SON ZËLE POUR LES INDIENS
contait le passage à Saint-Louis de quelques Têles-Plates au cours de l’année 1832 : « Ils sont venus de l'Ouest, des montagnes Rocheuses, près de l'océan Pacifique, à une distance de six cents lieues, pour voir comment prient les blancs. Ils ont tous les signes de la catholicité, font le signe de la croix, prient soir et matin, et ils se sont rendus tous les soirs à l’église. L'un d'eux, malade, a été baptisé avant sa mort, et enterré pompeusement. Tout ce qu’on a pu savoir, c'est que cette nation s'appelle les Tétes-Plates, qu’elle est composée de 40,000 personnes, qu'elle a deux grands villages, qu’elle n’est point féroce, qu'elle vit presque uniquement de racines, la chasse et la culture ne fournissant presque rien. On croit qu’elle a eu connaissance de la religion par quelques-uns du Canada. La difficulté d'un si long voyage, et celle de pouvoir exister parmi des gens si dénués de tout, peuvent beaucoup retarder les missions qui achèveront d'éclairer ce pays . »
Me Barat, à qui ces lettres étaient adressées, était loin de décourager le zèle de son ami. Elle lui répondit à quelque temps de là: « !1 vous faudrait pour cetie mission des sujets solides et un peu âgés, qui sussent l'anglais; et où les trouver 2... Rappelez-moi ce projet si vous le croyez réalisable. Dites-moi quel est l'évêque chargé de cette peuplade, et quelles y seraient vos ressources spirituelles et temporelles ?, » Cette réponse de la supérieure n’était pas un refus ; c'était un ajournement : M" Duchesne se garda bien de l'oublier.
En attendant le jour où il lui serait donné d’évangéliser elle-même ces contrées, la mère Duchesne ne ces-
1 Saint-Louis, 29 janvier 1832, 2 Paris, 6 octobre 1833,
sait de travailler pour leurs églises, que venaient de fonder les anciens religieux, Pères et novices de la
ferme de Fleurissant. C’étaient le P. Van Quickenborn,
le P, Adrien Hoeken, et le P. Verhaegen, dont les lettres témoignent de leur reconnaissance pour les dons de cette mère. Le P. Verhaegen, en particulier, joignait à ses remerciments les détails suivants bien faits pour enflammer ce cœur apostolique: « J’arrivai, le 20 juin 1837,
chez les Kickapoux, et, dans la matinée, nous fûmes voir les loges indiennes. Le chef des sauvages, informé de mon arrivée, vint me trouver et me témoigna beaucoup d'affection. C’est un sauvage dans toute la force du terme, le visage peint en noir, avec un peu de vermillon autour des paupières, et qui se fait gloire de ne se rapprocher en rien des coutumes des blancs. Les sauvages viennent chaque semaine aux instructions que leur fait le P. Hoeken, dans leur propre langue. Il la
parle si bien, que les sauvages l’appellent le Père Kickapoux. Huit ou dix adultes ont été reçus au baptème, et plus de cent enfants ont été baptisés... Ils nomment Dieu le Grand-Esprit, et, au commencement du jour, ils le prient de les bénir. S'ils se sentent tristes ou coupables, ils se noircissent le visage et jeûnent tout le jour sans rien prendre. Quand un des braves meurt, on
l'enterre, et son cheval avec lui, pour que le cheval
conduise l’âme au palais du Grand-Esprit, qui est distant de leur village de toute l'étendue d'une vaste
prairie. Priez Dieu, Madame, qu'il envoie des ouvriers dans cette vigne sauvage, et que leurs travaux soient
SEP à sa plus grande gloire !. »
1 Lettre du-P, Verhaegen. Université de Saint-Louis, 1837; Recueil de Mme Duchesne, lettre cxue, p. 3.
MISSION DES POTOWATOMIES A81
Peu de temps après cette lettre arriva à Saint-Louis, pour y terminer ses jours, un jeune missionnaire dont la vie et la mort découvrirent ce que peut le dévouement apostolique parmi ces âmes neuves. Ce fut lui qui tourna les yeux de M" l'évêque et des Pères Jésuites plus particulièrement vers la tribu chrétienne des Potowatomies.
Les Potowatomies faisaient partie des nombreuses familles de cette race rouge qui, venue de l'Asie par le détroit de Behring et les îles Aléoutiennes, àune époque immémoriale, avait peuplé successivement le continent américain. Évangélisées au xvu° et xviu siècle par les missionnaires de la Grande Prière, ou de l'Église catholique, quelques tribus telles que les Kickapoux, les Miamis et les Potowatomies, bien qu’envahies par le flot toujours grossissant de l’émigration, étaient demeurées maîtresses des forêts de leurs pères ; et leurs wigwams où cabanes restaient encore debout en 1835, auprès des nouveaux villages élevés par les blancs. Mais à cetie date, le congrès de l’Union américaine avait arrêté le dessein de former, à l’ouest de l’Arkansas et du Missouri, un district ou territoire exclusivement indien, où seraient ramassés, et comme parqués sous la main du gouvernement, les débris des indigènes épars dans les États.
