CHAPITRE II
M®® DUCHESNE PENDANT LA RÉVOLUTION SON HÉROÏQUE DÉVOUEMENT AUX PRISONNIERS, AUX MALADES ET AUX ENFANTS ELLE RACHÈTE LE MONASTÈRE DE SAINTE - MARIE
La terre où M. Duchesne transféra sa famille était le domaine patrimonial de Granne, au département de la Drôme. Granne, situé près de Crest, dans le voisinage de Romans, sur le flanc d’un coteau que dominent les ruines d’un château féodal, est un chef-lieu de canton ecclésiastique. La campagne des Duchesne consistait en une maison entourée de jardins et de bois d’une petite étendue, mais fort agréable, où toute la parenté aimait à se réunir dans la belle saison, égayée par une nombreuse et brillante jeunesse.
L'église paroissiale de Granne ressemblait à une crypte, tant le niveau du pavé en était bas et comme enfoncé dans le sol. Son plus bel ornement, aux yeux de M'° Duchesne, consistait en un tableau représentant ses deux saints préférés, saint François Régis et saint François Xavier. Dans les visites quotidiennes qu'elle faisait à cette église, Philippine ne manquait pas
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d'invoquer spécialement ces deux chers apôtres, dont elle avait du reste inspiré la dévotion à toute la maison. « Nous ajoutions, raconte-t-elle, leurs noms aux Litanies. Je trouvai dans ce temps-là, chez mon père, des Heures où était la prière de saint François Xavier pour la conversion des infidèles ; dès lors je n'ai cessé de la faire tous les jours, depuis vingt-quatre ans. Je récitais aussi les oraisons des premiers saints de la Compagnie de Jésus pour les missionnaires, Le voisinage de la Louvesc, où mourut saint François Régis, multipliait, dans toutes les maisons, les images de ce saint, qui partout était connu sous le nom du saint Père; »
M"° Duchesne ajoute : « Presque toutes les personnes qui s’adonnaient à la piété étaient allées à son tombeau, et beaucoup même le visitaient tous les ans. Mon cœur m'y portait souvent; mais, aux yeux de ma famille, une distance de douze ou quatorze lieues était un trop grand obstacle, et mon bonheur fut différé. »
Ceux qui lui conseillaient de faire ce pèlerinage étaient deux anciens Pères de la Compagnie de Jésus dont elle fit connaissance dans la paroisse de Granne, « Je les consultai à diverses époques sur ma vocation, et ils m'y affermirent, écrit Philippine. L'un d’eux fut plus tard, en pays étranger, confesseur de l’évêque de Grenoble, M' Dulau, lequel lui disait : « Si je re- « tourne dans mon diocèse, vous y viendrez former « une maison de Jésuites. » Mais la mort de cet homme vraiment vénérable dans la déportation lui a ravi ce
1 Mme Duchesne, Histoire de Sainle-Marie-d'en-Haut, p. 1 et 2,
32 HISTOIRE DE MADAME DUCHESNE bonheur, en lui donnant celui d'être confesseur de Jésus-Christ, »
Dans le même temps que Philippine arrivait à Granne, une de ses proches cousines, Marie-Julie Tranchant, religieuse visitandine du monastère de Romans, venait pareillement y chercher un refuge; c'était donc une sœur que le Ciel envoyait à M'° Duchesne. Jamais d’ailleurs Philippine n'avait paru plus religieuse que depuis le jour où elle avait été forcée de quitter son monastère. Persévéramment fidèle à tous les points de la règle de la Visitation, elle se levait à la même heure, ‘faisait les mêmes prières, récitait le même office, pratiquait, comme au couvent, le jeûne du mercredi, avec son inflexible régularité. Plusieurs étaient tentés do taxer de rigorisme cette exactitude claustrale; mais M'e Duchesne se faisait tout pardonner par son dévouement généreux, absolu, à tout ce qui l’entourait. Le principal de ses soins était l'éducation de sa petite sœur Mélanie, enfant de quatre à cinq ans, qui puisa, dans les leçons et l'exemple de Philippine, le goût de la vie religieuse, que nous la verrons plus tard embrasser dans celte même Visitation de Romans, où elle finit ses jours, le 11 janvier 1828.
