LES DEUX SŒURS HAMILTON
des Indes, dont elle avait traduit la vie durant son postulat, et avec lequel elle avait des traits de ressemblance. »
L'épreuve du noviciat fut pour elle un rude combat. Elle le soutint sous le regard de M"*° Duchesne, qui en parle de cette sorte: « Notre sœur Mathilde avait un extérieur très-engageant, un cœur mâle, une âme généreuse et capable de grands sacrifices. Elle a eu beaucoup à faire pour vaincre l'amour des siens, la délicatesse et l’amour-propre. Ce dernier ennemi surtout excita bien des tempêtes dans un cœur naturellement fier et attaché à son jugement. Dieu la laissa longtemps dans de terribles combats: dégoût de ses supérieures, jalousie contre ses sœurs, dépit de ses fautes , doutes contre la foi, tentations de toutes sortes, désespoir même jusqu'à désirer de s’ôter la vie. Son courage et sa foisurmontèrent tant de maux. Indifférente à tout pour la nourriture et le vêtement, elle affligeait sa chair par des ceintures de fer et de fréquentes disciplines qu'il fallut modérer quand on s’en aperçut. Sous le pressoir des tentations et sous le poids du chagrin, elle était aimable, soumise, toujours prête à obéir, ne donnant jamais un signe de mécontentement !. »
M"° Duchesne, heureuse de ces virginales conquêtes, se plaisait à en attribuer la grâce au sacrifice suprême d’Aloysia. Celte nièce victime venait d’expirer à Grenoble, le 21 janvier 1821, dans l’embrassement joyeux de Jésus et de sa croix. M"° Duchesne se sentait un appui dans le ciel : « C’est, observe-t-elle, depuis la mort de M. de Andreis et d’Aloysia, que les vocations
1 Mxe Duchesne, Vies des religieuses du Sacré-Cœur en Amérique, — Manuscrit aulographe, p. 2 et suiv, — (Recueil, n° 48.)
se déclarent. » Et, en particulier, parlant de la prise d'habit de M'e Mathilde : « Il me fallait, écrit-elle, cette consolation pour la perte d’Aloysia !. »
Une autre consolation à celte immense perte fut tout ce qu'elle apprit de la précieuse fin de cette jeune prédestinée. En ayant lu le récit envoyé de Grenoble, elle n’en pouvait taire son admiration : « Combien j'ai été touchée des détails de la mort de celte nièce, qui m'a tant devancée dans la vertu et dans la récompense! » écrivait-elle au P. Barat, peu de temps après?. Et un peu plus tard à la mère générale : « Cette vie si courte et si bien remplie me fait davantage sentir l’inutilité de la mienne, et l’abus de tant de grâces qui me laissent imparfaite et immortifiée. Plus je les repasse, plus elles m’étonnent et me font trembler. Je distingue entre toutes celle d’appartenir à la Sociélé à qui. j'ai procuré Aloysia. Puissentses mérilescouvrir mes fautes et m'obtenir la réparation du passé *. » Et enfin, écrivant à sa sœur M"° Jouve, pour la consoler, elle commençait par lui dire que « la distance n'avait fait que resserrer dans son cœur le tendre lien de l'amitié, que la religion n'avait fait que la spiritualiser pour la faire durer toute l'éternité ». Puis sa foi couvrant ce deuil d’une image de gloire : « Je t’appellerai une mère heureuse, lui écrivait-elle, puisque ce que ton cœur souffre de la séparation d’avec ta fille chérie, ne peut balancer la consolation de donner des saints à la religion et des protecteurs devant Dieu à toute La famille #. »
1 A Mme Bigeu, 23 juin 1821.
2 Fleurissant , 25 juin 1821.
3 À Mme Barat, 24 juin 1821.
4 Fleurissant, 17 septembre 1822. Recueñl, p. 103,
LES VOCATIONS SE DÉCLARENT 287 Par suite de ces exemples et de l'initiative des deux sœurs Hamilton, il y eut un élan vers le Sacré-Cœur tellement prononcé dans le pensionnat, que l’évêque intervint pour demander une prudente discrétion en matière de vocation religieuse. « Monseigneur ne veut pas, écrit M"° Duchesne, que nous laissions rien lire à nos enfants qui les détermine pour nous, car les parents commencent à s’en effrayer. Il exige que nous répondions, quand elles parlent de vie religieuse, qu'il faut d’abord qu'elles aillent dans leurs familles pour s’éprouver !. » Mais combien celte épreuve n'était-elle pas périlleuse! M"° Duchesne plaignait celles de ses élèves qui, « ayant emporté leur vocation dans le monde, y avaient à lutter contre la répugnance extrème des parents, la séduction des plaisirs, les sottes plaisanteries et les continuelles proposilions de mariage. » Elle plaignait également celles qui, dans le pensionnat, devaient étouffer leurs désirs « et garder le silence, sous peine d’être retirées tout de suite du Sacré-Cœur ? ». Mais revenue maintenant de ses préventions contre la prétendue stérilité du pays, M"° Duchesne lui rendait ce légitime hommage : « C’est parmi les Américaines que nous nous rec"1terons le plus promptement. Elles sont plus pieuses quand elles sont catholiques, et plus constantes dans leurs désirs *. » Il ne restait plus aujourd'hui qu’à rendre grâce au Cœur de Jésus de cette première vicloire.
Un monument de reconnaissance fut élevé en son 1 Au P, Barat, 23 juin 1821.
