PASSAGE DE PIE VII A GRENOBLE
contre lequel il avait protesté par son vote en 1802, heureux de s'être tourné à ses derniers jours vers Celui dont le règne n’a rien à craindre des hommes et de l'instabilité de la face de ce monde.
C'était donc un vrai cœur et de fille et de sœur que celui de cette noble chrétienne. C'était aussi un cœur de mère : elle avait, dans sa maison de Sainte-Marie d'en-Haut, une famille spirituelle qu'elle avait enfantée ; et celle-ci lui était devenue encore plus chère en devenant plus sainte, depuis que le pape Pie VIF, passant par Grenoble, l'avait favorisée d'une particulière bénédiction.
« Enlevé de Rome par l'Empereur, écrit M” Duchesne, le Pontife prisonnier arriva dans notre ville le 20 juillet 1809, à quatre heures du soir. Comme il devait aller loger à la préfecture, vis-à-vis de nos fenêtres, de l’autre côté de l'Isère, nous pûmes apercevoir sa voiture, qui était entourée de gendarmes, » L'effet de ce spectacle fut d'allumer dans le cœur de M Duchesne ce dévouement impérissable qu'ont suscité de tout temps les persécutions infligées à l'Église dans la personne de son Chef. On eût dit que l’auguste captif l’avait compris ; car, dès lors, son attention et ses bénédictions ne cessèrent plus de se porter vers ce monastère, dont il voyait se dresser les murailles sur le coteau, presque en face de lui, « Nous eûmes dès le lendemain, écrit M" Duchesne, le bonheur de prêter un Missel et des burettes pour la messe du pape. M°° de Vaulserre, habitante de notre maison, put le voir, et obtint même du capitaine qui le gardait la permission d'y revenir le lendemain avec notre mère Deshayes. Celle-ci y fut, en effet, à l'heure de la messe,
vêtue, non en religieuse, mais en taffetas noir, comme une veuve... Le pape, lui faisant un accueil paternel, lui donna à plusieurs fois son anneau à baiser, ainsi que ses pieds, Le troisième jour, enfin, les élèves du pensionnat, au nombre de soixante, vêtues de blanc, en cheveux et portant un voile noir, se rendirent en ordre à la préfecture. Lorsqu'elles furent toutes rangées on vit entrer le pape, qui alla à chacune d'elles, mettant sa main sur leur tête et faisant baiser son anneau, pendant qu'elles se tenaient en demi-cerele à genoux; puis elles se retirèrent, sans que plusieurs eussent osé lever les yeux sur lui, »
Ce que M"° Duchesne ajoute à ce récit montre quel prix supérieur sa foi attachait à la bénédiction du vicaire de Jésus-Christ : « Les autres personnes de la maison recevaient tous les soirs sa bénédiction des fenêtres ; car le pape la donnait à la foule immense qui cherchait à le voir... Du penchant de la montagne, malgré notre éloignement, nous le distinguions fort bien. Nous avons observé qu'il regardait notre maison, ct semblait la marquer d’une bénédiction particulière. Le 30 juillet, il bénit une corbeille pleine d'objets que nous lui fimes porter. Ce même jour le bruit courut qu’il allait être libre ; mais le lendemain 1° août, jour de saint Pierre ès liens, on sut qu'il avait été obligé de partir à quatre heures du matin, n'ayant été prévenu que quelques moments d'avance !. »
Quelle n’eût pas été la joie de M"° Duchesne si elle eût pu savoir que, moins de dix ans après, un jour, en atteignant les rives du Mississipi, elle recevrait du
1 Journal de la maison de Sainte-Marie, p. 62,