Plus la persécution sévissait cruellement, plus les secours spirituels arrivaient difficilement dans cet asile de Granne. La Providence y pourvut de la manière la plus inespérée. Un jour se présenta à la famille Duchesne un inconnu qui, ayant su l'intention où était
1 Mme Duchesne, Histoire de Sainte-Marie, p. 2.— Mer Henri-Charles Dulau d’Alleman, forcé de s’expatrier dès les premières menaces de la révolution, s'était réfugié à Gratz, en Styrie, où il mourut exilé le 4 avril 1801. |
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le propriétaire de monter des moulins, s'offrait comme constructeur pour diriger l'ouvrage. M. Duchesne l'accueillit, lui confia ces travaux, l'employa ensuite à d'autres entreprises, et en fut si content qu'il le garda chez lui en qualité d’intendant de son exploitation. Cet intendant improvisé n'était autre qu'un prêtre, M. l'abbé Poidebard, homme de science et de piété, qui, menacé de l’échafaud, avait demandé à ses connaissances pratiques le moyen de gagner sa vie, en protégeant ses jours. Il profita de son séjour dans la maison des Duchesne pour y faire de solides instructions religieuses à toute la famille. Il dirigeait les jeunes filles; et l'une d'elles, devenue plus tard M"° Lebrument, sœur de Philippine, déèlarait lui devoir la foi et la religion de ses premières années. La nuit, sur un autel préparé dans le lieu le plus secret de la maison, le: prêtre célébrait les saints Mystères, et donnait Jésus- Christ à ses fidèles épouses et généreuses servantes.
C'est vers cette époque que Philippine eut la douleur de perdre sa mère, qui mourut dans ses bras {, « Celte fille qui précédemment l'avait quittée pour Dieu, rapporte sa sœur, fut sa plus fidèle garde durant toute sa maladie. S'installant à son chevet la nuit comme le jour, lui procurant tous les soins, soit du corps, soit de l’âme, elle ne voulut pas la quitter qu'elle n'eût reçu son dernier soupir?. » Dieu commençait à dénouer les plus chères attaches qui pouvaient retenir Philippine dans le monde.
Mise ainsi en possession d'une partie de sa fortune,
! Cette date est déterminée par celle de la lettre de Mile Duchesne à la citoyenne Mauduit (1793), où il est fait allusion à ce grand malheur, ? Lettre de Mme Charlotte Jouve, p, 4.
cette grande âme abandonna à sa sœur de Mauduit sa part de la terre de Granne, et à ses frères et sœurs tous les biens immeubles qui lui venaient de sa mère, moyennant une modeste rente qu'ils devaient lui servir. « Après qu’un grand malheur m’eut mise en possession d'une propriété, écrivait-elle à sa sœur, je ne songeai à en jouir que pour y renoncer, me réservant toutes seules les espérances célestes. Je désire que celle lettre porte témoignage contre moi, si jamais l’intérêt nous divise, et si je ne suis disposée à prendre tous les arrangements qui vous seront le plus avantageux. »
C’est vers celte même époque que Philippine quitta Granne pour se rendre à Romans, auprès de sa grand”mère, afin de lui tenir compagnie et de l’assister. Mais elle ne savait pas à quelle tâche impossible elle se sacrifiait. Absolument ingouvernable, la grand'mère portait l’héréditaire fidélité au caractère Duchesne jusqu'à une perfection véritablement désespérante. Du matin au soir elle ne cessait de quereller ses grangers, ses domestiques, y compris une bonne servante dont la douceur faisait l'édification et l’émerveillement de Philippine : « J’admire tous les jours la Rose, écritelle; dans ses plus grandes indignalions, elle dit ces seules paroles : Quella poura femme fa compassion. C'est un agneau débonnaire, un trésor de patience et de paix; je l’encourage et lui ai fait promettre de ne pas quilter la maison; nulle autre n'y tiendrait. » Moins endurante, à ce qu’il paraît, la petite-fille ne se sentit pas de force à lutter longtemps. D'ailleurs on l'en dispensa; et bientôt elle en fut quitte envers sa grand'mère pour ses offres de service, car, au bout de quelques