiane française, nous assistons pour ce pays à une heure solennelle. Cette province entière dépendait de l’évêque de la Nouvelle-Orléans, dont l'immense diocèse, jadis érigé sous la domination espagnole, comprenait presque tout le bassin du Mississipi, sur une étendue de plus de douze cents lieues, depuis l'embouchure du fleuve jusqu'au delà de Saint-Louis, dans le territoire indien ?.

La population de ce vaste territoire ne dépassait pas deux cent vingt mille âmes, parmi lesquelles on comp-

! Voir, sur ces missionnaires, M. Moreau : Prétres français émigrés en Amérique, in12; Douniol, — Notices en Appendice d'Élisabeth Selon , p. 659 ; 1re édition. — Sur le P. Galitzin, art. du P, Desjacques dans les

Études religieuses, juin 1873.

? Annales de la propagation de la Foi, L. IF, p. 43, lettre de Mer Du-

bourg.

tait cent vingt mille blancs et nègres et cent mille Indiens, appartenant à plus de cinquante tribus différentes ‘, Disséminés, éparpillés dans cette vallée immense, les colons y avaient échelonné un grand nombre de villes et de bourgades, si l’on peut donner ce nom à des amas de cabanes en bois, que l’on pouvait enlever et même rouler à volonté. Tels étaient, sur la rive droite, outre la ville de Saint-Louis, Saint- Charles sur le Missouri; le Portage des Sioux, au lieu où les sauvages portaicnt leurs canots de la rivière dans le fleuve‘ Sainte-Marie-des-Barreins, où M“ Dubourg fondait sun Séminaire; Saint- Ferdinand ou Fleuris: sant, où biéntôt nous verrons s’élablir,le Sacré-Cœur.

Toujours sur la même rive, on trouvait Sainte-Geneviève, le Cap-Girardeau, la Nouvelle-Madrid et la Pelite-Prairie. Puis plus bas on voyait Arkansas sur la rivière du même nom, Providence, Saint-Joseph, la Pointe-Coupée et Bâton-Rouge. D’autres fondations plus à l’est étaient celles de Vermillonville, le Grand- Coteau, les Opelousas et Natchiloches. De là, en remontant le fleuve par la rive gauche, on trouvait la Nouvelle-Orléans, Yberville, Natchez: et toujours plus haut, la prairie du Rocher et Cahokia, presque en face Saint-Louis. Au delà, les tribus sauvages des Sioux et des Osages crraient dans les savanes et des forêts sans nom, appelant un pasteur qui les réunît tous sous sa houlette, et n’en fit qu’un seul troupeau dans un même bercail *.

La population blanche professait généralement la re-

1 Annales de la propagation de la Foi, n° 29; juillet 1832, p. 563, 2 V. une excellente Statistique dans-les Annales de la propagation de la Foi, n° xvut ; septembre 1828,

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