EUPHROSYNE S'ARRACHE A SA MÈRE
aujourd'hui. J'admirais ton sacrifice plein de résignation, et cependant je n'étais pas mère. Dieu sans doute, jaloux d'augmenter Les mérites, a voulu te présenter le sacrifice en deux fois pour doubler ta récompense. Je ne te rappellerai pas les paroles du père le plus affligé dans ses enfants, ses amis, ses biens et sa personne: « Dieu m'a tout donné, Dieu m'a tout ôté : que son saint nom soit béni! » Si ce Dieu offrait à une tendre mère, pour l'époux de sa fille, le prince le plus aimable, mais qui devrait l'éloigner d'elle; cette mère, oubliant la peine de la séparation, ne songerait qu’à l'honneur d’une alliance dont elle parlerait avec joie. Pourquoi Jésus-Christ est-il le seul à qui il soit affreux de se donner? Où donc est notre foi? » Puis, comme on alléguait le peu de santé d'Euphrosyne, la même lettre disait : « Sa santé n’est altérée que par la peine de l'en faire. Elle eut déjà, en quittant notre maison, une crise de nerfs que je regardai somme l'effet du sentiment trop vif qu’eile éprouvait.— Au reste, continuait cette lettre, si je plaide pour elle, je me mets bien avec toi par le sentiment maternel, et je sens de quel poids de douleur doit t’'écraser la perte de celle de tes enfants de laquelle tu pouvais attendre plus de secours. Tu peux être sûre néanmoins que ce coup part de Dieu seul. Euphrosyne n'est pas d’une trempe à se laisser prévenir, elle juge par elle-même... »
Lui rappelant alors la générosité d'âme de sa digne fille : « Il n’y a rien d’humain, dit-elle, rien de bas dans les vues d'Euphrosyne ; ses désirs sont venus de Dieu, qui fait sentir qu’il gouverne les cœurs comme il veut. N'est-elle pas heureuse qu’il la trouve plus digne qu’une autred’être unie à Lui, et qu’il lui en fasse la faveur ?..
J'espère qu'avec plus de calme, ton mari et toi vous songerez que vos enfants sont à Dieu avant que d’être à vous. Vous lui auriez donné Henri, ainsi que me dit ton mari, et il veut Euphrosyne. Les souverains de la terre ne prennent-ils pas "os enfants sans vous consulter 1? »
Cette fois, un long silence fut d’abord la seule réponse de M"° Jouve. Philippine ni ne s'en offensa, ni ne s'en étonna. Elle attendit patiemment la seconde lettre de sa sœur, qui reçut, comme précédemment un accueil compatissant et tout fraternel : « Ne sois jamais en peine de mes sentiments pour toi, ma bonne amie : je n'avais garde d’être fâchée de ton silence, car en même temps que, comme religieuse, j'admirais l’œuvre de la grâce en ta fille, et en toi à qui Dieu donne le courage de consentir à la séparation ; comme sœur et comme amie, je partageais tes amertumes et priais ce bon Dieu de mettre lui-même l'appareil sur la plaie qu'il te faisait, par un sacrifice dont la vertu pourra rejaillir jusque sur ta famille ?, »
La séparation allait donc s’accomplir. On répétait ‘dans le monde « qu'Euphrosyne était trop bien pour se donner à Dieu ». La jeune fille laissait dire ; et sa tante « la trouvait, comme elle s’y attendait, ferme dans ses vues, mais sans cet empressement qui est bien plus l'effet du naturel que de la grâce ». Portant profondément sa peine dans son âme, elle « la dissimulait par force de courage ; mais quand on lui faisait voir les lettres de sa mère, son cœur débordait et se fondait en
1 Sans date, p. 70.
? Grenoble, 25 novembre 1814.