SA GRANDE SOUFFRANCE DE CŒUR
Cette tristesse d’un long silence, cette attitude tremblante, le besoin de s’abriter derrière des amis communs sont encore plus sensibles dans la lettre suivante, où la chère fille n'ose plus s'adresser à sa mère qu’en des termes d’une révérence officielle, et par l'intermédiaire de la secrétaire. générale : « Je respecte trop le temps de notre mère générale pour lui écrire. Je vous prie de lui témoigner tout mon respect et dévouement, ainsi qu’à mon très-cher Père Joseph, aux assistantes générales et à la mère Thérèse. »
Que s’était-il donc passé ? Un refroidissement d’affection à l'égard de la plus grande ouvrière de la Société était-il possible, dans un cœur aussi fidèle, aussi saint, aussi noble que celui de M"° Barat? Hâtons-nous de dire que jamais, au contraire, la mère générale n'avait ressenti une plus tendre admiration pour la courageuse amie dont elle préconisait et enviait la vertu. Ellemême, de son côté, attendait de ses nouvelles, se plaignait de son silence et s’étonnait d’une réserve qu'elle ne pouvait comprendre... Ce qu’elles ne surent que plus tard, ce qu'elles ignoraient alors, c'est que leur correspondance était interceptée. Auprès et au-dessus de M"° Duchesne, une personne en autorité s'était cru le droit d'arrêter et de retenir entre ses mains, et les lettres destinées à cette vénérable mère et celles qu'elle adressait à M"° Barat ! De là une situation dont M"° Duchesne exprimait plus tard ainsi à la mère générale la poignante souffrance : « J'étais dans la persuasion douloureuse que j'avais perdu ma place dans votre cœur ; et, malgré la pensée que c'était par ma faute, le mien
1 A Me Cahier, secrétaire générale, 13 avril 1847, p. 3,
n’en était que plus flétri!. » — « Quand Dieu veut nous faire mourir à nous-même, dit Fénelon, il nous prend toujours par ce qui est en nous de plus vif et comnie le centre même de la vie... Il nous fait perdre terre, afin que nous ne trouvions plus aucun appui sensible ni dans notre propre cœur, ni dans l'approbation de notre plus cher prochain... Mais je vois une grande miséricorde dans cette grande misère, et lorsque Dieu veut tout, il faut le laisser prendre ?. »
Ce douloureux état .de choses resta inexpliqué jusqu’au mois de septembre 1847. À celle date, une des nièces de M"° Duchesne, M° Amélie Jouve, sœur d’Aloysia, dont elle avait pris le nom, devant partir pour l'Amérique, la mère générale lui prescrivit de commencer par se rendre à Saint-Charles, avant d'aller prendre le gouvernement de ia maison de Saint-Vincent dans le Canada. C'était un détour de plusieurs centaines de lieues ; mais il élait nécessaire pour satisfaire le cœur de M"° Barat, inquiète au sujet de sa chère Philippine. M"° Jouve fut heureuse d'aller revoir sa tante, à laquelle elle portait la lumière, la joie, la résurrection.
Le 14 septembre, ces lignes d'elle à M" Barat annoncent son arrivée à Saint-Charles du Missouri : « Celte lettre vous apprendra que je suis auprès de ma vénérable tante. Je puis dire comme saint Antoine : « J'ai vu Paul dans le désert. » Oui, j'ai vu une grande sainte, qui maintenant approche du terme de sa carrière. Je l'ai trouvée bien faible, et la voix si éteinte qu’on a souvent de la peine à l'entendre. Elle m'a
1 Saint-Charles, 10 septembre 1847, 2? Lellres spiriluelles, 76e, 78e, Sie,