SON RETOUR A GRENOBLE
vues et quelle noblesse de sentiments avaient présidé chez elle à cette décision.
S'excusant d’abord de n'être pas demeurée près de sa grand'mère qui l'avait renvoyée, elle continue ainsi : « Dans la retraite que j'ai faite à Saint-Marcellin, j'ai tâché de me dépouiller de tout désir trop empressé, de tout attachement à mes vues, de tout sentiment humain. Hélas! d’ailleurs, comment des sentiments humains pourraient-ils avoir part dans une résolution qui m'oblige à les vaincre et à m’élever au-dessus de la nature, pour répondre à un attrait plus fort? Dépouillée ainsi de moi-même, j'ai cherché à connaître les volontés suprêmes, et j'ai achevé ma détermination... » En venant alors à l'abandon de son père, Philippine s'émeut. Elle l'avoue, la pensée de le laisser seul est un glaive dans son cœur, et elle ne parviendra jamais à l’arracher. « Mon père, écritelle, lui surtout qui n’a pas la religion pour l'aider, portera toujours un sentiment contre moi; et moi je porterai jusqu’au tombeau la peine de l'affliger. Cette peine viendra troubler tous mes plaisirs, et répandre de l'amertume sur mes plus douces joies. La vue de sa situation présente a souvent arrêté la promptilude de mes désirs; mais des vues plus hautes ont toujours pris le dessus. Non, me suis-je dit, quant à moi, je n’ai aucun pouvoir pour le consoler et lui apporter le calme. Mais en m'attachant à Celui qui ordonne les événements et qui console les cœurs, je puis faire davantage pour mon père qu’en cherchant à lui plaire par mes assiduités et une fidèle compagnie. Souvent j'ai demandé à Dieu que la peine de cette séparation ne tombât que sur moi, que je la sentisse
dans toute son étendue, et que le prix de son mérite fût le bonheur de ma famille, sa douce union et une paix constante. »
En finissant, Philippine exhorte M"° de Mauduit à la remplacer auprès de ce cher père, et d’abord à plaider sa cause auprès de lui; après quoi elle l’informe qu’elle vient de trouver une compagne, ancienne religieuse, avec laquelle elle se propose de louer un appartement. Elles vivront ensemble dans l'obscurité, de leur modeste revenu, du travail de leurs mains, et même d’un petit commerce qui était, à ce qu'il paraît, une vente de bons livres, dont la propagation devait servir à rétablir le règne de Jésus-Christ dans notre patrie {.
De retour à Grenoble, Philippine n’eut rien de plus pressé que d'aller revoir son cher monastère de Sainte- Marie - d'en - Haut. Converti en prison, il regorgeait alors de malheureuses victimes, destinées au bourreau. Des dames de haut rang, comme M" de Brissac, de Chichiliane et de Calaman; de grands seigneurs, comme M. de Gramont - Caderousse; de vénérables religieuses, comme M"° Peret, fondatrice de la maison des Ursulines de Grenoble; enfin de saints prêtres, comme le vénérable M. l’abbé de Lagrée, y traînaient une vie menacée par le couteau toujours suspendu sur leur Lête.
Entre tous ces prisonniers, le plus admirable peutêtre était M. Ravenas, ancien curé de Tolissieux, au diocèse de Gex. Après avoir parcouru tout le Dauphiné pour y distribuer les sacrements, il avait été arrêté
! Lettre à la citoyenne Mauduit (1793).