SON DÉLAISSEMENT A NATCHEZ
précédent passage. Le digne prêtre fut ému de la détresse d'une femme dont il avait compris l'éminente sainteté. Il s’empressa de la faire transférer, ainsi que M'° Pratt, dans une autre maison, toujours hors la ville, et de l'autre côté du fleuve. Là d'excellents catholiques, M. et M"° Davis, l'entourèrent des soins les plus charitables, pendant qu'elle s'occupait de Dieu et de son âme. Le ouré devait revenir le samedi suivant pour la confesser, afin de la disposer à la communion, mais il ne put traverser le Mississipi : entre autres empêchements, ce pauvre missionnaire n'avait pu se procurer de quoi payer le passage! Au moins M Duchesne voulut-elle assister à la messe du dimanche, mais il fallait pour cela pénétrer dans la ville : elle le tenta vainement ; les médecins et les notables lui opposèrent un nouveau et cruel refus. « Il ne contribua pas peu à me redonner la fièvre, raconte la fervente épouse de Jésus-Christ. Jamais je ne m'étais senti un si grand besoin de la messe et des sacrements. La mort, que je voyais de si près, était la cause de ce désir, »
La force de son tempérament et la grâce de Dieu lui firent cependant surmonter tant de maux. Au bout de plusieurs semaines, M"° Duchesne se rembarqua sur le Cincinnati. Le steamboat remonta lentement le grand leuve. À la jonction de l'Ohio il fit la rencontre d’un bateau tristement arrêté dans le courant, démonté, hors de service, et gardé par trois hommes, dans un endroit absolument désert et désolé. M" Duchesne reonnut ce même Hécla qu'elle avait pris à la Nouvelle-
rléans, On lui raconta que, ses bouilloires ayant crevé, eux hommes avaient été affreusement brûlés. La fièvre
jaune avait continué d'y faire des victimes, et le pilote, gardien des débris du navire, montra une petite île où on avait inhumé treize personnes du bord. M"° Duchesne remercia Dieu de l'avoir préservée si visiblement : « Je vois sans cesse, écrit-elle, le bras de la Providence étendu sur nous; car, au sein de tant de désastres, il n’y a presque pas de doute que nous n’eussions été nous-mêmes au nombre des morts. »
Cette préservation ne lui rendait pas cependant le Bien, le souverain Bien auquel elle ‘aspirait. Il y avait une autre fièvre, une soif spirituelle qui la consumait : « Ce temps d'arrêt, dit-elle, avec dix ou douze jours qui nous restent à voyager sur l’eau, si le voyage est heureux, ce sera en tout soixante jours sans messe, sans communion! C’est le jeûne le plus rigoureux que j'aie peut-être fait en ma vie, même pendant la révolution ! »
Un dernier retardement aggrava son martyre. Le Cincinnati échoua sur un banc de sable, à la hauteur de la Nouvelle-Madrid. On était encore à cent lieues de Saint-Louis. L’abaissement des eaux ne permettait plus d’entrevoir le moment où l’on pourrait repartir : quelles lenteurs cruelles! M"° Duchesne, de plus en plus altérée de son Dieu, voulut du moins profiter de ce nouvel arrêt pour faire sur le bateau sa retraite annuelle : « Je fais ma retraite sur le steamboat; tout le monde y parle anglais; ceux qui entendent un peu de français ne le parlent point. De cette sorte, me voyant seule avec Dieu, j'en profite, Dieu me suffit ; car je n'ai d’autre livre qu'une Bible, que j'ai trouvée sur le steamboat, et mon petit livre d'office !. »
} À Muse Barat, Du Cincinnati, le 30 octobre 1822,