Ainsi, dès la fin de 1836, une série de migrations, volontaires ou forcées, avaient réuni sur le point indiqué, les Kickapoux, les Miamis et deux bandes de la tribu des Potowatomies. Une troisième bande de cette tribu, presque toute chrétienne, attachée aux lieux où elle avait reçu le don de l'Évangile, avait adressé au gouvernement la demande de se maintenir dans l’In-
diana; et, en attendant la réponse du congrès, elle continuait à y vivre sous la protection de ses missionnaires. Ceux-ci louaient leurs vertus, leur innocence, leur docilité, leur probité scrupuleuse, qui rappelaient l'âge d'or du christianisme. Le P.Van Quickenborn, M. Badin(d'Orléans), M. l'abbé Rezé, les avaient assistés et catéchisés avec fruit, Mais leur apôtre par excellence avait été un jeune prètre breton de vingt-six ans, M. l'abbé Petit !, naguère avocat au barreau de Rennes, puis élève de Saint-Sulpice. Arrivé à Vincennes en 1836, il avait, au lendemain de son ordination, sollicité l'honneur de leur être envoyé. Ce nouveau prêtre était un saint. Il écrivait à sa famille en descendant de l'autel où il venait de célébrer pour la première fois : « Je ne m'effraie point de ma mission, parce que j'espère en Célui dont je suis le ministre. Je serai là, chez les sauvages, à soixante-quinze milles du prêtre le plus proche, abandonné à moi-même, mais appuyé sur le bras de mon Dieu, le Dieu fort!... Je me trouve le cœur si léger, si heureux, si content, que j’en suis étonné. Aller de messe en messe jusqu'au ciell.. Ne vous disais-je pas que j'étais né heureux? Eh bien, voici que Dieu, dans ma première mission, me traite en enfant gâté. J'avais loujours désiré une mission sauvage : nous n’en avons qu'une dans l’Indiana, et c'est moi qui obtiens d’être le père, la robe noire des Potowatomies ! »
Le ministère de ce prêtre avait été celui d’une charité sans mesure. Les sauvages disaient : « Celui-ci n’est point une rebe noire étrangère ; c'est un Peau-Rouge comme nous. » — « Oh! je les aime tendrement ! »
1 Benjamin-Marie Petit, né à Rennes le 8 avril 4811,
LA CHRÉTIENTÉ DES POTOWATOMIES 183 répétait-il dans ses lettres. Les Indiens lui disaient ; « O père, nous étions des orphelins, nous étions dans la nuit, mais vous êles venu à nous comme une grande clarté! » Dieu peuplait son désert en lui tenant lieu de lout : « Le soir, lorsque je tombe de fatigue sur ma natte, mon cœur se gonfle de joie et mes yeux se mouillent de douces larmes : c’est si beau de se sentir dans un monde où l'on n’a d'autre chose à faire que de travailler pour Dieu ! »
Mais après quelques mois de bonheur apostolique goûté au sein de cette chrétienté, M. Petit en dut voir cousommer la ruine. Le gouvernement fédéral enjoignit à cette dernière bande de Potowatomies d'aller rejoindre les deux autres dans le district indien.
En vain protestèrent-ils : « Dirons-nous, s’écriaientils, aux ossements de nos pères : Levez-vous et suiveznous sous un ciel étranger ? » En vain les prêtres et les chefsse rendirent à Washington pour porter au Président leurs supplications : « J'aurai donc, écrivait leur pasteur désolé, j'aurai donc à détruire l'autel et l'église, à mettre en terre la croix qui s'élève sur leurs tombes ; et puis il faudra dire adieu à mes enfants pour ne plus les revoir, eux que j'aime et qui m’aiment tant !... Ah! si j'en étais libre, ils ne s’en iraient pas sans prêtre! »
Il obtint de son évèque, M Bruté, de les suivre dans l'exil. On quitta, en s'embrassant et en sanglotant, la petite église de Chichipé-Outipé, dans l’Indiana. Cernés par surprise et faits prisonniers, les Indiens inoffensifs étaient poussés, la baïonnette dans les reins, à travers les plaines désertes. Leur prêtre les consolait. « Nous étions en famille, écrit M. Petit ; et le sourire reparut, même parmi la cruelle désolation de l'exil. »
Le général chargé de cette brutale expédition disait en parlant de lui: « Cet homme a ici plus de pouvoir que moi. » La messe au camp, sous un grand arbre, au sein de la congrégation accroupie sur des naltes, jetait dans l'admiration les protestants eux-mêmes. C'est ainsi que le 15 novembre 1838, après un voyage d'environ cinq cents milles, la tribu était parvenue, malade, exténuée et plus que décimée, au lieu où nous la trouverons, sur la rivière des Osages, à soixante milles de Westport, le dernier village de l'État du Missouri. Là M. Petit rencontra le P. Hoeken, qui l’attendait pour recevoir ses chers indigènes dans la mission confiée à fa Compagnie de Jésus. Il était temps d'arriver, car le jeune prètre, épuisé de fièvre el de fatigues, couvert de plaies, défiguré par la jaunisse, était près de mourir. Il n'eut que le temps d'aborder à Saint-Louis, où il <e traîna chez les Pères Jésuites, « qui l’accueillirent comme un frère. » Ms Rosati et Me Loras, évêque de Dubuque , furent le visiter. Il expira le 40 février 1839, « dans le baiser du Seigneur, offrant sa mort pour qu’elle füt une source de bénédictions sur ses chers Indiens ”.»
Elle leur valut l'éducation du Sacré-Cœur-de-Jésus. Me Duchesne, extrêmement émue de ce récit, en fil l'objet de cette lettre à la mère Baralt: « Il y a sur la limite de l'État du Missouri, à peu de distance des villes de Portland, Liberty et Indépendance, une très-bonne nation, venue de l’Indiana et en partie convertie. Un saint prêtre breton, nommé M. Petit, lui consacrant ses soins, usa parmi elle sa vie, qu'il est venu terminer saintement au collége de Saint-Louis. Il a laissé son
1 Voy., Annales de la propagation de la Foi, la vie et les admirable: lettres de ce missionnaire, t, XI, n° Lxv, juillet 1839, p. 379 à 408,