? À M. L. de Vidaud, 10 avril 1821, 3 À Mme Barat, 23 juin 1824.
. honneur, à l’instigation de M"° Duchesne Elle disait, au souvenir de son péril mortel de sep:embre 1820 : « Pendant ma maladie, je regrettais de mourir avant d'avoir élevé un oratoire public au sacré Cœur de Jésus. J'en parlai à Monseigneur, et il a décidé que l'église de Fleurissant qu'il projetait de construire serait dédiée au sacré Cœur, et que saint Ferdinand n’en serait que le second patron ‘. » La joie de Me Duchesne fut donc à son comble lorsque, le 19 février 1821, elle-même présenta la première pierre de ce sanctuaire à M. Delacroix, qui déposa dans les fondements un écrit en latin où on lisait ces mots : « Laudetur Jesus Christus! Ce 19 février, moi Charles Delacroix, par la permission de notre révérendissime évèque Valentin-Louis-Guillaume Dubourg, ai posé la première pierre de celte église dédiée au sacré Cœur de Jésus, sous l’invocation de saint Ferdinand et de saint François Régis, M"° Duchesne supérieure me présentant ladite pierre, et M" Octavie Berthold et Eugénie Audé étant présentes, ainsi que les autres sœurs, les pensionnaires et plusieurs personnes du village ?. » Ainsi s’accomplissait la parole que M" Barat avait dite à ses filles en leur faisant ses adieux : « Quand vous ne feriez, dans ce pays, qu'élever un seul autel au sacré Cœur de Jésus, c'en serait assez pour le bonheur de votre éternité. »
Après Dieu, le second hommage de la reconnaissance fut pour saint François Régis. Non contente de le prendre pour second patron de l’église, M"° Duchesne demanda à l’évèque qu’on y plaçât une image du saint :
1 Fleurissant, 20 octobre 1821.
2 Journal, n° 17,
L'ACTION DE GRACES 289 « Je n’en possède point, répondit-il, mais j'attends un envoi de divers objets qui nous est fait de Rome. S'il s'y trouve ce que vous désirez, je vous le donnerai. » Le premier objet qui se présenta à l'ouverture de la caisse fut justement un tableau représentant le saint missionnaire mourant, soutenu par un ange, qui lui montre le ciel où Jésus et Marie s'apprêtent à le recevoir. On plaça ce tableau dans la chapelle réservée à la petite famille, et il devint l’objet de la dévotion spéciale de M"° Duchesne.
Sans doute cette première campagne n'avait rien changé au sort misérable de ces braves religieuses, mais elle leur avait inspiré une nouvelle allégresse dans le présent, et une plus vive confiance dans l’avenir. Dès le mois d'août 1821, M" Duchesne écrivait à M° Barat : « Nous avons un champ toujours bien étroit, mais sans nous le peu de personnes que nous servons ici n'auraient jamais bien connu leur religion et le Cœur adorable de Jésus-Christ. Aussi sommes-nous fermes dans la persévérance. Aucune de nous ne se repent d’être ici, et chacune désire y resler et y mourir. Loin'de nous lasser dans notre état de médiocrité, nous l’aimons et serions mal dans le bien-être; nous rions dans nos viles occupations comme d’autres dans leurs fêtes, et la mélancolie ne nous rendra pas malades. »
Maintenant il s'agissait de marcher en avant. Le corps d'armée des missionnaires en donnait l'exemple dans toute la Louisiane. M Dubourg, que des conflits malheureux avaient éloigné de la Nouvelle-Orléans, venait
1 F'lcurissant, 11 août 1821,
d'y reparaître, et les populations s'étaient pressées enthousiastes sur ses pas : « La religion triomphe, écrivait-on de là à M"° Duchesne. Notre évêque est reçu, partout où il passe, comme le successeur des Apôtres. On va l’attendre à une ou deux lieues sur la route, et on le conduit à l’église, en grand cortége, au son des cloches et du canon. Le peuple se prosterne sur son passage. Quant à lui, il ne cesse de bénir, de prècher, de confirmer. »
La fièvre jaune qui ravagea la ville, à la fin de l’année 1822, y avait provoqué de nombreuses conversions; et rien n'y avait contribué plus puissamment que le dévouement des prêtres. L’un d'eux, André Ferrari, jeune Lazariste génois du talent le plus distingué, y avait trouvé une mort digne d’un saint, d’un héros et d’un martyr. Plus près d'elle, M"° Duchesne voyait Saint-Louis pourvu d'une cathédrale nouvelle, capable de recevoir la foule des catholiques qui croissait chaque jour. Enfin, à l'extrémité de ce vaste diocèse, la tribu des Osages avait député ses chefs vers M Dubourg, le Père des Robes noires, pour le conjurer de venir leur dire la prière du Maître de la vie : « C’est le trait qui me touche le plus, » écrivait M"° Duchesne, s’adressant au P. Barat. Elle lui mandait « qu’en allant en mission chez les sauvages, on pourrait encore espérer * le martyre, soit de leur part, soit plus sûrement encore des hommes'déréglés qui commercent avec eux ». Deux voyages de l’aumônier du Sacré-Cœur de Fleurissant, M. l’abbé Delacroix, parmi les Grands-Osages, avaient amené le baptème de plus de quarante Indiens, enfants et vieillards, et donné l'espérance d'y établir une église. C'était d’ailleurs le plan de M“ Dubourg d’espacer des