VOCATION RELIGIEUSE D'EUPHROSYNE
si je ne me retenais, j'achèterais tout le magasin de M. de Ferrus. » Tel était le nom d'un pieux gentilhomme de Lyon, qui s'était fait le fournisseur de ses instruments de pénitence.
Ange par sa piété, apôtre par sa charité, martyre par sa pénitence, Euphrosyne semblait prête pour la vie religieuse ; mais l'amour de sa mèie et la crainte de l'affliger lui commandaient de garder à cet égard un secret qui la consumait. Elle en tomba malade ; elle en faillit mourir. M" Duchesne devina le principe du mal, et courageusement elle en indiqua le remède à Me Jouve : « Ma bonne amie, au moment de te voir enlever ta fille, n’as-tu pas eu l’idée de l’offrir à Dieu dès ce monde, puisqu'il est si peu au pouvoir des hommes de te la rendre? Euphrosyne ne m'a jamais . rien dit de ses secrets; mais j'ai lieu de soupçonner qu'elle a quelque idée de retraite. Il lui échappa un jour de dire, en parlant de la chasteté : C’est la vertu quej'aime par-dessus les autres. Sans en rien témoigner, tu peux voir si j'ai raison d'avoir ces idées, et sonder ton courage à cet égard. Qui sait si un combat intérieur n’est pas entré dans la cause de sa maladie !? »
M®° Duchesne, dans cette lettre, ne parlait encore que d’après ses soupçons. Mais bientôt Euphrosyne elle-même, à peine remise, fit part ouvertement de son dessein à sa tante, lui demandant en outre de solliciter le consentement de M. et de M"° Jouve. Mr Duchesne ne refusa pas une mission où il y allait si fort de la gloire de Dieu. Elle y mit tout son cœur en même temps que toute sa foi; et, forcée d’enfoncer
1 22 mai 18. . Recueil, P. 43,
le glaive dans le sein d’une mère, de quelle main émue et respectueuse elle le fit! « Ma chère sœur, écrivitelle, ce que je n'avais fait qu'entrevoir est réel aujourd'hui. Euphrosyne voudrait te quitter, non pour un époux mortel, mais pour se donner à Dieu, à qui elle se doit avant tout. Il y a peu de temps qu’elle m'a fait connaître son attrait; ce que je lui objectai ne l’a pas fait varier. Elle n’a de combats que ceux que lui livre sa tendresse, et sa plus grande peine est de t’en parler. Je me charge donc de le faire, sachant que sans doute je parle à une mère tendre, mais encore plus à une mère chrétienne et accoutumée aux actes de la résignation la plus héroïque. Je ne te prèche point, je laisse plaider la grâce, qui agira en même temps sur les cœurs généreux de la mère et de la fille...» Ici, prévenant l’objection tirée du peu de stabilité que présentait l’état politique en France : « De la stabilité! disait-elle, y en a-t-il à quelque chose sous le ciel? Pardonne à ma confiance, si mon ouverture te blesse: mais, accoutumée à considérer Dieu comme fin unique de tout, je n’ai pas cru l’offenser en te le proposant comme fin plus particulière de ta fille chérie !, »
La réponse de M"° Jouve fut celle d’une chrétienne, mais aussi d’une mère transpercée de douleur, Sa sœur se garda bien d’irriter sa blessure, et, pleine de compassion pour une peine si sacrée, elle lui écrivit : « Ma bonne sœur, quelle que soit la douleur de ta lettre, j'y trouve la même vertu que dans celle que tu m'adressas, lorsqu'il semblait que Dieu demandait ta fille d'une manière bien plus rigoureuse qu'il ne le fai
1 Grenoble, 29 novembre,