FRUITS DU CONSEIL DE SAINT-MICHEL
Mais mon cœur me . toujours vers la partie né et c’est le Missouri ‘.
Le 19 janvier 1830, elle quitta le Grand-Coteau, par un temps d'orage et une pluie effroyable. Un prêtre l'accompagnait avec un nègre à cheval, qui guidait la marche dans les mauvais pas. A chaque instant le prêtre s’arrêlait pour dire àM"° Duchesne : « Voyez cette place verte, Mädame, c’est un gouffre! » Et à un autre endroit : « Voilà la place où j'ai vu un wagon embourbé pendant six heures. Là j'ai été attaqué de nuit par un nègre *. » Depuis son triste voyage de 1822, toute cêtte contrée semblait une région maudite à Mw Duchesne !
A Saint-Michel, elle entra en connaissance particulière avec un missionnaire récemment revenu du Nord et de l'Est; et le tableau qu'il lui fit de son voyage dans les États la replaça au centre de ses affections. Ce missionnaire était M. l’abbé Jeanjean, vicaire général de Mr Nekere, évêque depuis peu de la Nouvelle-Orléans : « M. Jeanjean, écrit-elle, revient du Canada, attendri et embaumé de tout ce qu'il a vu. Clergé nombreux et instruit, maisons religieuses et écoles fréquentées, foi conservée dans les diverses classes de la société. Il a célébré la messe dans la célèbre congrégation des Iroquois, fondée par les Pères Jésuites, dont les seules traces leur inspirent la vénération. Le matin, au son de la cloche, tous les sauvages se rendent à l’église, ‘les hommes d'un côté et les femmes de l’autre; la doctrine chrétienne est chantée -en iroquois. M. l'abbé Jeanjean a vénéré le tombeau de la sainte Iroquoise, Catherine
\ Saint-Michel, 4er février 1830, ? Saint-Michel, 20 janvier 1830,
Tegacuitha, et le crâne du P. Brébeuf. Il a logé dans la demeure du P. Charlevoix. Il a visité également tout l'Est, où il a vu les beaux établissements des sœurs de la Charité à Emettsburg et à Baltimore, de la Visitation à Georgetown, des Ursulines à Boston ‘. » Ces récits consolants étaient la réponse du Cœur de Jésus à son épouse. Si son amour rigoureux la tenait dans les épreuves, il n’en faisait pas moins l’œuvre de ses désirs; et, tout en l’exerçant , il exauçait ses prières et lui en montrait le fruit.
L'Église d'Amérique "ntrait, en effet, dans une nouvelle phase : elle vena d’inaugurer ses conciles provinciaux, destinés à relier entre eux les évêchés épars que nous avons vus naître. Le prêtre que nous venons d'entendre revenait lui-même alors d'assister, comme théologien, à celui de Baltimore. Le 4 octobre 1828, six évêques en personne, quatre par représentants, un évêque administrateur et onze théologiens, tous de patrie différente, Américains, Français, Polonais, Irlandais, Italiens, Allemands, s'étaient trouvés réunis dans la cathédrale de cette ville, sur la convocation et sous la présidence de son archevêque, M" Whitfeld. C'était la première fois que l'Église d'Amérique tenait sa cour plénière, et elle pouvait constater les accroissements prodigieux que Dieu lui avait donnés depuis l'érection de l'évêché de Baltimore en 1789. Nous connaissons ceux de l'Ouest. Dans l'Est, New-York avait trente-trois. mille catholiques, quatre églises, dix prêtres. Philadelphie comptait vingt-trois mille catholiques, quatre églises, neuf prêtres; Baltimore, dix-
1 Saint-Michel, 20 janvier 1830, p. #.
CONGILE DE BALTIMORE as
huit mille catholiques , quatre églises y compris celle du séminaire, cinq prêtres dans le ministère, huit dans l'enseignement; Boston, cinq mille catholiques, trois églises, quatre prêtres !.
C'était bien peu encore. Mais le concile venait de concerter les moyens de procurer une plus abondante diffusion de la foi. L'éducation de la jeunesse, et en particulier la multiplication des écoles de filles, avait paru aux évêques le premier et le plus sûr moyen d'y parvenir. Unité dans la prière et la Liturgié, uniformité dans le catéchisme, règlements de discipline ecclésiastique, précautions et remèdes contre Pintroduction « d’un esprit d’indifférence qui, disaient-ils, sous le nom spécieux de libéralisme, ne tend à rien moins qu’à confondre la vérité avec l'erreur, en représentant toutes les religions comme bonnes », tels avaient été les objets principaux des sessions du concile. Enfin la création d’une presse catholique avait semblé à ces apôtres le levier le plus puissant pour soulever ce pays. On encouragea les livres pour les écoles catholiques ; une revue mensuelle, le Métropolitain, fut destiné à servir de lien de correspondance entre tous les diocèses ?. Déjà celui de Boston, de Charleston et d’autres avaient leurs feuilles religieuses : « Vous ne sauriez croire, écrivait alors M. Antoine Blanc, lui aussi théologien de cette assemblée, vous ne sauriez croire la terreur que lès sectes protestantes ont conçue à l'apparition de ces feuilles, ainsi qu'à la célébration du concile provincial.
1 Voir la lettre de M. Antoine Blanc, théologien du concile, — Baton- Rouge, le 6 janvier 1830. (Annales de la propagation de la Foi.)
2? Voir la lettre pastorale de Mer l'archevêque de Baltimore. Ami de la Religion , 16 décembre 1829,
Elles ont sonné l'alarme dans leurs nombreux journaux, et leur cri général a été celui-ci : « Si l’on n'y prend garde , le papisme envahira bientôt tout le pays. » Mais cette espèce de désespoir ne nous intimide pas. »
Or, dans cette œuvre, quelle était la part du Sacré- Cœur? Une lettre de M"° Duchesne établissait qu’à cette époque ses six maisons comprenaient ensemble soixante-quatre religieuses et trois cent cinquante enfants, tant pensionnaires qu'élèves externes et orphelines ‘. » Elle se montrait heureuse de cette première récolte, qui allait devenir à son tour une nouvelle semence.
Mr Duchesne demeura trois semaines à Saint-Michel, arrêtée par les glaces, qui, l'hiver, enchaînent le Mis-' sissipi, mais consolée par les glorieux témoignages que nous venons d'enregistrer. Enfin, le 5 février, elle put se mettre en route : « Je naviguai heureusement jusqu’à la jonction de l'Ohio, raconte-t-elle; mais au-dessous, le manque d’eau nous mit à chaque instant en danger d’échouer. » Elle prit alors le parti de voyager par terre, dans une charrette à bœufs, « bien contente, écrit-elle, que le contre-temps du voyage m'ait donné la facilité de recevoir les sacrements ?. » Après un court arrêt aux’ Barreins, où elle fut reçue chez les filles de la Croix, et une relâche de quelques heures à Sainte- Geneviève, elle atteignit Saint-Louis, le 27 février 1830. Se
Ce conseil de Saint-Michel forme une sorte d'arête qui sépare en deux versants la vie apostolique de M" Duchesne. Malgré les solides qualités qu'elle y
1 À Mrne Prévost, mai 1830, 2 Saint-Louis, 14 mars 1830,