SA RETRAITE SUR LE BATEAU
Quatorze jours s'étaient écoulés de la sorte, lorsque lui parvint enfin l’invitalion réitérée d’une famille des environs, M. et M"° Kay, qui la pressaient de venir prendre asile chez eux. M"° Duchesne s'y rendit, ainsi que M'e Pratt. Elle y séjourna encore pendant cinq jours, jusqu’à ce qu’une crue du Mississipi, remettant le navire à flot, permit aux passagers de continuer leur route.
Refaisant alors son compte de privations spirituelles, Mme Duchesne estimait qu’à « une seulement par jour, c'étaient cent vingt messes qu'elle avait perdues dans son voyage, quatre-vingts communions, et presque toutes les bénédictions de quatre mois! » Mais son espoir était que cette semence amère produirait quelque jour une moisson d'âmes sur ce rivage; et son récit se termine par cette belle parole : « Il me semble, ma mère, que tant de sacrifices ne seront pas perdus, et produiront dans la suite plusieurs établissements dans ces villes de Natchez et de la Nouvelle-Madrid qui, malgré le tremblement de terre qui l’a presque détruite en 1811, s’augmente chaque jour !. »
Ce fut le 28 novembre 1822 que M"° Duchesne arriva à Saint-Louis. Elle ne fit que letraverser pour se rendre à Fleurissant, où ses filles, informées de ses tribulalions, attendaient son retour avec impatience. « Combien nous souffrons de l’absence de notre mère! écrivait peu de jours auparavant M"° Octavie Berthold ; combien nous souffrons surtout de ses épreuves qui dépassent l'image que vous pouvez vous en faire. Je le sens vivement par les souffrances que j'ai éprouvées moi-même, quoique moindres que les siennes ?, »
! Fleurissant, 1er décembre 1822.
? À la mère Thérèse, 23 novembre 1822,
Le récit de ce voyage de M"° Duchesne, envoyé par . elle en France, émut de compassion et transporta d’admiration toute la Société. Le bon P. Varin, en particulier, ne’ savait s'il devait plaindre ou envier le sort de l’héroïque femme ; et voici les beaux motifs de confiance en Dieu qu'il en déduisait, dans une instruction à la maison de Paris : « Voyez, mes chères filles, c’est lorsque nous croyons toucher à notre perte que Dieu nous prépare les grâces les plus insignes. Quel admirable spectacie que la conduite de la divine Providence envers M" Duchesne! Voyez cette grande fondatrice , frappée, dans son voyage, d’une maladie mortelle, seule, sans secours, étrangère, repoussée d’un village par crainte de la contagion, étendue sur le sable, livrée aux ardeurs de la soif, appelant en vain un prêtre... Que vat-elle devenir ? Que deviendra aussi sa petite colonie ? Mais non; elle s’est confiée en la divine Providence , et cette Providence saura bien la sauver. Allons donc, mes filles, jetons-nous dans le sein de Jésus-Christ, et ne nous inquiétons de rien‘, »
Cependant, à côté de ce miracle éclatant de la protection divine, il y en a un autre : le miracle du courage invincible d’une femme soutenant seule une de ces luttes acharnées, surhumaines, dont un saint Père a dit: « Votre lutte contre l'enfer a pour spectateurs les anges et le Maître des anges ?. » Au plus fort de ce combat, blessée elle - même cruellement, elle porte à l'ennemi de Dieu un coup victorieux, qui lui arrache sa proie. Le Ciel et la terre semblent
1 Conf. du 16 juillet 1823, Rec. de Conflans, p. 174. ? Angelos et angelorum Dominum in luctamine quod tibi cum diabolo est spectatores habes. (S. Éphrem.)