SON RETOUR DU GRAND-COTEAU
Après trois semaines de séjour aux Opelousas, et une séparation qu'elle-même appelle « déchirante », le 2 septembre, M"° Duchesne quilta le Grand-Coteau, ramenant avec elle M'° Thérèse Pratt. Elle partit sur une charrette traînée par deux chevaux, dont l’un appartenait à M'"° Audé. « Ce dernier, qui ressemble au cheval de l’Apocalypse, raconte la voyageuse, ne voulait pas avancer; tous les deux ont fini par s’abattre dans un bourbier; nous les tirions inutilement, ma pensionnaire et moi. Enfin le nègre s’est fait cheval ; et il est parvenu à traîner la charrette, après que nous l’eûmes déchargée. Nous avons repris les bœufs pour traverser les grandes boues, puis le steamboat du Bayou, et finalement une voiture pour rejoindre l'auberge de Plaquemine. » C’est de là que M"° Duchesne donnait ces premicrs détails, attendant depuis cinq jours le passage de quelque bateau sur le Mississipi, et prévoyant déjà que les eaux basses du fleuve opposeraient à son retour plus d’une difficulté’. Elle était loin de prévoir tout ce qui l’attendait.
Ce relour, en effet, ne fut qu'une série d'épreuves et de périls mortels. C'était « l'heure du mal et de la puissance des ténèbres ». Il semble que l'enfer, se senlant menacé par ces braves entreprises, voulait tenter un effort suprême, désespéré; et comme tout reposait sur M" Duchesne, il obtint de décharger les coups redoublés de sa rage sur la têie indomptable de la servante de Dieu. ;
De Plaquemine, M"° Duchesne fut obligée de descendre à la Nouvelle-Orléans, pour y trouver un bateau
1 Plaquemine, 8 septembre 1822,
remontant vers Saint-Louis. Elle y fut reçue de nouveau chez les dames Ursulines, qui l'avaient accueillie si fraternellement à son arrivée de France, et qui n'avaient cessé de lui être secourable. Là, elle tomba malade. Les soins lui furent prodigués; mais déjà, sous l’action d’un climat délétère, elle ne put se remettre. Il fallait changer de milieu, et le médecin lui prescrivit de s’éloigner sans retard, si elle voulait échapper à la fièvre jaune, si meurtrière dans le delta du Mississipi. « Moimême , écrit-elle, je désirais partir, quoique je ne me sentisse pas en élat d'entreprendre un voyage de quatre cents lieues dans des pays déserts. »
Un steamboat, l'Hécla, se trouvant en partance, la malade dut le prendre. Elle n'y monta cependant, ainsi qu'elle s'exprime, « qu'avec une sorte d'horreur, » l'horreur qu’inspire le tombeau. A peine y fut-elle que les accès de son mal, jusqu'ici mal défini, devinrent plus violents et caractérisés : c'était la fièvre jaune. La terrible épidémie régnait sur le navire, et dès le second jour de la navigation, on y comptait trois morts, dont le capitaine, son second et un des passagers. Le même jour, un pauvre jeune homme qui venait de France, où il avait déjà été fort souffrant à l'hôpital de Lyon, se trouva pris de telles douleurs qu’on dut le déposer à terre, à l'entrée d’un village où il expira. « Il y avait là fort heureusement un prêtre, » écrit M"*° Duchesne, noblement indigñée du peu de compte que ces gens faisaient de la vie de l’homme et surtout de son âme. « Je souffrais de toute manière, écrit-elle, de voir les hommes mourir là, ni plus ni moins que les bêles, sans secours humains ni divins, sans même l'assistance de cette tendre compassion qui allége Jes maux, entendant dans