SON SÉJOUR À ROMANS
semaines, « son congé lui fut donné en termes nets et clairs. »
Prenant de là occasion d’un retour sur elie-même, Philippine communiquait à Mw de Mauduit ces pensées, dans lesquelles il y avait à prendre pour l’une comme pour l'autre : « En voyant le changement que les années ont opéré dans nos grand'mères, ma chère sœur, je ne puis m'empêcher de faire les plus tristes réflexions. C’est leur sang qui coule dans nos veines, et déjà nous sentons toutes les étincelles de leur ardeur impatiente. Craignons que les années ne perfectionnent la ressemblance, et ne nous rendent le fléau d’une maison et le tourment de notre famille. Tächons de nous vaincre de bonne heure, dans les premières attaques d’un défaut qui croît avec l’âge, et devient incorrigible. Accoutumons-nous à ne pas trop exiger d'autrui, sachant que la perfection ne se trouve point en celte vie, et qu'il nous faudra toujours supporter des misères dans les autres !, » La leçon était juste; mais si elle ne s’appliquait que trop bien à M"° Duchesne, elle tombait surtout à plomb sur sa sœur Amélie. Il n'y avait au fond personne de meilleur que M°° de Mauduit, personne de plus secourable à tous les malheureux; et c'était chose reçue qu’un cataplasme n’était ni bien fait ni bien mis aux malades de l’endroit s’il ne l'était de la main de M”° de Mauduit. Mais la tradition s'accorde également à reconnaître qu'elle était, elle aussi, « d’une roideur terrible ». Son mari, un pacifique capitaine de dragons, homme de l’ancien régime, qui avait conservé les manières chevaleres-
! Lettre de Mie Duchesne à la citoyenne Mauduit (1793),
ques, la politesse élégante et le langage courtois du xvin° siècle, en élait décontenancé; il avait coutume de dire qu’il préférait. commander à ses dragons qu’à sa femme; et la chronique ajoute qu’il ne s’en avisait guère.
Cependant Philippine souffrait de se voir ainsi inutile, sous la tente, et à l'abri des coups de la persécution, tandis que l'Église soutenait, d'un bout de la France à l’autre, un sanglant combat. Après son court séjour auprès de sa grand'mère, et à la suite d’une retraite faite à Saint-Marcellin, elle revint à Grenoble, où elle s'établit d’abord chez une de ses tantes, qui y était restée. Son but était de se dévouer au salut des fidèles ct au rétablissement de la religion, en attendant qu’il lui fût donné un jour de rentrer dans le cloître. Ayant fait part de son projet aux deux Pères Jésuites avec qui elle avait trouvé le moyen d'entretenir une correspondance, l’un d'eux lui répondit : « Ma fille, c'est une démarche dont Dieu vous tiendra compte. » Le même Jésuite lui annonça le rétablissement de la religion en France, d’après une prédiction du vénérablé Labre, passant en Vivarais!.
Elle ne trouva pas, loin de là, le même assentiment au sein de sa famille, qu’elle n’avait aucunement instruite de son dessein. N'’était-ce pas déjà trop de n'avoir pas su tenir auprès de sa vieille grand'mère ; et allait-elle encore abandonner son père? Le reproche venait sans doute de M"° de Mauduit, car Philippine crut devoir se justifier auprès d'elle. La lettre admirable qu'elle lui répondit fait voir quelle élévation de
1 Mémoire autographe à Mme Barat, 1818, feuille 4re, p. 4.