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CHAPITRE V

LES RÉCOMPENSES DU TEMPS ET DE L'ÉTERNITÉ DÉVELOPPEMENT DU SACRÉ - CŒUR EN AMÉRIQUE DERNIERS JOURS DE M®° DUCHESNE SA PRÉCIEUSE MORT

Lorsque, au terme de sa carrière, M"°Duchesne jetait les yeux sur l'Amérique catholique, et qu'elle y contemplaii en particulier les prodigieux accroissements de l’œuvre du Sacré-Cœur, elle avait grand sujet de remercier le Maître qui l'gvait appelée à travailler à sa vigne, et qui, au soir de sa vie, lui payait si largement le denier de sa journée.

Ce n’était pas de nom seulement, c'était en réalité que l'Église, dans les États, était maintenant catholique, c'est-à-dire universelle. Il n'y avait pas soixante ans que M' Carroll, inaugurant dans sa personne l'ère de la reconstitution de l’épiscopat sur cette terre ingrate, avait eu de la peine à réunir en synode vingtdeux prêtres, dispersés parmi les vingt-quatre mille cinq cents catholiques de l’Union. En 1849, le septième concile plénier de Baltimore comptait à ses sessions

trente évêques présents ou représentés; au lieu de vingt-deux missionnaires, c'élaient onze cents prêtres que possédait l'Amérique; au lieu de quelques rares chapelles ou cabanes de louage, on comptait treize cents églises; au lieu d’un seul couvent, celui des Thérésiennes, on avait neuf congrégations religieuses, vingt-six séminaires, vingt-trois communaulés de prètres, trente-quatre colléges dirigés par des ecclésiasliques, cinquante-huit couvents de religieuses, quatrevingt-six pensionnats et écoles de filles, plus de cent sociétés de bienfaisance, desservant des hôpitaux et des asiles sans nombre. Enfin le petit troupeau des vingtquatre mille cinq cents catholiques de l’année 1791, était devenu un bercail de deux millions de frères, sur vingt millions d'habitants qui peuplaient les États. C'était donc un catholique sur dix Américains, tandis que, dans les dernières années du siècle précédent, la proportion n'était que d’un catholique sur deux cents habitants. L’immigration n’était pas, à beaucoup près, l'unique cause de ce prodigieux accroissement : si grand qu'avait été le développement des États, on constatait que les progrès du catholicisme avaient été vingt fois plus considérables que celui de la population.

A cette catholicité de nombre et de diffusion en correspondait une autre : celle de l'influence. Il n’y avait déjà plus que la religion romaine qui exerçât, sur les âmes comme sur l'opinion, une puissance et un prestige spirituels quelconques. Tandis que, sur dix-huit millions de dissidents, quatre millions seulement adhéraient à quelqu’une des innombrables sectes du protestantisme,

1 Mémoire de Met Timon, évêque de Buffalo, Annales de lu propaga« tion de la Foi, t. XXII, p, 356,

PROGRÈS DE L'ÉGLISE EN AMÉRIQUE 531 et que les autres vivaient dans l'indifférence et l’infidélité, le catholicisme prenait, dans le respect public, une place première. La vie chrétienne était féconde dans son sein. Sur les deux millions que comptait la véritable Église, plus d'un quart, c'est-à-dire environ cinq cent mille, y donnaient l'exemple de tous les devoirs d’un christianisme pratique. Douze gazettes ou revues, répandues dans les États, secondaient les écoles et la prédication dans l’œuvre de l’enseignement et le progrès des conversions. On sentait instinctivement qu’il n’y avait que là de religion sérieuse : on lui rendait hommage; et lorsque, à la clôture de ce septième concile plénier de Baltimore, un peuple immense de tout culte, accouru sur les pas du cortége épiscopal, vit s'avancer par les rues, vers la cathédrale, au son des cloches de toute la ville, et au chant des hymnes pieuses, les deux archevèques et vingt-trois évêques représentant les provinces qui, de la Louisiane à l'Orégon, des rives du Saint-Laurent à l'océan Pacifique, obéissaient à leur voix, toute cette foule s'inclinait comme devant la force religieuse qui seule pût revendiquer, pour le présent et l'avenir, le magistère des âmes.

Dans cette conquête, le Sacré-Cœur avait une belle part. Nous nous souvenons qu’au moment où M"° Duchesne demandait à partir vers les Potowatomies, le P. de Smet avait dit à l’assistante générale : « Croyez que vous ne réussirez jamais en Amérique, si vous n’attirez la bénédiction de Dieu en fondant un établissement chez les sauvages. » C’est, en effet, à partir de cette mission et de la retraite de M"° Duchesne dans sa cellule de Saint-Charles, près du saint Sacrement, que date l'épanouissement du Sacré-Cwar dans toute

l'Amérique du Nord. En dix ans, les derniers de la servante de Dieu, ceux de son ensevelissement avec Jésus- Christ, le Sacré-Cœur élève trois fois plus de maisons que dans toute la période que nous venons de parcourir, « C’est que, dit saint Augustin, une telle œuvre est bien moins le fruit de nos agissements que de nos gémissements !. »

A cette époque, l'Amérique avait été divisée par le Sacré-Cœur en deux vicairies : celle de l'Ouest et celle de l'Est, ayant chacune à sa tête une mère vicaire.

