LE VILLAGE DE FLEURISSANT
Mais, en 1820, on n’eût pas rencontré entre Saint-Louis et Fleurissant une seule cabane. C'était la plaine sans fin, déroulant comme des vagues ses herbes ondoyantes; et, pour que la ressemblance fût plus complète encore, il n’était pas rare, que le vent y soulevât, comme sur l'Océan, de violentes tempêtes.
L’intendant espagnol qui avait le premier dressé le plan du village lui avait donné, en souvenir des souverains de sa patrie, le nom de Saint- Ferdinand, sous lequel nous le trouvons fréquemment désigné dans la correspondance de M"° Duchesne. On y avait bâti une petite église, à l'ombre de laquelle une colonie de Trappistes chassés par la révolution, comme nous lavons vu, avait trouvé asile jusqu’en 1812. Le curé, M. Dunand, était le dernier débris de celte petite communauté, et on continuait dans le village à le désigner par le nom de Père prieur. C’est lui qui s'était chargé d'approprier la modeste habitation destinée aux religieuses. Mais présentement les travaux n'étant pas achevés, celles-ci durent provisoirement prendre leur demeure dans une ferme que l’évêque avait achetée, au sein d’une solitude sauvage, environnée de grands bois.
Un prêtre y habitait, surveillant l'exploitation; c'était M. Delacroix, que nous venons de voir apparaître à cheval sur la rive du fleuve. Belge de naissance, il avait été du nombre de ces fidèles et vaillants séminaristes de Gand, que Napoléon avait violemment incorporés dans son armée. Il en avait gardé une ardeur militaire qui le prédestinait à l'apostolat. Aussi, lorsque MF Dubourg était venu à Louvain faire une levée de missionnaires, Charles Delacroix, un des premiers, s'était
hâté de demander une place dans la petite troupe. C’élait un véritable ouvrier évangélique. Les conquêtes hardies, périlleuses, le tentaient; et on le vit bientôt s’enfoncer dans les régions incultes du haut Missouri, où nulle robe noire n'avait encore osé s’aventurer. Sintple comme un enfant, intrépide comme un soldat, M. Delacroix ne craignait rien, ni le débordement des fleuves, ni l'épaisseur des forêts, ni la rencontre des serpents et des bêtes féroces, ni la profondeur des nuits dans des contrées sans route. Le signe de la Croix était son arme dans le danger. Il professait aussi envers les bons anges une confiance sans réserve. Avait-il à traiter une affaire importante, il avait soin, avant de s'adresser aux hommes, de s'adresser d’abord à leurs anges gardiens, et à chaque fois l'expérience lui avait démontré que ce n’était jamais en vain qu'on se confiait en eux. L’évêque l’appelait lui-même familièrement son ange. Il en avait, en effet, le cœur pour aimer Dieu; et on eût dit qu’il en avait les ailes pour le servir.
Les religieuses apprécièrent tout de suite l’abnégation de ce prêtre selon Dieu : « J’arrivai le soir de notre départ à la petite maison, rapporte M"° Duchesne. Là j'appris avec peine que M. Delacroix avait quitté cette demeure qui nous était destinée, pour se mettre dans une cabane ouverte de toutes parts comme une cage d'oiseaux. » C'était une de ces huttes à clairevoie où les colons avaient coutume de mettre sécher le maïs. « M. Delacroix y entrait par un trou qui servait de porte et de fenêtre, et si étroit que nous n’avons pas pu y introduire une chaise !. » Exposé à
1 Fleurissant, 28 septembre 1819, et Journal, p. 10.