SA PRÉPARATION À LA MORT
Nous sommes arrivés en 1852 : M"° Duchesne avait près de quatre-vingt-trois ans. Un affaiblissement progressif se faisait sentir dans toute sa personne. Elle en avait conscience, et le 15 mai, écrivant à M"° Barat, elle faisait une sorte d'adieu anticipé aux mères de Charbonnel, Desmarquest et Maillucheau, ses compagnes d'autrefois, puis elle terminait par ces lignes douloureuses : « Je suis obligée de m'arrêter : mon cœur voudrait se reporter à de chers souvenirs, mais la mémoire me manque. J'en ai été jusqu’au point de ne pouvoir écrire mon nom ou des noms familiers ; ma vue est bien courte aussi !, »
Par instants néanmoins elle se sentait renouvelée par la belle saison, et se reprenait à vivre par résignation. « Je me suis trouvée plus forte au retour du printemps, écrivait-elle à sasœur, et je ne calcule plus l’époque de ma mort. Elle sera quand Dieu voudra. La vieillesse a bien des sacrifices à faire, qui peuvent avoir pour elle la valeur d’un purgatoire. Il sera toujours moins rigoureux que celui de l’autre vie ?. »
Cette amélioration ne devait passe soutenir. Avertie, par des symptômes qu’elle crut décisifs, que l'heure élait venue de régler la grande affaire, elle voulut y procéder d’un sens ferme, lucide, libre, et dans toute la plénitude de sa force morale. Voici done en quels termes elle se hâta de prendre congé de sa mère Barat : « Ma bien révérende mère, je viens vous faire mes adieux dans le sens que Dieu seul peut savoir en ce moment. J'aurais beaucoup à m'étendre sur les
‘ Saint-Charles, 15 mai 1852.
? À Mme Jouve, sa sœur, 7 juillet 1852,
peines que je vous ai données, si vous étiez moins indulgente, et moi plus en état de m'exprimer. »
Quels étaient les accidents qui motivaient cet adieu? M'° Duchesne prétendait que, depuis quelque temps, elle avait éprouvé plusieurs absences mentales. Elle avouait, par exemple, qu'elle avait tourné le dos au saint Sacrement pendant la bénédiction, qu'elle avait oublié qu’elle venait d'entendre les vèpres. Les autres distractions qu’elle cite ne sont guère plus graves; c’était là toute sa folie : sa force d'âme ne recule pas devant cette expression. « Je ne pensais pas jusqu'ici que ma tête pût se dérégler, dit-elle tristement ; mais Dieu a voulu humilier monorgueil... M’apercevant d’absences et d'oublis perpétuels, je voulus néanmoins commencer ma retraite, et je passai presque tout le temps à la chapelle. Mais comme j'étais chaque jour plus fatiguée, notre confesseur me dit qu’il ne fallait pas m'appliquer davantage. » Le médecin lui avait trouvé une forte fièvre : « Mais je la déplore moins que le dérangement de ma tête, » ajoute-t-elle ; puis se plaçant en face de ce sacrifice, le plus cruel et le plus humiliant de tous ceux que Dieu puisse demander à une intelligence jusqu'alors si nette : « Il faut, écrit-elle, il faut bien savoir que Dieu fait tout en vue de notre bien, pour envisager la situation que me fait actuellement la perte de la raison! »
Cette plainte résignée est la seule qui échappe à ce généreux cœur. Après quoi, M" Duchesne, s’oubliant elle-même pour faire valoir la charité de ses sœurs : « D'ailleurs aucun soin ne me manque. C'est toujours notre mère qui couche dans ma chambre, et veille avec tendresse à tous mes besoins. Je n'ai aussi
SON AFFAIBLISSEMENT ET SES ADJEUX sal que de bons traitements de mes sœurs, que je vous prie de comprendre dans les prières que je sollicite pour moi. » Enfin,en terminant : « Je vous demande de nouveau pardon de toutes les peines que je vous ai données ; et je suis à vos pieds, ma révérende mère, votre tout indigne fille. »
L'état mental qu'elle redoutait lui fut épargné. Sa raison garda jusqu’à la fin sa clarté, comme son caractère garda son énergie. Mais les forces corporelles déclinaient chaque jour; le vieil édifice ne se soutenait plus.
Le 16 août, M"° Duchesne, craignant de succomber dans une défaillance, demanda et reçut les derniers sacrements. Elle eslima que dès lors elle ne devait plus vivre que du ciel et de Dieu. Le lendemain donc, d'un esprit rassis comme d’une main sûre, elle écrivit trois lettres. C’é'ait un triple adieu à ce qu’elle avait eu de plus cher en ce monde : le Sacré-Cœur, sa famille, et les missions indiennes.
Elle écrivit premièrement à M"° Barat comme à la représentante de sa Société : « Ma révérende et chère mère, c'est, selon toutes les apparences, la dernière fois que je pourrai vous écrire. Hier j'ai reçu les derniers sacrements. Mais peut-être Dieu voudra-t-il me faire attendre encore le bonheur de le voir! Les égarements d'esprit que j'ai eus ne venaient que d'une forte fièvre, avec laquelle j'allais toujours. Je ne sais à présent quand arrivera la fin. Je viens éncore me mettre à vos pieds, et vous assurer de mon profond respect. »
Le second mouvement de son cœur se tourna vers ses parents, desquels elle disait : « Mon cœur est plus souvent en France qu'en Amérique, tant je suis préoc-
cupée de ma famille chérie ‘. » Elle écrivit donc à Me Jouve, la seule survivante de ses sœurs : « Ma chère et bien bonne sœur, je viens de recevoir une de tes lettres, et le temps presse pour y répondre. J’ai reçu hier les derniers sacrements. Je pars avec la douleur de te laisser dans la solitude. Mais Dieu ayant promis le centuple à ceux qui quittent pour lui père et mère, tu peux avoir l'espérance d'obtenir, toi aussi, ce centuple, car tes sacrifices surpassent ceux qu'ont pu faire tous tes enfants. Toutes les bonnes œuvres qu'ils opèrent, tu en partages le mérite. Courage donc. Lans les sacrifices que l’on fait pour Dieu, il y a toujours à gagner. Fais prier pour moi tes pieux enfants. Leur souvenir et le tien m'accompagneront dans l'éternité. Adieu, bonne et chère sœur. »
Enfin, elle se souvient des missions, des Indiens, et, s'adressant à celui qui, par ses vastes travaux, personnifiait éminemment ce cher apostolat, elle écrivit le même jour au Père de Smet une lettre que nous transcrivons sur l’autographe même : « Mon Révérend Père, vos bontés à mon égard me donnent l’assurance que j'en recevrai le complément à la fin de ma vie. J'ai reçu hier les derniers sacrements, et j’espère que vous ne m'oublierez pas dans vos prières, Ce serait de votre part une grande charité d’en quêter pour moi. Si le bon Dieu me fait miséricorde, je vous les rendrai auprès de lui. Je vous prie de me bénir, et suis votre humble servante. »
Le P. de Smet, accueilli, soutenu et secondé depuis son noviciat par M" Duchesne, se regardait comme
1 À Mwe Jouve, sa sœur, 24 septembre 1843,