Nous connaissons déjà la vicairie de l'Ouest , embrassanttout le bassin du Mississipi. Aux établissements de Saint-Michel et du Grand-Coteau, dans la basse Louisiane , on avait ajouté en 1847 et 1851 les deux maisons de Natchitoches et de Bâton-Rouge. À ceux de Saint- Charles et de Saint-Louis, nous avons vu s'adjoindre la récente mission des Potowatomies. En 1848, la tribu, repoussée par les Américains, dut consentir à quitter la station de Sugar-Creek, pour émigrer plus au sud, dans le Kansas, où elle planta sa tente au sein d’une vaste prairie qu'on nomma Sainte-Marie. Le Sacré-Cœur les y suivit. La première cabane qui s’éleva à cet endroit fut pour Notre-Seigneur : « C’est là, dit M"° Mathevon, que la sacrée Victime a été offerte, répandant son sang pour fertiliser ce pays et en faire une terre de saints : il y en a beaucoup. » La foi, la docilité, la ferveur de ces sauvages rappelaient les plus beaux temps de la primitive Église; et ces progrès rapportés à M"° Duchesne la transportaient de joie et de reconnaissance. Déjà même elle demandait que les filles indiennes pussent être ad:

© 1 Negotium hoc plus gemitibus quam sérmonibus agilur, (S. Aug, De orando Deum. Fpist, cxx1 ad Probum.)

DILATATION DU SACRÉ-CŒUR 533 mises à faire profession religieuse : « Faudrait-il, écrivait-elle à la supérieure, que de saintes personnes fussent privées de l'honneur de la vie religieuse, parce qu'elles ont du sang indien dans les veines? Elles ont pour la plupart autant d'esprit que les blancs, et peuvent parvenir à une haute sainteté !, » — « Les soins, le dévouement des religieuses du Sacré-Cœur, écrivait un missionnaire, perfectionnent chaque jour les âmes de leurs élèves. Les soixante-quinze enfants de leur pensionnat sont un de nos plus grands espoirs. Deux novices ont passé du désert au couvent ; d’autres se préparent à partager le même bonheur ?. »

L'Est de l'Amérique ne donnait pas moins de joie à la mère Duchesne. On se souvient de ces lignes de Mr° Barat à sa chère missionnaire, en 1829 : « La Louisiane a maintenant suffisamment de maisons. Il faut s’en tenir là pendant plusieurs années. Puis il faudra penser aux États-Unis de l'Est, et c'est par New-York que nous commencerons. »

New-York avait reçu un premier établissement dans le mois de juillet 1841. Presque dans le même temps, l'évêque de Montréal, M" Bourgei, offrait au Sacré- Cœur une maison et un domaine à Saint.Jacques de l'Achigan, où, en effet, une colonie eut le courage de se transférer, au cœur même de l'hiver 1842. Cette fondation fut le sujet d’un des grands bonheurs de M'"° Duchesne. Elle avait pour le Canada une vieille tendresse. Nous lisons dans une de ses lettres à M"° Brangier, qui faisait partie de cette communauté : « Mes premiers

! Saint-Charles, 22 avril 1852.

2 M. Miége, $. J., vicaire apostolique des tribus indiennes; Sainte- Marie des Potowatomies, 6 nov. 1852. Ann., t, XXV, n° 150, p. 379,

vœux de missionnaire avaient été pour le Canada, car j'ai toujours eu Marie de l’Incarnation en grande vénération. Mais, ayant dû renoncer à y être envoyée, je remercie Jésus d'y avoir placé des mères plus ferventes que moi!, »

Parmi ces mères était également M"° Ursule Simoni, qui, de Rome sa patrie, élait venue chercher des âmes à sauver sous ce ciel de glace. C'est à elle que la mère Duchesne adressait ce billet, où coule si doucement l'onction de l'humilité et de la charité : « Ma chère sœur en Jésus le Bien-Aimé, nous avons beaucoup parlé avec mère Hamilton de Saint-Jacques de l'Achigan. Elle m'a fait faire votre connaissance, en me détaillant tous vos emplois de charité. J'ai eu grande envie qu’elle m'y procurât une place, afin de les offrir à Notre-Seigneur, en réparation de ma paresse à son service, et de tant de fautes punissables. Vous êtes l'épouse du Cœur le plus tendre et le plus aimable. Aussi je me confie en nos liens de charité, en m’appelant votre sœur in Corde Jesu. » Ù

Les années qui suivirent la fondation de Saint-Jacques furent successivement remplies par de pareils établissements ou agrandissements , lesquels couvrirent bientôt toute la face des États. En 1846, Saint-Jacques se transporta en partie à Saint-Vincent, dans l’île de Jésus, formée par le fleuve Saint-Laurent. En 1847, la maison de New-York, établie d'abord dans l'Ile longue d'Astoria, se transporta définitivement à Manhattanville, où elle devint le grand noviciat de l'Amérique. Un pensionnat placé en 1841 à Mac Sherry's lown,

1 Saint-Charles, 19 décembre 1851.

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